‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 123 sur 165 · A MM. les chefs de service · texte numérisé non relu

A MM. les chefs de service

« Monsieur, Je n'ai pas besoin de vous rappeler que les fonctionnaires et agents du ministère des Finances doivent

à tourner au tiers parti, ne se distingua pas de ses autres collègues et il fît marcher ses percepteurs comme les maires, les gardes champêtres et les instituteurs...

Le type de la candidature officielle est particulièrement accentué dans celle de Duvernois. On avait commencé par acheter le retrait du député des Hautes-Alpes en fonctions, Garnier, par une place de conseiller-maître à la Cour des comptes; le terrain déblayé, Duvernois débarqua dans un pays où personne ne le connaissait; le préfet le présenta aux populations, comme le candidat personnel de l'Empereur : « Ecoutez la voix de votre patriotisme, consultez votre dévouement à S. M. et donnez-lui ce nouveau témoignage d'affection et de reconnaissance en votant pour l'homme qu'il honore de son

à l'occasion des élections qui se préparent, prêter au gouvernement le concours actif qu'il a droit d'attendre de leur dévouement, de leur loyauté et de leur patriotisme. A cet effet, je ne puis que vous recommander de vous mettre à la disposition du préfet de votre département, et de suivre les indications qu'il vous aura données. Dans les arrondissements, vos subordonnés se conformeront, de leur côté, à celles que le sons-préfet leur transmettra au nom du préfet. Quant à vous, Monsieur, en votre qualité de chef de service, tout en maintenant le principe fondamental de la liberté des votes, vous vous attacherez à éclairer vos subordonnés sur l'importance des devoirs politiques qu'ils auront à remplir, et je vous saurai gré des soins que vous aurez pris pour seconder à cet égard les vues du gouvernement. Veuillez m'accuser réception de la présente lettre, et la notifier aux employés placés sous vos ordres. — Le Ministre des Finances, Magxe.

« 29 avril 1869 (confidentielle).

estime et de ses sympathies. » Et pendant toute la période électorale les faveurs pleuvent sur le pauvre département peu habitué à cette manne : he mins, canaux, endiguements, promesses de pâturage dans les bois interdits en vue de reboisement, etc. Ailleurs la candidature officielle se manifeste autrement : le préfet attaque la personne du candidat libéral. Ce fut le cas de mon ami Janzé. u Vous vous demanderez sans doute comment le candidat indépendant, un peu malgré lui, de 1869, a pu si facilement oublier qu'il a encensé naguère ce gouvernement qu'il critique si amèrement aujourd'hui. Grand sera votre étonnement d'une pareille défection. » Du reste^ sous n'importe quelle forme, partout l'argument principal des candidatures officielles était le même: « C'est la volonté de l'Empereur, donnez-lui ce témoignage de confiance. » L'Empereur était ainsi mis aux voix.

Cependant il est juste de reconnaître que si le gouvernement ne se refusa aucun moyen, il accorda à ses adversaires la même licence. Contre le spectre rouge, l'opposition évoqua le spectre du 2 Décembre : les uns étalèrent Castelfidardo, les autres Mentana, tous le Mexique, le mauvais état des finances, l'abaissement de la France ; tout ce qui arrivait de mal était la faute du gouvernement: on avait inventé même de lui reprocher la diminution des naissances ^ Ils

1 . On y revenait sans cesse, bien qu'il fût prouvé que l'année 1859 avait été la plus féconde du siècle, et que si les autres ne l'avaient pas été davantage c'était non prévu

agitèrent surtout la crainte de la guerre. A les entendre, ce pauvre Empereur, qui avait besoin de se chauffer au mois de juillet, qui souffrait d'atroces douleurs et dont la volonté déclinait sous les étreintes de plus en plus rudes de la maladie,, n'avait qu'une pensée, celle de nous jeter tout à coup dans une guerre sur le Rhin sans consulter la nation. Le tout était accompagné d'un déchaînement contre la guerre, ce fléau, cette honte, et contre la loi militaire qui ruinait l'agriculture, militarisait la jeunesse, menaçait de détruire le commerce et l'industrie. Selon la parole de Victor Hugo, « il n'y avait pas de différence entre un général et un boucher; il fallait à la guerre des rois opposer la grève militaire des peuples ». On incarnait dans les Napoléon l'idée de gloire inséparable de celle d'armée et de patrie, et leur chute devait assurer à l'humanité l'aftranchissement des servitudes militaires. On répandait les romans d'Erckmann et Chatrian, que Sainte-Beuve appelait « l'Iliade de la peur )),dans lesquels étaient flétries nos légendes glorieuses. Se déclarer antimilitariste, c'était se déclarer contre l'Empire, et la guerre à la guerre était, autant que la revendication des libertés^

d'appauvrissement, mais parce que, selon la loi sociale, la population croît moins vite chez les peuples prospères que chez les peuples pauvres : infériorité compensée par la durée plus longue de la vie et par la plus grande vigueur des hommes. La France était alors le pays qui fournissait le plus d'hommes valides pour le service militaire, disait Thiers dans son Discours du 10 au 16 juin 1870.

l'arlicle principal des programmes de Topposilion. En réponse aux préfets qui demandaient « un nouveau témoignage de confiance à l'Empereur », elle criait : « Otons-lui celle que nous lui avons accordée, détruisons son pouvoir et surtout sa dynastie. »

Le clergé prit une part active à la double lutte. Il lui importait peu qu'on fût ou non candidat officiel. Il demandait : Étes-vous décidé à détendre le pouvoir temporel du Pape? Et il soutenait celui qui répondait oui, ne fût-il pas candidat officiel; il attaquait celui qui ne s'expliquait pas, fût-il candidat officiel. Ce mot d'ordre avait été donné par l'homme le plus autorisé de l'épiscopat, Mgr Guibert, depuis archevêque de Paris et alors archevêque de Tours ; le prélat recommandait la modération autant que la fermeté. Il ne fut pas toujours écouté. Dans la circonscription des Sables-d'Olonne l'évêque ne garda point de ménagements. Son vicaire général écrivit officiellement à tous ses curés « de soutenir l'honorable M. de Falloux, dont l'énergie, l'éloquence et le dévoûment sont connus de tous... Sa candidature sera vivement combattue par un pouvoir qui redoute de trouver devant lui un adversaire aussi vigoureux de la politique de hasard, dont les résultats ont été si tristes pour la religion et si humiliants pour la France. Le député actuel est-il de ces hommes fermes, de ces catholiques dévoués, de ces orateurs éloquents et courageux? Non, monsieur le doyen, vous le savez comme moi. M. le

comte de la Poëze est loin de posséder ces qualités : homme sans énergie, incapable de dire une parole à la tribune, jamais par ses votes il n'a donné preuve d'attachement au Saint-Siège et quand on lui en fait l'observation il se contente de répondre : «. Ma politique est celle de l'Empereur... » Quelques-uns diront que M. de la Poëze est très complaisant, qu'il est toujours disposé, quand il en est requis, à faire sa tournée dans les bureaux des diverses administrations, afin d'appuyer des demandes de secours pour les églises, les écoles, les presbvtères... Loin de ma pensée de nier son aptitude pour les opérations de ce genre qui demandent uniquement de bonnes jambes, une obséquiosité soutenue et toute la souplesse du courtisan. )'

En vérité, quand je lis ce qui a été imprimé et débité dans les réunions publiques, affiché sur les murs, répandu dans les demeures, je ne puis retenir la réflexion qui m'obsédait en rendant compte des débats du Corps législatif : comment un seul historien a-t-ilpu soutenir que la France en 1869 étouffait sous la chape de plomb du despotisme?

Dans chacune des élections se retrouvent, avec des nuances très peu dissemblables, les faits que

nous venons de généraliser et une étude de chaque circonscription n'apprendrait rien. Au contraire, il y a un intérêt de premier ordre à examiner de près et dans tous ses incidents le combat électoral de Paris.

En 1863, l'influence principale dans les élections avait été exercée par les députés, quoique les journaux y eussent été associés dans une certaine mesure. Eu 1869, les journaux démocratiques radicaux conduisirent l'action. Le Journal des Débats et le Temps furent spectateurs ou comparses. L'initiative et la décision appartinrent à V Avenir national de Peyrat, au Réveil de Delescluze devenu quotidien, au Siècle devenu révolutionnaire. Au dernier moment, vint s'y adjoindre le Rappel, fondé par les fils de Victor Hugo, Meurice, Vacquerie et Rochefort. Le pontife le baptisa par une aspersion d'antithèses incohérentes. Par-ci, par-là, on y retrouvait une petite mélodie poétique : par exemple sur la « studieuse et fière multitude d'intelligences, toutes frémissantes de la joie d'éclore, qui, le matin, peuple les écoles, et qu'il remercie du doux murmure que si souvent, comme une lointaine troupe d'abeilles, ils viennent faire à son oreille ». En somme, incompréhensible fatras d'idées et de phrases sans aucun sens, et dont l'apparence sibylliae cache le néant de la déraison. La malice était dans le trait final : «Quant à moi, pendant qu'à l'occasion de sa noce d'or l'Eghse couronne le Pape, j'émiette sur mon toit du pain aux petits oiseaux, ne me souciant d'aucun

couronnement, pas même d'un couronnement d'édifice ^ »

Ce fut à cet aréopage de sages que Delescluze proposa de ne présenter dans toutes les circonscriptions qu'une seule candidature, celle du frère de l'héroïque Baudin ; c'eût été le défi direct porté à l'Empereur. On lui rit au nez. Qui donc se souciait véritablement de l'héroïque Baudin? On ne voulait pas entendre parler d'une protestation anonyme : il ne s'agissait pas de sacrifier les personnes aux idées, mais de mettre le plus grand nombre de personnes en mesure d'exploiter les idées. On décida de présenter des candidats dans chacune des circonscriptions.

On s'accorda à accepter la candidature de Jules Simon, que le radicalisme saluait comme son docteur, d'Ernest Picard, « un peu trop bourgeois et modéré », mais dont l'esprit faisait la joie des Parisiens, de Pelletan, qui avait conquis l'admiration par ses virulentes sorties contre la Coup d'État et Napoléon I"'. Il semblait qu'on n'eut pas dû présenter une objection contre Thiers et Jules Favre qui, certes, n'avaient pas desservi les haines irréconciliables. Cependant V Avenir, le Rappel et le Réveil les estimèrent suspects. Pour eux, Thiers était trop rusé et restait l'homme de la « vile multitude » ; on reprochait à Jules Favre son langage équivoque vis-à-vis du 2 Décembre, qu'il avait souvent maudit, mais un jour pleinement absous. Et à

Page 1