‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 115 sur 165 · Montaigne, liv. 2,ch. X · texte numérisé non relu

Montaigne, liv. 2,ch. X

Viios y trouverez plus de vérité et par conséquent plus d'enseignement en quelques pages que dans lesélucubrationsrhétoriciennesdes Henri Martin de tous les temps. L'intervention du moi dans l'histoire est donc légitime et utile. Reste à savoir comment on le présentera. Montaigne dit : « Si je me semblois bon et sage, je l'entonnerois à pleine teste. De dire moins de soy qu'il n'y en a, c'est sottise, non modestie. On ne vaut que ce qu'on se prise. » Épictète ne voulait pas qu'on s'entonnât à pleine teste. Il préférait qu'on se dépréciât quand même : « Si on vient te dire : Un tel a médit de toi, ne t'arrête pas à te justifier, mais réponds: 11 ignorait mes autres vices, puisqu'il n'a parlé que de celui-là. » Mon avis est qu'il ne faut ni se déprécier ni s'entonner, mais se raconter honnêtement et laisser le lecteur juger.

Le second reproche qu'on m'adressait était de justifier ma conduite par des citations empruntées aux grands politiques de plume et par des exemples tirés de la vie des grands politiques d'action. Un caricaturiste me montrait en admiration devant une image de Mirabeau m'écriant : Suis-je assez Mirabeau ! — Il fut un temps où le comble de la distinction était « de rapiécer ou rapetasser son discours de passages grecîs ou

latins » S au lieu de se « soutenir par un moelleux discours tiré avec peine du suc des sciences et paré avec industrie d'un langage rond et uni^ », d'écrire avec une vaine ostentation de savoir, « en une façon toute marquetée de passages divers ». La plupart des écrivains ressemblaient à « celui qui, ayant besoin de feu, en irait quérir chez son voisin et, y en ayant trouvé un beau et grand, s'arresterait là à se chauffer, sans plus se souvenir d'en rapporter chez soy ^ », ou bien encore à ces oiseaux qui vont, « pillotant la science dans les livres et ne la logent qu'au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement et mettre au vent ». D'un aveu général cet usage a été déclaré barbare et rejeté. Cependant le charmant esprit qui l'a le mieux combattu, Montaigne, est, si je puis dire, un des pères de la citation; les plus grands écrivains du xvii'' siècle en sont coutumiers.

Bossuet ne saurait être trop étudié sous ce rapport. L'antiquité et les livres saints [sont l'accompagnement habituel de ses discours; mais comme ils s'y confondent, ils ne les ralentissent parfois un peu que pour leur donner le retentissement lointain. Chateaubriand en a été prodigue. « C'est qu'il ne faut pas croire que l'art des citations soit à la portée des petits esprits qui, ne trouvant rien chez eux, vont puiser chez les autres. La mémoire est une muse ou plutôt

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