NEGOCIATIONS SUSPENDUES
national à un accord sur ce point ils seraient incontinent renversés; ils ne demandaient pas qu'on la leur livrât, mais seulement qu'on ne leur refusât pas les moyens de la prendre; '« l'Empereur devrait, en retirant sa garnison, promettre de s'appliquer à lui-même le principe de non-intervention qu'il avait forcé l'Autriche à subir après Villafranca et Zurich ; par conséquent, s'interdire de retourner en Italie, quoi qu'il y arrivât, et laisser désormais le Roi, le Pape et les Romains libres de s'arranger entre eux. » (4 juillet.)
Cet abandon hypocrite du Pape à ses spoliateurs eût été encore plus déshonorant qu'un abandon avoué ayant du moins le mérite de la franchise. L'Empereur se refusa à acheter une alliance par une félonie : la conclusion du traité devint donc impossible ^ Mais, pour qu'il en restât quelque chose, et que les négociations portassent quelque fruit, on convint qu'elles seraient considérées comme suspendues, non
1. Un de nos anciens amis, Bonghi, devenu naturellement allemand après notre défaite, a eu la singulière idée, pour antidater le germanisme de fraîche date de son roi et de son pays, de prétendre que Menabrea avait stipulé que l'unité de la nation germanique ne serait pas contestée, et que c'est sur le refus d'ar.cepter cette clause, que l'accord avait été rompu. Il est inexact que la clause ait été proposée et que ce soit son refus qui ait fait manquer l'accord. Le Prince Napoléon, dans son opuscule sur les alliances en 1869, a catégoriquement affirnié que le refus de s'entendre sur la question romaine fut la seule cause qui empêcha la conclusion du traité. Ce témoignage est d'autant plus décisif qu'il avait soumis son opuscule à son beau-père avant de le publier.
comme rompues, afin qu'on pût les reprendre au premier moment opportun, et les trois souverains échangèrent des lettres autographes, par lesquelles, en regrettant qu'un traité formel d'alliance n'eût pas été conclu, ils se promettaient réciproquement amitié et assistance en toutes circonstances. L'Empereur m'a lu ces lettres. Celle de Victor-Emmanuel élait particulièrement chaleureuse ; elle donnait l'assurance que Napoléon III n'aurait jamais d'ami plus dévoué, ni d'allié plus fidèle, et elle indiquait que Fobsta^cle à une conclusion avait été l'impossibilité de s'entendre sur Rome. Ces lettres ne constituaient pas un traité, puisqu'elles constataient l'impossibilité d'en conclure un ; elles étaient davantage : un engagement d'honneur, qui, entre gentilshommes, lie plus étroitement qu'un traité. Elles signifiaient : « Nous pouvons, quoi qu'il arrive, compter les uns sur les autres. » Si ces lettres n'eussent été que des chiffons de papier n'ayant moralement aucune valeur obhgatoire, pourquoi les avoir écrites*?
En Espagne, un soulèvement n'avait pas tardé à se produire dans la ville même où la révolution
i. Beust, dans ses Mémoires, a prétendu que les trois souverains s'engageaient à ne pas s'entendre, à l'insu les uns des autres, avec une tierce puissance. Aucune promesse de te genre n'était formulée dans les deux lettres que m'a lues l'Empereur.
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commença, Cadix. Les miliciens ne consentirent pas à être désarmés et les ouvriers des ateliers nationaux ne voulurent pas accepter une réduction de salaire. Ils attaquèrent les troupes, mirent en liberté les forçats et arrêtèrent les consuls des puissances comme otages. Les troupes tinrent ferme, vigoureusement conduites par le général Caballeros soupçonné d'appartenir à l'opinion républicaine, et les insurgés aux abois furent admis, sur la demande des consuls qu'ils avaient retenus en otages, à capituler sans être passés par les armes (5-13 décembre 1868). Quelques troubles également furent réprimés à Saragosse , prévenus à Madrid, et les élections se firent partout sans encombre. Elles donnèrent la victoire aux Progressistes. Les Unionistes restèrent importants par le nombre et surtout la valeur des élus (70 à 80). Les républicains et les royalistes furent représentés mais en petit nombre. Les Cortès constituées nommèrent président l'alcade Rivero (22 février 1869). C'était une avance de Prim aux démocrates non républicains jusque-là exclus du gouvernement. Serrano remit ses pouvoirs, qui lui furent immédiatement rendus, et lui-môme maintint les ministres en fonction. A la suite de la harangue de remerciements de Serrano, Prim débita un discours qui fît grande sensation : « pien qu'en politique, dire « toujours » ou « jamais » soit chose aventurée, ma conviction est telle à l'égard de la dynastie des Bourbons que je la crois tombée pour ne se relever jamais. L'histoire pré-
sente des cas de rois déchus, mais aucun analogue au présent, où la dynastie a été rejetée à l'étranger par la force de l'opinion; de là ma conviction qu'elle ne reviendra jamais, jamais, jamais. Et que ceci serve de réponse à ceux qui, non sans mauvaise intention, m'ont supposé des plans de restauration en faveur de don Alphonse de Bourbon, parce que j'aurais l'ambition de devenir régent. Celui qui a avancé pareille chose ne me connaît pas. Jamais je n'ai eu d'ambition ni d'envie de quelque chose ou de quelqu'un. Et si jamais je n'ai eu d'ambition, j'en aurais moin& encore aujourd'hui, où, par ma situation, je n'ai, dans tous les sens, rien à désirer. Si ! une seule chose, et celle-là avec toute la véhémence de mon âme : voir le pays constitué et la liberté assurée. » L'adoption de la monarchie par les Cortès ne faisant aucun doute, Prim eût voulu, pendant que la constitution s'élaborait, s'assurer d'un roi afin qu'on put proclamer le roi en même temps que la royauté. Il se mit en chasse et Olozaga vint de Paris autant pour le surveiller que pour l'aider. Victor-Emmanuel offrit son fils, le duc d'Aoste. Insatiable, les yeux fixés sur Rome, impatient de s'émanciper de la tutelle française, animé d'une haine personnelle contre les Bourbons, il se complaisait à l'idée de les supplanter, de priver le Pape de la sympathie espagnole et de mettre une entrave aux pieds de la France. Sous prétexte d'arranger des affaires de famille, Cialdini fut envoyé à Madrid. Il gagna Prim, Olozaga, la majorité des membres du mi-
nistère, et le reste promit au moins sa neutralité. Tout eut été terminé si le candidat luimême n'avait opposé un refus qu'on ne put vaincre (janvier 1869). « Si le Roi veut m'exi- 1er, avait-il dit, qu'il me dise où je dois aller, mais je ne veux pas régner en Espagne ». Serrano et Topete revinrent aussitôt au projet Montpensier, Prim, qui dans toute cette crise, va se mouvoir toujours dans l'équivoque et la duplicité, parut y consentir. 11 protesta que le cri : <( Ahajo los Borbonesl ne s'appliquait pas aux membres de la famille qui avaient réprouvé la politique de la dynastie déchue. On put croire alors que la candidature Montpensier allait devenir un fait accompli (9 marsj. Mercier alarmé l'annonça à Paris. A quoi La Valette répondit : « Mon cher ambassadeur, vos dernières dépêches font prévoirie succès d'une candidature que tous les hommes placés à la tête des affaires semblaient avoir écartée. Si cette combinaison triomphait, nous pourrions, il est vrai, F accepter sans difficulté, car nous avons déclaré, dès le début, que nous ne voulions en rien nous immiscer dans les affaires intérieures de F Espagne. Mais il ne pourrait nous convenir de paraître l'approuver. Votre présence à Madrid serait certainement embarrassante pour vous comme pour nous dans un pareil moment. L'Empereur désire donc que vous évitiez de vous trouver dans une semblable position, et je suis chargé par Sa Majesté de vous inviter à chercher dans vos affaires privées un prétexte plausible pour vous rendre à Paris
avant que l'évenlualité dont il s'agit puisse se réaliser. Je ne saurais d'ailleurs vous indiquer l'instant précis où vous pourriez quitter Madrid; j'en laisse le choix h votre propre appréciation, mais vous devez vous y préparer dès à présent, en prenant soin (F expliquer votre départ de manière quon ne puisse lui attribuer aucun motif politique. Sa Majesté attache beaucoup d'intérêt à ce que ses ordres à cet égard soient bien compris, et j'en recommande l'exécution à toute votre prudence (16 février 1869) K »
Mais Olozaga était là et ne voulait à aucun prix de Montpensier. Il annonça que si Serrano et Prim persistaient à le proposer, il communiquerait des documents qui le rendraient à jamais impossible. Avec ce don d'insinuation persistante qui le rendait irrésistible, [il persuada Prim, Serrano, Topete et les membres de la commission de la Constitution que pratiquement la seule tentative utile serait de faire une nouvelle démarche auprès du candidat universellement respecté, Fernand de Portugal. Tessara, nommé ministre en Angleterre, fut chargé de demander à Paris et à Londres d'appuyer à Lisbonne la proposition espagnole. Un envoyé spécial, Fernandez de Los Kios, dépêché à don Fernand, fut autorisé à lui promettre le dépôt, dans des
\. Voilà réfuté par La Valette lui-même les paroles que Zcrilla et Muniz lui ont attribuées sur l'intention de l'Empereur de repousser Montpensier. Ou on a mal compris ce qu'avait dit La Valette, ou celui-ci a parlé sans penser ce qu'il disait.
banques européennes, d'une somme équivalente au capital de la pension annuelle qu'il recevait du Portugal et qu'il ne retrouverait pas s'il était renversé du trône. Enfm une commission fut désignée pour lui offrir officiellement la couronne. Averti, il coupa court à toute démarche, ne laissa pas à la commission le temps d'arriver, et notifia un nouveau refus par un bref télégramme (5 avril). Le désappointement et la colère furent grands à Madrid. Les Espagnols, malgré toutes leurs diminutions de puissance, considéraient toujours leur royauté comme la première du monde et ils trouvaient incroyable qu'un principicule allemand osât la dédaigner. Ruiz Zorilla, avec la brutalité ordinaire de son langage, dit au comte d'Alte qui lui annonçait le refus : a Faites savoir à votre prince qu'il n'est qu'un égoïste, qu'il sera cause que nous aurons ici la République, mais, qu'après avoir été proclamée à Madrid, la République le sera bientôt à Lisbonne, et qu'il devra alors continuer sa vie voluptueuse auprès de dona Isabelle de Bourbon. » Olozaga attribua cette déconvenue aux intrigues de Montpensier et dit qu'il fallait exiger son exclusion de Lisbonne. Mais une lettre de Tessara rejeta la responsabilité sur Napoléon III : le gouvernement français, écrivait-il, désirait une restauration alphonsiste et encourageait les menées des réfugiés espagnols. Dans un premier mouvement de colère contre cette opposition inattendue, Serrano communiqua la dépêche à tout venant. Olozaga, instruit des véritables
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pensées de l'Empereur, ne crut pas à Texactitude de l'information. Il supplia Serrano de s'en taire j usqu'à éclaircissement. Mais l'indiscrétion s'était répandue dans le public. Maigre les dénégations prodiguées le lendemain, malgré les assurances du ministre de l'Intérieur à tous les journaux, il ne fut bruit que des projets de restauration de Napoléon III.
L'inexactitude du rapport de Tessara fut vite démontrée. Ce diplomate novice, esprit déséquilibré, avait mal interrogé et plus mal compris encore ce qu'on lui avait dit et, alpbonsiste fougueux lui-même, avait confondu les hallucinations de son cerveau avec les vues du gouvernement impérial. La Valette détruisit aussitôt sa fable: « ...Je dois insister sur les intentions prêtées à l'Empereur et à son gouvernement par la correspondance de Tenvoyé d'Espagne à Londres : l'Empereur se serait réjoui de la résistance de don Fernand à l'offre de la Couronne d'Espagne, et n'aurait consenti à faire aucune démarche pour combattre ses hésitations. Rien n'est plus éloigné de la vérité... L'Empereur demeure scrupuleusement fidèle à la poHtique d'abstention, adoptée par son gouvernement dès le début des événements d'Espagne,... cependant, Sa Majesté, sans sortir de la réserve qu'elle s'est imposée, n'a pas laissé ignorer à Lisbonne son sentiment sur les ouvertures faites à don Fernand. Ce prince a pu savoir, en temps opportun, que son acceptation aurait été accueillie par nous avec une satisfaction sincère.
Si je n'ai pas fait connaître ces détails à M. Tessara, lorsque j'ai reçu sa visite, c'est qu'il ne m'en a pas donné Toccasion \ »
Olozaga se crut alors tout à fait autorisé à imputer la responsabilité du refus au duc de Montpensier. Disait-il vrai? Le duc faisait à Lisbonne beaucoup de fracas. Il prenait grand soin de se populariser, prodiguait les attentions aux familles importantes; lui et sa femme étaient de toutes les fêtes, caressant la diplomatie, faisant des excursions in fiocchl dans les environs. Ses rapports avec don Fernand étaient froids et les ménagements que leur imposaient les convenances ne les empêchaient pas de s'exprimer l'un sur l'autre avec une aigreur à peine dissimulée. Le duc ne manquait pas une occasion de faire parvenir au Roi des informations désagréables, et don Fernand et son fils, don Luis, dismulaient peu leur mécontentement des allures tapageuses de leur hôte-. Il n'avait donc aucune influence sur son compétiteur et la résolution de celui-ci fut un acte réfléchi de sa propre volonté. Il n'est pas douteux néanmoins que Montpensier n'en fut charmé et qu'il eut même recours à un procédé singulier pour la rendre irrévocable. Il représenta au nonce, W' Oreglia, combien était regrettable le scandale qu'occasionnait la liaison affichée de don Fernand et combien il était urgent de la régulariser par un digne mariage. Le prélat goûta l'insinuation ; aidé