Séance du 2 avril
La démonstration que fît Thiers de la nécessité d'établir un véritable régime constitutionnel par l'introduction de la responsabilité ministérielle fut lumineuse. Le souverain lui même y était avant tout intéressé... « Permettez-moi de vous le dire, je ne comprends pas Taveuglement de ceux qui ne voient pas, dans ces fréquents retours sur le passé, la leçon si grave qu'ils contiennent. Si, parce qu'il est resté sur les têtes souveraines, dans les règnes précédents, une partie de la responsabilité, si cette portion de responsabilité a suffi pour les accabler, que dire de ceux qui veulent que la responsabilité tout entière pèse aujourd'hui sur une seule tête? » (Vive approbation et applaudissements à la gauche de r orateur. Réclamations dans le reste de la salle.)
Ici Rouher éclata : u On ne peut laisser violer ainsi la Constitution du pays. C'est un système de renversement. Il y a un sénatus-consulte que vous violez depuis une heure, et vous demandez après cela le respect des lois ! [Très bien l) — Baroche : Ce n'est pas tolérable ! C'est un appel à la révolution ! Si nous sommes à discuter la Constitution de notre pays tous les jours, autant vaut déclarer la révolution en permanence. ( Très bien ! très bien ! — Vous avez raison.)
— TJtiers : Nous ne voulons pas la révolution, c'est vous qui la préparez. ( Très bien ! très bien ! à gauche. Vives réclamations sur divers bancs.)
— Le président Le Roux : Je rappelle à M. Thiers qu'il n'est pas possible de parler comme il
vient de le faire sur la Constitution, et s'il continue, je serai obligé de lui retirer la parole... » Thiers ne se laissa pas arrêter : « Comment ! ces questions, agitées tous les jours dans la presse, ont été discutées au Sénat, et nous, nous seuls, nous ne pourrions pas les aborder? » [Marques cV assentiment à gauche.) Et il continua sans tenir compte des observations : (( Si la liberté n'était que le droit de critiquer et de blâmer, je dirais. « Prenez patience ! attendez! » Mais dans les circonstances où nous nous trouvons, la liberté est quelque chose de bien plus considérable, de bien plus pressant. Regardez le spectacle du monde aujourd'hui; regardez autour de vous, en Italie, en Amérique, en Allemagne, en Orient; regardez partout, voyez le monde. Fut-il jamais plus inquiet et plus inquiétant^?... Dans cet état du monde, quel parti prendra la France? Je l'ignore. Si j'avais l'honneur de pouvoir lui donner un conseil, je lui donnerais celui-ci : dans le cas où elle serait appelée prochainement à résoudre la question, je lui donnerais le conseil de la paix. — Oui, il faut la paix, il faut que la France n'y renonce que si des entreprises intolérables l'obligent ci tirer fépée, et, si ces entreprises justifient cette grande résolution de la guerre, qu'elle ait le
1. Il revenait à tout propos sur cette idée. Dans le débat sur la Ville de Paris où la question extérieure ne paraissait nullement intéressée, il disait: « Ceux qui ont souci des événements peut-être prochains qui menacent le monde entier... » (Séance du 2;! février.)
monde pour témoin, pour allié et pour auxiliaire peut-être. Il faut que la France prenne sa résolution elle-même, qu'elle la prenne après de profondes réflexions, et je le répète, si j'ai un conseil à lui donner, cest de maintenir la paix, non pas la paix à tout prix^ mais une paix aux conditions que je viens dénoncer. Cette résolution immense, à qui appartient-il de la prendre? à elle ou à d'autres? Non, c'est à elle seule. Et dans cette situation, savez-vous ce que signifie ceci? que la France ne s'éveillera pas un matin surprise par l'ordre donné à ses enfants de courir à la frontière pour y verser tout leur sang. C'est à elle, à elle seule, qu'une telle résolution doit appartenir ^ »
Rouher protesta encore violemment : ...a On aura impunément discuté les bases des pouvoirs publics, leur organisation, leurs attributions constitutionnelles, absolument comme si nous en étions encore au lendemain de ce jour de février où le Roi, qu'on n'a pas su protéger contre Fémeute, tombait, et comme si nous avions encore aujourd'hui une constitution à faire... Croyez-vous que ce soit un bon langage à tenir de venir dire perpétuellement devant le pays que le gouvernement qui est à sa tête, ce gouvernement qui a prospéré, qui a fait la force de la nation et développé dans tous les sens sa grandeur, il faut le détruire, le balayer, le faire disparaître, au profit de je ne sais quelle utopie
\. Séance du 2 avril 1869.
4u6 L'EMPIRE LIBERAL.
du passé qu'on confesse soi-même avoir payé bien cher par deux révolutions successives ?]Non, ce n'est pas ainsi que procède le progrès. [Très bien, très bien!) — Le progrès va lentement. Ce qui procède ainsi, ce sont les révolutions mauvaises, ennemies du progrès, qui le retardent au lieu de l'avancer. (0?/i, oui! c'est vrai!)... Pourquoi venir nous dire à cette tribune : il faut changer l'organisation fondamentale qui existe? Vous n'en avez pas le droit, pas plus que vous n'en avez le pouvoir. Vous n'en avez pas le droit, car vous avez parlé dans cette enceinte contrairement aux prescriptions solennelles d'un sénatus-consulte. Vous n'en avez pas le pouvoir, car ces bases que vous attaquez ne dépendent ni de nous, ni de vous, elles dépendent de la nation; elles sont écrites tout entières dans un plébiscite, et le peuple qui l'a créé peut seul le détruire. » (T?'ès bien ! très bien !)
Malgré ses critiques emportées, il y avait eu, dans le discours de Thiers, un aveu très important : il reconnaissait, après un regret exprimé pour le retrait de l'Adresse, que <( dans cette voie du développement graduel nous avions fait des progrès : il n'y a pour s'en convaincre qu'à considérer cette assemblée où les discussions ont acquis plus d'étendue et de liberté, il n'y a qu'à considérer le banc de MM. les ministres où autrefois un seul siégeait, et où ils sont tous aujourd'hui, non pour rendre compte d'un système de gouvernement adopté et soutenu par eux solidairement, mais pour rendre compte
des actes qu'ils ont exécutés par ordre de l'Empereur; il n'y a enfin qu'à nous transporter dans cette salle des conférences, où tous les journaux sont mis à notre disposition, pour se convaincre que la presse elle aussi a reçu un degré de liberté dont elle n'avait pas joui sous l'Empire. » Mais voilà que quelques jours après, tout cela change: « Votre liberté commerciale n'est, comme votre liberté politique, qu'une véritable comédie. » Le mot était tellement dur, que le président, nonobstant sa longanimité, dut menacer d'un rappel à l'ordre. Ce revirement subit s'expliquait par un trait caractéristique de la nature de Thiers. Cet homme si fin, si perspicace, si expérimenté, si attentif à ne pas se compromettre, dès qu'on touchait irrévérencieusement à sa personne, perdait le sang-froid, la lucidité, la circonspection, laissait aller à la diable sa langue dont il n'était plus le maître. Or, Rouher l'avait malmené dans sa réponse, et le ministre du Commerce avait contesté, réfuté, démenti, sans ménagement, ses assertions contre les tarifs libéraux; exaspéré de ce crime de lèse-majesté, il déclarait le 17 avril simple comédie, ce que le 1 1 il avait appelé jyr ogres.
Jules Favre, assoupi dans ses méfiances par les déclarations trompeuses de Bismarck, affirma que le cabinet de Berlin ne cherchait aucune querelle et que si une querelle venait à naître dans l'état de choses actuel, ce ne serait point par son fait. La Valette le rassura surtout pour le présent, car il ne détruit pas le casus beUi
impUcite toujours réservé au cas du passage du Mein. Nous nous sommes fait un devoir de ne pas éveiller de susceptibilités et des motifs légitimes pourraient seuls nous engager à nous départir de cette attitude d'abstention. Or, rien n'est de nature à nous faire prévoir de telles éventualités : la Confédération de l'Allemagne du Nord achève de s'organiser; les États du Sud se sont associés à ce mouvement dans la limite de leurs aspirations nationales et de leurs intérêts généraux; ils s'en séparent par leurs sentiments autonomes et par leurs besoins particuliers, nous n'avons à intervenir à aucun titre dans le double mouvement qui s'opère librement et spontanément au delà du Rhin. Nous ne l'avions pas fait, nous n'avions pas à le faire. Ce ne serait que dans le cas où dépassant ses bornes légitimes^ ce mouvement porterait atteinte à nos droits que notre situation à cet égard se trouverait changéeK » [Très bien!).
Deux lois présentées dans cette session rappelèrent le caractère populaire que l'Empereur entendait conserver à son gouvernement. La première abrogeait la loi du 22 juin 1854 avec toutes les autres dispositions relatives aux livrets d'ouvriers et soumettait le contrat de louage entre les chefs industriels et leurs ouvriers aux