mars
entendu de personne; l'ombre héroïque de Baudin resta muette; Simon, Pelletan furent acclamés partout. Dans la circonscription de Thiers, il n'y eut que des conciliabules mystérieux, car lui-même refusa de comparaître dans aucune réunion et s'en tint à une profession de foi bien faite, dans laquelle il résumait tous ses discours et qui, virulente envers le gouvernement, contenait à peine un petit murmure contre ses adversaires démocratiques : « Quant à ces esprits ardents qui ne trouvent pas suffisantes les libertés que je réclame, qu'ils viennent dans une assemblée, élue par la nation tout entière, faire entendre leurs voix, et là, placés non plus en face des chimères de leur imagination, mais en face de la réalité, ils verront s'ils pourraient servir cette grande cause du droit national plus utilement que je ne l'ai fait pendant ces six dernières années. » Jules Favre, qui avait tant invectivé les autres, le fut à son tour. Il eut la mortification de s'entendre appeler traître, glorifîcateur du coup d'État et hué au point d'être obligé de quitter la salle sans pouvoir terminer son dis-
1. Le Réveil, loin de contredire les comptes rendus du Gaulois et du Rappel, les corrobore ainsi : (( M. Jules Favre paraît à la tribune. Chose bien significative, sa présence n'est saluée par aucun applaudissement. Un silence glacial règne DANS LA SALLE. Le silcuce se continue durant le discours académique et un peu filandreux du grand orateur. Seulement, lorsque M. Jules Favre dit qu'il a voulu, en se présentant, rallier les électeurs de l'opposition, des protestations ET des rires éclatent. Les citoyens Humbertet Lermina
La lulte présenta plus d'intérêt dans la circonscription de Gambetta. Il débuta par déclarer qu'il voulait « la souveraineté du peuple organisée d'une manière intégrale et complète », ce qui signifiait la République; qu'il n'accepterait qu'une candidature irréconciliable, ce qui signifiait qu'il ne se considérait pas comme lié par son serment d'obéissance à la Constitution et de fidélité à l'Empereur. Il ne s'agissait pas là d'une de ces réticences intérieures par lesquelles on annule, pour la commodité de sa conscience, le serment prêté publiquement; la réticence était ouverte, bruyante et ne pouvait être ignorée de celui à qui le serment était prêté : s'il lui plaisait de n'y pas prendre garde et de tenir pour bon un serment ainsi frelaté, tant pis pour lui. Le gouvernement, certes, avait le droit de considérer ce serment comme non avenu et il n'eût fait que son devoir en interdisant le relevé des votes accordés à une candidature de parjure ^
somment M, Jules Favre de répondre aux accusations dirigées contre lui; ils attaquent son passé politique, parlent des dénonciations haineuses et calomnieuses contre Louis Blanc en 1848; ils donnent la liste de ses voles réactionnaires. L'assemblée applaudit. M. Jules Favre remonte à la tribune. Il déclare dédaigneusement qu'il ne descendra pas à se disculper. Si les électeurs ne veulent pas de lui, qu'ils votent contre lui. Il n'a aucune explication à donner. DES HUÉES s'élèvent. M. Jules Favre quitte la réunion. »
1. Les républicains ont été moins tolérants. En mars 1876, ils ont annulé l'élection de M. Gavini dans l'arrondissement de Gorte, en Corse, parce que son comité avait reproché à Limperani d'avoir voté une déchéance sacrilège : celle de l'Empereur, et parce qu'une lettre du Prince Impérial contre
Gambetta inventa ensuite une parade à effet prise dans une réminiscence de la Révolution, et sans se rendre exactement compte de ce qu'avaient été les cahiers de 89, il en fit une exhumation. « Je ne ferai, dit-il, ni programme ni profession de foi; les comités doivent m'adresser leur programme, j'y répondrai. Les mandataires et les mandants contracteront ainsi sous l'œil de tous. » Les comités lui proposèrent à signer le contrat suivant : « Au nom du suffrage universel, base de toute organisation politique et sociale, donnons mandat à notre député d'affirmer les principes de la démocratie radicale et de revendiquer énergiquement : l'application la plus radicale du suffrage universel, tant pour l'élection des maires et conseillers municipaux, sans distinction de localité, que pour l'élection des députés ; — la répartition des circonscriptions effectuée sur le nombre réel des électeurs de droit, et non sur le nombre des électeurs inscrits ; — la liberté individuelle désormais placée sous l'égide des lois, et non soumise au bon plaisir et à l'arbitraire administratifs ; — l'abrogation de la loi de sûreté générale; — la suppression de l'article 75 de la Constitution de Tan YIII et la responsabilité directe de tous les fonctionnaires; — les délits politiques de tout ordre déférés au jury; — la liberté de la presse dans toute sa plénitude, débarrassée du timbre et du cautionnement; — la suppression des brevets d'imprimerie et de librai-
le prince Napoléon impliquait raffirraalion du principe dyn^istique.
rie ; — la liberté de réunion sans entraves et sans pièges, avec la faculté de discuter toute matière religieuse, philosophique, politique et sociale; — l'abrogation de Farticle 291 du Code pénal; — la liberté d'association pleine et entière; — la suppression du budget des cultes et la séparation des Églises et de l'État; — l'instruction primaire laïque, gratuite et obligatoire, avec concours entre les intelligences d'élite pour l'admission aux cours supérieurs, également gratuits; — la suppression des octrois, la suppression des gros traitements et des cumuls, et la modification de notre système d'impôts; — la nomination de tous les fonctionnaires publics par l'élection;— la suppression des armées permanentes, cause de ruine pour les finances et les affaires de la nation, source de haine entre les peuples et de défiance à l'intérieur; — l'abolition des privilèges et monopoles, que nous définissons par ces mots : « Prime à l'oisiveté » ; — les réformes économiques, qui touchent au problème social, dont la solution, quoique subordonnée à la transformation politique, doit être constamment étudiée etrecherchée au nom du principe de justice et d'égalité sociale. Ce principe généralisé et appliqué peut seul, en effet, faire disparaître l'antagonisme social et réaliser complètement notre formule : LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ. »
— (( Citoyens électeurs, répond Gambetta, ce mandat je l'accepte; à ces conditions, je serai particulièrement fier de vous représenter, parce que cette élection se sera faite conformément
aux véritables principes du suffrage universel; les électeurs auront déterminé le programme politique de leur mandataire; cette méthode me paraît à la fois conforme au droit et à la tradition des premiers jours de la Révolution française. Donc, j'adhère librement, à mon tour, à la déclaration de principes et à la revendication des droits dont vous me donnez commission de poursuivre la réclamation à la tribune. Je fais plus que consentir'. Voici mon serment : Je jure obéissance au présent contrat et fidélité au peuple souverain. — Léon Gambetta, Candidat radical. »
Ce contrat était le mandat impératif dans ce qu'il a de plus étroit. Or, le mandat impératif est si radicalement incompatible avec l'existence d'une assemblée représentative qu'un des premiers actes de la Constituante fut, sur la proposition de Talleyrand, de dégager les députés de l'obéissance à ce mandat contenu dans leurs cahiers. Il n'est pas sûr que Gambetta connût ce fait. L'eût-il connu, cela ne l'eût guère arrêté, car, comme tout bon Jacobin, il était naturellement imbu des doctrines de la casuistique complaisante. « Ne croyez-vous pas, dit le bon Père, de Pascal, qu'il serait souvent bien commode d'être dispensé en conscience de certaines paroles qu'on donne? — Ce serait, mon Père, la plus grande commodité du monde! — Écoutez donc Escobar : « Les promesses n'obligent point quand on n'a point intention de s'obliger en les faisant. Quand on dit, je le ferai, on entend
qu'on le fera si on ne change de volonté^. » Dans la 6^ circonscription, le candidat qui s'opposa d'abord à Guéroult fut Augustin Cochin. Dès l'École de droit, où il avait été mon camarade, Cochin s'était fait remarquer par sa parole persuasive, pleine d'ampleur et d'élévation^ et nous lui prédisions tous un brillant avenir. Socialement il l'avait atteint, car il jouissait dans le monde d'une autorité morale considérable. Politiquement il n'avait pu entrer au Corps législatif et aborder la tribune où il eût acquis la renommée. En possession d'une clientèle personnelle nombreuse dans un arrondissement dont il avait été le maire, aussi profondément catholique que libéral, il ne put surmonter l'obstacle contre lequel il s'était déjà heurté : son cléricalisme. Guéroult, saint-simonien, anticlérical de tous temps, paraissait son adversaire naturel lorsque Jules Ferry arriva en tiers, patronné par un comité en tête duquel se trouvaient Littré et Michelet, garants de son anticléricalisme. Le souvenir de sa lutte récente contre Haussmann le recommandait. Ami de Gambetta, il adopta les principes du cahier de Belleville : « Pour fonder en France une libre dérnocratie, il ne suffit pas de proclamer l'entière liberté de la presse, l'entière liberté de réunion, l'entière liberté d'enseignement, l'entière liberté d'association; ce n'est pas assez de décréter toutes les libertés : il faut les faire vivre. La France n'aura pas la