‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 113 sur 165 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

En ce qui me concerne, la lutte avait commencé dès le 3 mars par la publication de mon \i\re Le i9ja?îfjier,com\)ie rendu à mes électeurs. Il était attendu avec une curiosité impatiente. Un moment, l'Empereur eut la pensée de l'arrêter. 11 envoya le général Fleury au prince Napoléon pour le prier de me détourner de la publication : si je voulais condescendre à son désir, il me promettait, pendant les élections, la neutralité dans le Var et ensuite le ministère de la la Justice. Le général Fleury, sans même attendre réponse à sa communication, avait dit à l'Empereur que l'on n'obtiendrait rien de moi. «Je le crois aussi, répondit-il, nous faisions fausse route. Dites seulement à M. Emile Ollivier qu'il peut toujours compter sur ma sympathie et que je donnerai l'ordre qu'on garde la neutralité dans le Var. » ïhiers m'avait déconseillé aussi €ette publication : « Tenez-vous-en, à quelques éclaircissements très courts ; il ne faut pas que vous vous rendiez impossible. ))Me rendre impos-

sible était le moindre de mes soucis. Je n'étais préoccupé que de démontrer la droiture de ma conduite et de sortir du rôle sot d'un soupirant au ministère dupé.

J'exposai donc les faits sans aucune réticence, sauf en ce qui concerne mes entretiens confidentiels avec l'Empereur. De ce récit dont personne ne contesta la vérité, il résulta, pour tout homme libre de son jugement, que ma conduite n'avait été inspirée ni par la capta tion, ni par la faiblesse, ni par une convoitise ambitieuse, qu'elle était née d'une longue réflexion désintéressée. Désormais, on pourrait encore ne pas s'y associer, mais nul ne pourrait plus honnêtement l'ignorer et à plus forte raison la travestir.

Dès que mes épreuves furent en état, je les envoyai à l'Empereur. Une de ses amies, M™'' Cornu, entrant dans son cabinet : u Connaissez-vous le livre d'011ivier?lui demanda-t-il. — Non. — Je le termine. Eh bien, fit-il en étendant les mains sur les feuillets épars devant lui, tout ce qu'il raconte est vrai. » Rouher montra moins de quiétude : il fut à la fois irrité par mes révélations qu'il ne pouvait contester et exaspéré par mes attaques qui lui prouvaient combien j'étais décidé à mener jusqu'au bout le combat auquel il m'avait obligé. Il lança sur moi sa meute des DréoUe et compagnie, conduite par Paul de Cassagnac. Les journaux intransigeants, VAveniry le Réveil, le Siècle surtout firent chorus, et vraiment lorsqu'il s'agissait de moi, quand on lisait le Pays, on croyait lire le Siècle et quand on lisait le

Siècle on eût pu croire qu'on tenait le Pays. Du ministère de l'Intérieur, du Jjureau de la Presse, et des bureaux des journaux radicaux, partait chaque jour pour tous les journaux de province un flot d'injures. Je crois que peu de livres ont été reçus par un charivari comparable à celui qui se déchaîna contre mon pauvre « livret » . Ce fut assourdissant. Injures, calomnies, dédains, railleries, rien ne manqua; lorsque je n'étais pas un scélérat, j'étais tout au moins un niais, un vaniteux, fini, perdu, coulé. En ce premier moment, j'apparus vraiment, selon la belle expression de l'Ancien, aliéna invidia splendentemK A la surprise de ceux qui ne connaissaient pas les dessous, la plus venimeuse sous ses formes doucereuses comme la plus inattendue, fut l'attaque de Clément Duvernois dans le Peuple. Il m'aspergeait d'eau bénite : il m'aimait, « avait pour ma personne une vive sympathie, du goût pour mon talent, de l'estime pour mon courage et pour ma loyauté ». 11 daignait même reconnaître que j'avais rendu des services considérables, a que j'avais plus fait pour la liberté, en deux ans de modération, que toute la Gauche en six années de violence ». Simples précautions oratoires destinées à fournir plus de force à des accusations dont Duvernois, mieux que personne^ savait l'inanité. Mais il lui fallait donner des gages à Rouher et s'assurer ainsi les facilités de puiser dans la cassette impériale pour subvenir

1. TiTE-LivE, XXII, 33 : a Resplendissant par la haine d'autrui. »

aux dépenses du journal le Peuple et aux exigences d'une vie débordée. Son dernier mot était celui que répétaient tous les jours le Pays et le Siècle : Emile Ollivier est un homme fini, perdu, et ce désastre a élé amené par sa faute.

Un Père de l'Église, Tertullien, a dit : « Le pardon des injures fait proprement le christianisme, c'est bonitas nostra. » Je devais donc m'attendre à un jugement équitable de la part d'un homme de la piété de Louis Veuillot, puisque ma conduite reposait sur le pardon des injures. II ne trouva que des ricanements et des interprétations si misérables de ma participation au 19 janvier que mes amis en furent stupéfaits ^

Toute cette polémique était d'une pauvreté déconcertante. Les gros mots supprimés, les reproches pouvaient se réduire à deux : Le premier était l'abus du Je, N'étais-je pas condamné à user du je puisque je faisais ma confession et non celle de mon voisin? J'aurais pu dire nous à l'exemple de Cicéron, de Chateaubriand et des souverains ; mais outre que ce nous est gênant à manier, il y a beaucoup plus de superbe dans cette multiplication sonore du moi que dans un modeste singulier. D'ailleurs, je ou nous, peu importait; c'est l'étalage fatigant, haïssable du

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