‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 128 sur 165 · mars · texte numérisé non relu

mars

sur les faits altérés de ma vie politique. « Lorsque dans votre polémique vous vous bornerez à m'injurier, je ne vous répondrai pas. On m'a quelquefois accusé d'être orgueilleux : je ne le serais pas assez, en vérité, si je ne m'estimais au-dessus de certains propos. Je resterai encore silencieux lorsque vous porterez des jugements plus ou moins passionnés sur mes actes. Mais chaque fois que vous les altérerez, j'invoquerai mon droit légal de réponse pour rétablir la vérité. Vous répétez que je suis un transfuge, ce qui veut dire que j'ai été infidèle à mes engagements ; que j'ai méconnu le mandat que m'avaient confié mes électeurs. Comme cette assertion est matériellement contraire à la vérité, je la relève. Ne déclamons pas, si vous le voulez bien, raisonnons. Pour établir qu'un mandat a été violé, il faut au préalable déterminer en quoi il consistait. Les électeurs ne s'étant manifestés en 1863 par aucun acte collectif, c'est le candidat qui a déterminé par ses promesses le caractère et l'étendue du mandat qu'il entendait accepter. Quelles sont donc les paroles et les écrits par lesquels j'ai entendu définir mon mandat ? Les élections ont eu lieu les 31 mai et l'''' juin 1863. Or voici ce que je disais à la tribune le 14 mars 1861 : (( Quand on a connu toutes les douleurs « et toutes les joies, il reste encore une joie inef- « fable à goûter qui dépasserait toutes les autres « et donnerait une gloire éternelle: c'est d'être « l'initiateur courageux et volontaire d'un grand <( peuple à la liberté, de se mettre directement en

LES ÉLECTIONS DE 1869. :jOd

<( présence de la nation. J'en réponds, le jour où « cet appel sera fait, il pourrait bien se trouver <( enrore dans le pays des hommes uniquement fidèles «. aux souvenirs du passé, ou trop absorbés par <( les espérances de F avenir, mais le plus grand « nombre approuverait avec ardeur. Et, quant à <( moi qui suis républicain... j'admirerais, « j'appuierais, et mon appui serait d'autant « PLUS efficace qu'il serait désintéressé. » Le 4 février 1863, à la veille des !élections, je disais : « Nous ne demandons pas au pays, « après avoir tout supporté, de ne plus rien sup- <( porter du tout : une politique de cette nature « ne servirait ni à la liberté, ni au progrès ; nous « ne le provoquons pas à une œuvre de conspira- « tion, mais à une œuvre d'émancipation consti- « tutionnelle. » Ainsi mon mandat consistait à poursuivre la liberté pjar les moyens constitutionnels. J'aurais donc violé ce mandat si j'avais recouru aux moyens révolutionnaires ou déserté les principes libéraux. Duquel de ces deux manquements ra'accusez-vous ? Je vous passe toutes les paroles violentes par lesquelles il vous plaira de colorer vos allégations; je désire seulement que vous imitiez ma netteté. »

Le Siècle ayant passé à côté de mon argumentation je l'y ramenai : « Vous n'avez pas répondu à ce que je vous ai écrit. Vous vous êtes borné à dire que je suis entré dans les rangs de la majorité et que j'ai quitté, déserté mon parti. Perdrai-je mon temps avons prouver que je n'appartiens pas à la majorité? Vous souririez de ma

naïveté si je me donnais cette peine : l'évidence ne se démontre pas; tant pis pour ceux qui la nient. Je ne m'arrêterai qu'à ce que vous dites de ma désertion. Ai-je déserté mon parti? Ici encore il est indispensable d'insister sur le point de départ . Pour quitter un parti il faut qu'il existe. Or qu'est-ce qui constitue l'existence d'un parti? L'unité de l'action sous des chefs reconnus. Quel est donc, dans la gauche, le chef sous lequel je devais servir? Est-ce M. Thiers? est-ce M. Jules Favre?M. Jules Simon, M. Pelletan, M. Garnier- Pagès?|M'arrêterez-vous pour me répondre : En démocratie, il n'y a pas de chefs ; il y a unejmajorité qui décide et à laquelle on doit se soumettre; vous ne m'auriez pas tiré d'embarras. Je prends deux exemples : 1^ L'amendement des 42, dont vous reconnaissez l'efficacité libérale. Pour rester fidèle au parti, avec qui devais-je voter? avec MM. Thiers, Glais-Bizoin, Guéroult, Havin, Marie, Picard qui oni\oiépour; ouavec MM. Jules Simon, Carnot, Garnier-Pagès qui se sont abstenus? Mon embarras eut été plus grand encore, si j'avais dû obéir à M. Jules Favre, car un bulletin blanc et un bulletin bleu ayant été déposés en son nom, son vote dut être annulé. 2"" La loi sur les réunions publiques. Pour rester fidèle au parti, avec qui devais-je voter? Avec MM. Glais-Bizoin, Guéroult, Havin, qui ont voté pour ^ avec MM. Carnot, Jules Simon, Garnier- Pagès, Pelletan, Thiers, qui ont \oié contre ; ou avec MM. Jules Favre et Picard, qui n'ont voté ni pour ni contre? Je ne puis être un déserteur

sans que chacun de mes éminents collègues de la gauche ne le soit aussi à son tour. Il est vrai qu'un jour la gauche entière fut d'un côté et moi de l'autre; je compte ce jour parmi les plus méritoires de ma vie : ce fut celui où je votai la loi des coalitions, que mes collègues repoussèrent. Osez donc soutenir devant les centaines de mille ouvriers qui ont usé de ce droit nouveau que je leur ai tendu un piège et que j'ai trahi leurs intérêts ! Plus je lis votre polémique, plus je reste stupéfait de sa timidité. Vous tâtonnez, vous hésitez, vous vous acharnez à des détails, vous vous cachez derrière des allégations réfutées à satiété par mon 19 Janvier. Décidez-vous enfin à élever le débat, à lui donner ses véritables proportions. Il existe entre nous un dissentiment fondamental. En présence de l'impossibilité matérielle d'une révolution, qui, fût-elle possible, ne serait pas désirable dans l'état d'anarchie des esprits, je me suis décidé à poursuivre l'amélioration pacifique, progressive d'un gouvernement qui m'a fait plus de mal qu'à vous ; j'ai prêté serment, j'ai appuyé le 24 novembre, l'amendement des quarante-deux^ et le 19 janvier. Vous pensez au contraire qu'une révolution est possible, qu'elle est désirable. Sites électeurs de la 3^* circonscription sont de votre avis, je leur donne moi-même le conseil de ne pas me renommer. Mais, pour que leur vote ait toute sa signification, posons-leur la question dans sa simplicité; au lieu de l'obscurcir à dessein, dégageons-la. En 1857 et en 1863, nous sommes

allés au vote avec cette interrogatioa : Voulezvous ou ne voulez-vous pas la liberté ? Allons-y en 1869 avec cette interrogation : Voulez-vous ou ne voulez- vous pas la révolution? que chacun sache bien ce qu'il fera et prenne la responsabilité de son acte. »

Battu sur les principes et sur les faits, le journal déconfit revint à ses petites calomnies. Je ne l'y suivis pas. J'en avais dit assez pour ceux qui, égarés de bonne foi , pouvaient être ramenés ; pour les autres, c'était trop. D'ailleurs, la session finissait, et les élections étaient fixées aux 23 et 24 mai.

On annonçait que Clément Laurier, dont la plaidoirie audacieuse dans l'affaire Baudin avait fait sensation, même après celle de Gambetta, s'était chargé de me démolir dans le Var. Avant d'engager ma bataille à. Paris, j'allai dans mon département organiser l'action de mes amis. J'y fus accueilli triomphalement. Je marchais d'ovation en ovation, et le préfet commençait à pronostiquer que son candidat serait emporté par une tempête d'opinion. Tout à coup, rappelé en hâte à Paris je fus obligé d'interrompre ma tournée. Je n'eus que le temps de rédiger ma profession de foi : « Ne vous laissez pas tromper par les déclamations et par les calomnies ; n'abandonnez pas celui qui, depuis vingt ans, est votre défenseur ; ne soyez pas infidèle à une longue

amitié. La nature a revêtu notre pays d'une parure incomparable : au midi, la mer bleue caresse ses rivages ; au nord, la neige Torne d'une blanche couronne ; les plaines fécondes se déroulent au pied des collines embaumées ; les vignes amies du soleil s'étalent à côté des bois remplis d'ombre. Les hommes, autrefois, ne furent pas inférieurs, et c'est de notre chère Provence que sortirent les Puget, les Massillon, les Barthélémy, les Suffren, les Sieyès, les Siméon, les Portalis, les Mirabeau. La nature est restée toujours belle; mais les hommes, atteints d'une espèce d'oïdium moral pire que celui dont vos vignobles ont souffert, y sont-ils donc à ce point dégénérés, qu'aucun d'eux ne soit plus digne de vous représenter, et que des étrangers seuls puissent obtenir le mandat de parler en votre nom dans les assemblées solennelles de la nation ? »

Au lendemain de cette proclamation, l'Homère provençal, Mistral, m'envoya sur sa carte les vers suivants :

La terre nourricière, la nature, Nourrit toujours sa progéniture Du même lait ; sa dure mamelle Toujours à l'olivier donnera l'huile fine.

Voici ma voix G vaillant provençal! Zou! (6 mai.)

La terro maire, la naturo Nourris toujour sa pourtaduro D'où même la; sa pousso dure Toujour à l'oulivié donnera l'oli fin.

Va qui ma voues, 0 valent provençau! Zou!

510 L'PJMPIRE LIBERAL.

J'appris en débarquant à Paris pourquoi j'avais été rappelé.

Emile Durier, jugé d'étoffe trop mince et de sonorité oratoire insuffisante, on lui avait substitué Bancel, réputé maître en cet art. 11 était mon aîné de peu d'années, et j'avais vécu plus d'un mois amicalement avec lui à Lyon, où nous défendions, sous la direction de Michel de Bourges, les accusés d'un complot du Midi. Député du département de la Drôme, il avait donné de brillantes preuves d'éloquence. Exilé en Belgique, sa renommée s'était accrue par le succèsde conférences philosophiques et littéraires. Tout en ayant fait quelques voyages en France, après l'amnistie, il avait maintenu à Bruxelles le siège de son activité. Dans ces voyages, il visitait Emile de Girardin, preuve qu'il n'était pas alors animé des passions au service desquelles il venait maintenant s'enrôler. En lui, il y avait du Berryer. Sa voix, un peu voilée, était forte, pleine, pénétrante; son attitude imposante; il avait de l'imagination, des élans d'un souffle puissant. Son défaut était le penchant à la déclamation théâtrale, et l'inaptitude àla dialectique. Dans une conférence littéraire sur Corneille ou Molière il étaitsuperbe;commeles prédicateurs apprennent leurs sermons et les répètent, il savait ses conférences par cœur, et donnait la même plusieurs fois. 11 eût été incapable de traiter avec méthode une affaire, et encore plus de soutenir une discussion serrée. L'amour du plaisir le détournait des études sérieuses; il vivait sur un fonds de

généralités mal digérées. D'ailleurs, nullement méchant et incapable de haine, si ce n'est oratoirement. A son arrivée à Paris, il fit quelques conférences qui enthousiasmèrent les Tirard et quelques autres juges de même force ; ils virent en lui non seulement l'homme qui m'écraserait, mais l'orateur sans rival qui prendrait la direction de l'opposition radicale, en faisant oublier tous ses devanciers. Ces beaux rêves se sont évanouis en fumée. Au lendemain de son premier discours, la duchesse Colonna, sculpteur distingué, dit : <c C'est un monument en marbre de Pathos. » L'orateur qui devait tout échpser resta sous cette épitaphe, se tut, et disparut peu après, sans qu'on s'en aperçût. Mais en mai 1869, partout où il paraissait dans les réunions publiques, il était accueilli par des trépignements d'admiration .

Le jour de mon arrivée, il avait affiché sur papier écarlate une circulaire incolore dans laquelle une seule phrase était un peu accentuée : (( Il est temps de reprendre nos vieilles traditions, interrompues au 18 brumaire. » En tête, était reproduite, une délibération de quelques électeurs, qui me déclarait indigne de la confiance de la^démocratie^ Bancel en étant responsable,

1. « Considérant qu'il importe à la démocratie non seulement de reconquérir pour la France son imprescriptible souveraineté, mais encore de l'opérer au nom des principes, et non de transactions et de compromis incompatibles pour la dignité du peuple, M. Emile Ollivier, par sa conduite et par ses votes, par ses discours et par ses écrits, par les démarches auxquelles il s'est livré en dehors de ses élec-

je lui demandai raison : « Monsieur, 1 075 électeurs de la 3*" circonscription, dont j'ignore le nom, vous ont offert une candidature contre moi, parce que je me suis rendu indigne de la confiance de la démocratie. Vous avez accepté cette offre. Par là, vous vous êtes engagé à reproduire en ma présence et à justifier Faccusation d'indignité, qui est la raison d'être de votre candidature. Je vous invite publiquement à remplir cet engagement. Veuillez m'envoyer deux de vos amis ; je les mettrai en rapport avec deux des miens. Ensemble, ils se concerteront pour choisir un vaste local, désigner un président, s'assurer de sténographes fidèles, et fixer le jour et l'heure de la réunion. Quand ces préliminaires seront réglés, nous nous présenterons tous deux devant l'assemblée. En votre qualité d'accusateur, vous prendrez la parole le premier, pour justifier votre accusation. Je vous répondrai. Nos paroles seront recueillies. Et le lendemain, Paris et la France pourront prononcer entre nous. »

En même temps, j'assurai ma liberté en me dégageant de toute autre candidature, sauf celle du Var. J'expliquai à mes amis de Lodève la raison particulière de mon renoncement à un succès qui semblait assuré : <( J'apprends qu'à Lodève, comme partout, la démocratie radicale fait de mon échec son affaire principale. En

leurs, sans leur avis et sans leur aveu, par les relations qu'il a nouées avec ceux-là mêmes qu'il avait reçu et accepté mission de combattre, ne peut plus être l'organe de la revendication de nos principes et de nos droits... »

LKS ELECTIONS DE 1869. 515

tout autre pays, la lutte n'a rien qui m'effraye; mais je ne puis me résigner au piétinement du combat sur la tombe de mon frère. Je vous prie de me rendre ma parole. » (o mai.)

Le jour même je reçus la visite de quelques émissaires de Bancel. Ils venaient m'engager à me rendre le soir à la salle Molière où je rencontrerais leur candidat. Le plan était dénué d'artifice : la salle Molière, pouvant contenir au plus oOO personnes, se remplissait chaque soir de mes adversaires; ils eussent étouffé ma voix et leurs journaux eussent reproduit les comptes rendus mensongers dont ils sont coutumiers. « Je ne puis me rendre ce soir à la salle Molière, répondis-je à ces messieurs, parce que mon serment n'a pas encore été déposé et que je suis harassé de la fatigue de mon voyage. Je me rendrai volontiers dans cette salle ou ailleurs aussitôt après l'explication contradictoire à laquelle j'ai convoqué M. Bancel. Cette explication ne peut avoir lieu dans la salle Molière, trop petite, où un service sténographique n'est pas organisé. »

Ces précautions ne furent pas au goût des Bancellistes dont le piège était déjoué. Je trouvai, dans les journaux du lendemain, la lettre suivante adressée aux électeurs, non à moi : (( Concitoyens, M. E. Ollivier m'adresse par la voix des journaux un cartel oratoire. Il me paraît impossible de l'accepter sans dénaturer les règles élémentaires du suffrage universel. Plusieurs réunions électorales ont été convoquées; je m'y suis rendu ; j'ai manifesté devant vous mes prin-

cipes politiques; j'ai répondu à vos interpellations. Que M. E. Ollivier imite mon exemple ; qu'il comparaisse à son tour; qu'il rende librement compte de son mandat! Vous êtes ses accusateurs, ses témoins et ses juges. Salut et fraternité. »

Je ripostai aussitôt : « Monsieur, Vous vous méprenez sur notre situation réciproque. Vous n'êtes pas pour moi un simple concurrent; vous êtes le porte-voix d'une insulte. Vous avez placardé sur tous les murs de notre circonscription un écrit dont vous avez pris la responsabilité en le présentant comme la raison d'être de votre candidature, et dans lequel je suis flétri, comme INDIGNE de la confiance de la démocratie, apparemment pour avoir contribué à la conquête du droit de tenir les réunions dans lesquelles vous parlez! Je vous ai demandé d'articuler votre insulte en ma présence, non pas à huis clos et dans une salle étroite, mais dans un vaste local et avec l'assistance de sténographes. Vous refusez ! Vous invoquez les principes élémentaires du suffrage universel. C'est un faux -fuyant. Il s'agit d'honneur et non de suffrage universel. Et le principe élémentaire de l'honneur est que, lorsqu'on a porté une accusation déshonorante contre un honnête homme, on ne se dérobe pas pour éviter de la soutenir. »

Bancel ne répondit rien et alla se mettre en sûreté dans la Drôme, puis à Lyon où il commettait la mauvaise action de s'opposer à la réélection d'Hénon, un des Cinq, brave homme dont

LES ÉLECTIONS DE 1869. oI5

la démocratie radicale n'avait guère à se plaindre puisqu'il avait docilement obéi à tous ses mots d'ordre. Cette reculade et cette fuite contrarièrent fort les partisans de mon adversaire, on les raillait et ils étaient honteux. Ils revinrent sur le refus de leur candidat, annoncèrent ' qu'un groupe d'électeurs organiserait une grande réunion publique, en présence de sténographes, et qu'il se rendrait à l'invitation qui devait lui être adressée.

Pendant que cette réunion contradicloire s'organisait, je me décidai à faire une grande conférence au Chàtelet, dans le local où Bancel avait donné les siennes; mais ce qui avait été accordé sans difficulté à un révolutionnaire me fut d'abord refusé par le préfet de la Seine, propriétaire de la salle. Je ne dus qu'à la courtoisie de Forcade de l'obtenir. Il eût été dans mon droit, puisqu'il ne s'agissait pas d'une réunion contradictoire, de n'admettre que mes amis. Néanmoins je ne me réservai que 4 à 500 cartes, y compris celles des sténographes et des représentants de la presse. Les personnes munies de ces cartes rentreraient rue des Lavandières, par la porte des artistes, à la même heure où la grande porte du théâtre serait ouverte au public moyennant

Page 1