Univers du 4 mars
moï sous une forme quelconque qu'on me reprochait. Or, je pense, en thèse générale, que la définition d'un moi est l'objet le plus intéressant même pour les autres, et que loin d'être haïssable elle est souvent de grand profit. On disait à la marquise du Deffand, qui sortait d'un long têteà-tête avec un butor : « Comme vous avez dû vous ennuyer! — Du tout, répondit-elle, il me parlait de lui. » Les livres qui ont le mieux désisté au temps, ce sont les Pensées de Marc-Aurèle, les Confessions de saint Augustin, les Essais de Montaigne, qui nous font assister aux évolutions ntellectuelles et sentimentales d'un moï. Chacun s'y retrouve. (( On se plaint, dit Victor Hugo, des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas^? » Plût au ciel que chacun de nous s'occupât un peu moins des autres et un peu plus de soi ! Plût au ciel que le soir venu, chacun de nous, au lieu de rouler dans sa cervelle de mauvais propos et des desseins tortueux sur le prochain, imitât l'exemple de Sextius et de Sénèque et citât son Je, son moi ou son nous à son propre tribunal ! On ne prend pas le temps de se regarder.
Dans l'histoire surtout le )7ioi est instructif à étudier. Elle est la leçon des peuples et des rois ; ce qui est arrivé arrivera, a-t-on dit souvont. Pas précisément. Ce qui est arrivé arrivera, avec
i. Victor Hugo, Préface des Contemplations.
4GG L'EMPIRE LIBb^RAL.
des différences de temps et de lieu. Et de même que la moindre disparate entre des rayures destinées à se joindre l'une à l'autre, rend leur adaptation impossible, la moindre dissemblance dans les circonstances historiques suffit à conduire à la ruine, alors que ceux dont on suit l'exemple sont parvenus au succès. Les faits n'ont leur individualité, qui permet d'en suivre ou d'en rejeter renseignement, que lorsqu'ils sont circonstanciés jusque dans les moindres détails : sinon, ils sont en réalité tout autres qu'ils paraissent et deviennent cause d'erreur. Qui peut mieux leur donner leur vie propre si ce n'est ceux qui les ont préparés, conseillés ou exécutés ? « Les seules bonnes histoires sont celles qui ont été écrites par ceux mêmes qui commandaient aux affaires ou qui étaient participants à lesconduire, ou au moins qui ont eu la fortune d'en conduire d'autres de même sorte'. » Voulez-vous profiter de l'expérience du passé? N'ouvrez pasleshistoires littéraires, à l'exception de quelques-unes très rares, écrites par des esprits supérieurs. Tenez-vous-en aux histoires chronologiques, et lisez les Commentaires de César, les Mémoires de Commynes et de Retz, les Lettres de Henri IV, les Conversations de Sully, les Instructions de Louis XÏV, les Histoires de Frédéric, les Dictées de Napoléon, les Mémoires de Lafayette, Chateaubriand, Pasquier, Talleyrand,Guizot,Gouvion Saint-Cyr,Tocqueville, etc.