Bon garçon
Ces nouvelles ne troublent pas d'abord Gonzalez Bravo, à Loqueitio auprès de la Reine. « La lutte mesquine et policière me déplaît, disaitil, je préfère la grande lutte, jouer résolument du poignard et me battre jusqu'à la mort. » Mais cette belle assurance ne se soutint pas. 11 sentit malgré son courage qu'il ne pouvait retenir l'armée dans sa main, et qu'il fallait un général à la tête du gouvernement. Il demande à être relevé de ses fonctions et conseille de s'adresser à Manuel Coucha (marquis de la Habanaj et à son frère Pepe. La Reine l'écoute et appelle le marquis de la Habana, qui a grand'peine à former un ministère. Il y parvient cependant et rassemble une armée de fidèles dont il donne le commandement à Pavia (marquis de Xovalischej. Sa confiance en cette armée et en son chef ne tarda pas à être déçue. Le 29 septembre au soir il recevait ce télégramme : « Nos troupes, après deux attaques pour emporter le pont d'Alcolea, ont été obligées de se replier au moyen d'une retraite par échelons, occupant le soir, après une lutte acharnée de cinq heures, les positions qu'elles y avaient quittées le matin. Le général en chef (sérieusement blessé) a remis le commandement au général Paredes. » Coucha transmet aussitôt ces nouvelles à la Reine et l'appelle à Madrid, puis il réunit un conseil de
généraux. On y juge la situation désespérée et Ton décide que Pepe Coucha doit immédiatement se rendre auprès de la Reine et lui remettre ses pouvoirs, tandis que le maréchal Manuel Coucha maintiendra l'ordre à Madrid jusqu'à ce qu'il puisse passer le commande ment « aux généraux libérateurs ».
Vers dix heures, le même jour, le mouvement éclatait à Madrid avec une telle violence qu'il n'y a plus à songer à le gouverner. Une junte révolutionnaire, se présente à Manuel Coucha et obtient qu'il remettra ses troupes au général Ros de Olano. Des armes prises dans les magasins de l'État ou dans les casernes sont distribuées à la foule.
Cependant la Reine, appelée à Madrid par Coucha, allait quitter Saint-Sébastien, lorsqu'on montant en wagon, le sifflet du départ ayant déjà retenti, on lui remit deux dépêches. Elle les lut, couvrit sa figure de ses mains, sortit du wagon et rentra dans son palais. Le lendemain, le visage ruisselant de pleurs, elle descendait lentement l'escalier s'arretant pour embrasser et être embrassée, au milieu de l'émotion des soldats, du silence respectueux de la multitude, et elle augmentait la liste des rois qui prennent la route de l'exil sans s'être défendus. (( Je croyais, dit-elle, avoir de plus fortes racines dans ce pays! » (30 septembre.)
Aucune voix ne s'éleva pour la défendre : l'immense majorité assistait à cette chute comme à un spectacle, les hommes de parti remplissaient
ce silence de leurs clameurs triomphantes. A Rome même on ne témoigna aucun regret de la chute du trône ultra-catholique et on se déclara disposé à reconnaître « tout gouvernement constitué qui ne mettrait pas en péril les intérêts spirituels de l'Église ». Isabelle avait attendu mieux du Saint-Siège; elle se montra déçue et se plaignit des ménagements gardés avec la Révolution et du maintien du Nonce à Madrid.
L'armée vaincue à Alcolea se rendit à discrétion et s'encadra dans les rangs victorieux. Serrano, entré modestement à Madrid suivi de son état-major, de quelques gendarmes et d'un peloton de marins, fut reçu avec enthousiasme (3 octobre). Sans même descendre de cheval il alla saluer la Junte. Prim, quelques jours après (7 octobre), le rejoignit. Son entrée se fit à grand fracas au milieu d'une véritable frénésie, sous une pluie de fleurs, car, quoiqu'en apparence au second rang, il restait, pour le peuple, au premier, comme l'incarnation de la Révolution. Les deux victorieux s'embrassèrent sur le balcon du ministère de l'Intérieur, et Prim, faisant un discours, s'écria à plusieurs reprises : A bajo los Borbones! Serrano fut nommé par la Junte généralissime ; Prim, capitaine général, eut le portefeuille de la Guerre; Topete, la Marine; Sagasta, l'Intérieur; Lorenzana, les Affaires étrangères; Figuerola, les Finances; Zorilla, le Fomento, c'est-à-dire l'Instruction et les Travaux publics; Ayala, les Colonies. Les progrès-
sistes dominaient, les républicains n'avaient rien.
Les nouveaux ministres commencèrent par recevoir le premier châtiment des faiseurs de révolutions : celui d'être débordés par les appétits qu'ils ont déchaînés, et de se condamner euxmêmes en désavouant les idées qu'ils ont professées, en réprimant les désordres dont ils ont donné l'exemple, et qui, ne leur profitant plus, leur paraissent coupables. Tout alla bien tant qu'on ne s'occupa qu'à la curée, et on y procéda largement : officiers, soldats, depuis le caporal jusqu'au lieutenant-colonel, reçurent le grade supérieur; le temps de service fut réduit à deux ans; un emprunt de cent millions de piastres fut émis; les biens des collèges, congrégations et autres établissements religieux abolis furent attribués à l'État; on respecta seulement les Sœurs de Charité de Saint-Vincent-de-Paul et de Sainte-Isabelle, les Frères de la Doctrine chrétienne, qui se consacrent à l'enseignement et à la bienfaisance. Mais le peuple trouvait tout cela insuffisant : des juntes révolutionnaires s'étabhrent sur tout le territoire, détruisirent les impôts, les douanes, créèrent des dépenses nouvelles en abolissant les ressources. La multitude se livrait à des violences sur les choses et les personnes ; elle assomma à la Puerta del Sol le secrétaire de Gonzalez Bravo; et le clergé ayant refusé son concours à une cérémonie funèbre commémorative de sergents fusillés en 1866, des hommes armés envahirent la Noncia-
ture et accablèrent d'injures et de menaces le Nonce, Mgr Franchi.
Prim essaie courageusement d'arrêter ces excès. 11 court h la Puerta del Sol, traite les assassins du pauvre secrétaire de canailles, de monceaux de bêtes indignes de la liberté, et dit que si pareille chose se renouvelait, Serrano, Topete et lui partiraient, les laissant se débrouiller. Il obtient de la junte de Madrid qu'elle se déclare dissoute, et invite les autres juntes à imiter son exemple; à ceux qui le menacent du peuple armé, il répond : « Il ne me faudrait pas deux heures pour le désarmer! » Serrano n'est pas moins énergique : il promet toutes réparations au Nonce, le fait rester à Madrid, lui envoie une garde. « La situation, lui avouet-il, n'est plus tenable ; il n'y a pas de gouvernement; chacun tire de son côté; dans les provinces l'anarchie est complète, il n'y a plus moyen d'échapper à une lutte, le plus tôt sera le mieux; je n'en attends que l'occasion, je croyais qu'elle se présenterait dans quinze jours, ce sera probablement avant. 11 nous faut absolument un roi, et tout de suite ! Tant que le trône sera vide, les choses ne peuvent aller que de mal en pis. »
Prim et Serrano trouvèrent, dans leurs idées d'ordre par la monarchie, un auxiliaire pré-
cieux dans Olozaga. Il avait été le promoteur de la campagne anti-dynastique ; vingt ans il avait préparé la Révolution ; il eût été naturel qu'il fût au premier rang parmi ceux qui gouvernaient; cependant, ne se sentant pas homme d'action, il préféra d'abord se réserver le rôle de conciliateur et de modérateur, puis, les affaires intérieures mises en cours régulier, il comptait aller à Paris, comme ambassadeur, assurer la situation extérieure de l'Espagne par une alliance sérieuse avec la France et son souverain qu'il aimait. Il espérait d'autant plus y parvenir que sa conviction personnelle le rendait l'ennemi des deux solutions déplaisantes à Napoléon III : la République ou Montpensier. « Des Rourbons, disait-il, il ne voulait pas plus les branches que le tronc. » Mais on n'exclut que ce qu'on remplace et, en homme pratique, il sentait que le seul moyen d'empêcher Montpensier de devenir la carte forcée était de trouver immédiatement un roi autre. Où le prendre?
Les hommes d'État de la Puerta del Sol parlaient du duc de Gênes, d'un fils de la reine d'Angleterre, mais ces noms ne prirent aucune consistance. D'Allemagne vint une suggestion plus sérieuse : quelques journaux lancèrent le nom de Léopold, prince héritier de la branche catholique des HohenzoUern, dont le prince Antoine était le chef, gendre du roi de Portugal, colonel à la suite d'un régiment prussien, dont on disait beaucoup de bien et qui devait être un jour à la tête d'une fortune considérable. Mais
aussitôt dans tous les esprits s'éleva cette objection : une telle candidature serait inévitablement la guerre avec la France. L New Press de Vienne racontait « la vive émotion que cette nouvelle avait causée aux Tuileries » ^mars \ 869) . Le père même du candidat, le prince Antoine fut celui qui aperçut, avec le plus de clairvoyance , les conséquences inévitables de cette candidature, si elle sortait jamais du domaine des chimères. Il écrivait à son fils, le prince Charles de Roumanie : « Si cette idée finissait par être prise en considération..., la France ne permettrait jamais rétablissement d\me dynastie de HohenzoUern sur l'autre versant des Pyrénées. Elle est déjà rongée par la jalousie qu'un membre des HohenzoUern règne sur le Bas- Danube ^ » Loftus, l'ambassadeur d'Angleterre à Berlin, en transmettant ce bruit à son gouvernement, écrit : « J'observe que si le prince était élu, le choix serait vu avec jalousie et défaveur à Paris-. » Olozaga aimait trop son pays et le nôtre pour jeter entre eux un tel sujet de colère, et, comme tous les hommes sensés de l'Europe, désireux de la paix, il écarta ce nom sans même croire qu'on pût s'y arrêter. Il trouva le véritable candidat : don Fernand de Portugal, un Cobourg, neveu de Léopold, roi de Belgique, époux consort de doua Maria, régent depuis la mort de sa femme. Ce nom, qui semblait une promesse de rUnion ibérique, chère à tous les