‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 149 sur 165 · De faire une conférence à Lyon · texte numérisé non relu

De faire une conférence à Lyon

mot de réaliser tous les progrès sans une nouvelle révolution.

— VI. — Emile de Girardin à Emile Ollivier. [8 îwvembre 1868.) — « Cher ami... On ne croit pas que les Chambres se réunissent avant le 5 janvier; vous aurez tout le temps de faire non votre testament mais votre programme. Malgré la seconde lettre que vous a écrite l'Empereur, le vent soufflerait plutôt en proue qu'en poupe. Si l'on osait on irait à Gonzalès Bravo. Triste, triste politique ! ni la paix ni la guerre ! ni la liberté ni le pouvoir. A vous de tout cœur. »

— VIL — Emile Ollivier à Emile de Girardin, [19 novembre 1868.) — « Cher ami, Bravo! vous n'aurez jamais rien écrit d'une telle sérénité, d'une telle hauteur que cet article : ni Révolution, ni réaction. Avec quel chagrin intérieur je vous sentais insensiblement entraîné par les démagogues qui vous entouraient. Revenez à la paix maintenant, vous serez invincible. Que vous soyez à la paix, que vous soyez à la guerre, toujours vôtre.

— VIII. — Emile Ollivier à Monsieur Gravier. [W novembre 1868.) — « Mon cher ami, j'en suis maintenant aux attaques des gens du gouvernement. Elles sont encore plus viles que celles de l'opposition. Je reste confondu de cette accumulation de haine, de niaiseries, de basses insinuations. Oh! que vous avez raison de supposer que mon âme a dû être souvent froissée. Nul ne peut deviner ce que j'ai souffert depuis six ans et il a fallu une bien ferme volonté pour que cela ne fût pas visible. Que n'ai-je quelques années de moins! Gomme

je quitterais vite cette vallée de vipères, dans laquelle vivent les politiques. J'irais dans un beau jardin, j'y cueillerais quelque fleur de la solitude et je passerais ma vie à la contempler, à la respirer, à la chanter. Mais je suis engagé, il faut que je marche jusqu'au bout. »

— IX. — Emile Ollivier au même. [30 novembre 1868.) — (( Enfm je respire, je suis sorti des marais; j'en ai fini avec tout ce qui est polémique personnelle; j'en suis arrivé à la détermination des principes. J'ai voulu célébrer ma délivrance en allant m'étendre pendant toute une journée, sous mes pins, au bord de la mer. Comme ils sont beaux, les flots bleus! Ils paraissent monotones et ils sont divers. Ils ressemblent aux chants du cœur, ils roulent sur quelques notes, et quand se lasse-t-on de les écouter? Mais autant que les brises ils sont messagers de mélancolie. Elle est si cruelle, cette mer! Sa douceur n'est que de l'hypocrisie. Viens, dit-elle, je te bercerai. On va, et alors avec une implacable férocité elle vous fracasse. Oii sont ceux qu'elle a engloutis, où est Gilliatt des Travailleurs de la 7ner, lorsqu'il eut disparu sous la marée montante, après que Déruchette fut devenue heureuse? Cependant on l'aime comme on aime la croix qu'on porte, comme on aime la vie quoiqu'elle soit dure, ou comme on aime la fatalité qui vous broi^e, vous déchire ou vous courbe. Par je ne sais quelle liaison, d'idées tandis qu'une voile blanche disparaissait derrière le phare de Camarat, je me suis rappelé le trait que raconte Plutarque du père de Thémistocles. Voulant détourner son fils de la vie publique, il le conduisit sur le rivage du Pirée, et il lui montra une vieille

galère abandonnée. (( C'est ainsi, lui dil-il, que le « peuple traite ses orateurs, ses chefs, lorsqu'il « croit ne plus en avoir besoin. »

— X. — Emile Ollivier à Madame Zélie de Sourdeval. (5 iiovembre.) — « Les basses pratiques de la politique m'inspirent de plus en plus de dégoût. Comme il y a des âmes naturellement basses et perverses et comme ils sont à plaindre tous ces détrousseurs de réputation, et tous ces hommes de parti impitoyables et de mauvaise foi! Il n'y a qu'une manière de se guérir d'un tel dégoût: c'est de s'élever davantage et de devenir en quelque sorte impersonnel. Cela se peut. La lecture de l'histoire de Port-Royal que je fais pour me reposer m'y aide, sans compter les coups subits comme la mort de cet excellent et loyal Walewski, qui sont aussi des enseignements. Ce que vous m'écrivez de Jésus, est très beau. Il n'a véritablement succombé qu'à la vue des douleurs humaines. Cela a été son véritable supplice. Donnez-moi du courage pour mon travail. Il est si ennuyeux de s'occuper de soi. »

— XL — Emile Ollivier à Monsieur Gravier. [15 décembre.) — « J'ai fini. Vous ne sauriez vous imaginer quelle fatigue c'est que de porter dans son cerveau un livre dont il faut avoir toutes les parties simultanément présentes, même lorsqu'on creuse un point de détail, afin que la proportion soit respectée et l'équilibre des développements maintenu jusqu'à la fm. Je puis maintenant rentrer à Paris. J'aurai ma complète liberté d'esprit et je pourrai livrer mon combat avec sang-froid et le sourire aux lèvres malgré les indignités que je

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prévois. Je vous remercie de m'avoir envoyé la plaidoirie de Gambetta. Je connais beaucoup ce jeune orateur. Il est un de ceux que j'ai encouragés et qui m'ont abandonné aussitôt que je n'ai pu lui être utile. Il a une véritable éloquence et certainement il a dû produire un puissant effet. Le mauvais goût, la violence, la déclamation n'ont pas du nuire à son succès. Les auditoires, étant une réunion d'êtres vulgaires, sont surtout saisis par les effets grossiers et bien visibles. Mais Gambetta est digne de faire mieux, si l'amour de la popularité et de l'applaudissement ne le perdent pas. »

— XIL — Emile de Girardin à Emile Ollivier. {S mars 1869,) — « Mon cher ami, j'ai lu le premier et le dernier tiers de votre livre; et il ne me reste plus à lire que le tiers du milieu. Vous avez très bien fait de le publier, ce livre vous élève; c'est un socle pour ne pas dire un piédestal. »

— XIII. — Berthelot à Emile Ollivier. {17 jnars 1869.) — « Mon cher ami, je viens de lire votre « 19 janvier ». Je crois que votre conduite est tout à fait justifiée au point de vue moral, qui est celu qui m'intéresse le plus. Mieux vaut être trompé que trompeur. Les deux lettres de Rouher jettent sur toute cette affaire une lumière incomparable. Somme toute, vous avez rendu un service important, bien que les résultats de votre initiative aient été en partie interceptés. D'après ce que j'entends dire, l'impression de l'opinion des gens éclairés vous est favorable sans pourtant vous approuver de tout point. Vous avez regagné bien des gens par votre publication. Tout à vous. »

— XIV. — Le Flmj à Emile Ollivier. {30 avril 4 869.) — Mon cher monsieur, je suis fort sensible à l'attention que vous avez eue de m'adresser votre livre, avec une amicale dédicace. Je l'avais lu dès son apparition, et je puis par conséquent vous exprimer sans retard le plaisir que j'y ai trouvé. J'ai admiré l'art infini avec lequel vous exposez la vérité à vos commettants, et je suis confirmé plus que jamais dans le désir de voir cesser le misérable antagonisme qui absorbe de tels talents. Puissiez-vous avoir bientôt la liberté d'esprit nécessaire pour continuer la tradition de vos devanciers du xviii*' siècle, et combattre les inextricables erreurs qui envahissent de plus en plus nos esprits et nous entraînent à la décadence.

— XV. — Michel Chevalier à Emile Ollivier. [avril 1869.) — Mon cher député, en rentrant de l'Hérault hier soir, j'ai trouvé chez moi votre volume. Les insulteurs publics auront beau dire et beau faire, les bons juges diront que c'est l'œuvre d'une belle àme et d'une haute intelligence, d'un cœur patriotique et d'un homme amplement doué de cette vertu qui ne s'est pas beaucoup propagée depuis 1852 : le désintéressement. 11 est du reste évident que cet esprit de dénigrement est en retraite. Le sentiment public lui impose silence et on vous sait beaucoup de gré de ce que votre sérénité n'a pas été troublée un instant. Le pays d'où j 'arrive, et qui semblait endormi, commence à se réveiller dans les élections. J'ai recueilli des impressions que je vous communiquerai prochainement. Tout à vous.

— XVI. — E. Legouvé à Emile Ollivier, —

<( Mon cher monsieur, vous serait-il possible de me donner deux billets pour vous entendre ce soir au théâtre du Châtelet? Nous sommes, mon gendre et moi, de vos électeurs et de ceux qui désirent votre succès. Bien à vous. »

— XVII. — Michel Chevalier à Emile Ollivier. [W mai 1869.) — « Mon cher député, le Var vous venge, et venge la France de la sotte intrigue dirigée à Paris contre vous. Dieu soit loué! Si vous étiez resté candidat dans la 3^ circonscription de l'Hérault, vous eussiez été élu certainement. Tout à vous. »

— XVIII. — Guy ot-Montpay roux à Emile Ollivier. {'28 mai 1869.) — << Je ne me trouverai peut-être de ma vie dans une situation aussi grave. Vous ■connaissez la question. J'approche de très près M. de Romeuf. MM. de Flaghac et Grellet qui ont eu à eux deux six mille voix se désistent en ma faveur : c'est donc le succès certain au second tour. Mais l'administration entreprend contre moi une campagne telle qu'il me sera impossible, si cela ne cesse aussitôt, d'aller m'asseoir ailleurs qu'à côté de Raspail, Bancel, etc. Voilà toute ma situation personnelle faussée par cette politique inimaginable qui nous mène fatalement à la révolution; voilà mon avenir engagé dans une voie que je voulais éviter à tout prix. Vous connaissez trop les choses de la politique, mon cher ami, pour que j'aie besoin d'appuyer davantage. Vous vous rendrez parfaitement compte de toutes les difficultés de la situation. Cette affaire est un peu la vôtre: d'abord parce que, je le sais, vous me portez de l'amitié; et ensuite, parce qu'il s'agit pour vous de

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savoir si vous aurez, ou si vous n'aurez pas un lieutenant de plus au Corps législatif. Je viens donc faire appel à votre alTection et vous demande le plus grand service que vous puissiez me rendre, vraisemblablement, dans ma vie. Il faut absolument que vous voyiez de suite le Prince, auquel j'ai écrit : il faut étudier avec lui cette question, et obtenir, soit que Romeuf se désiste, soit, ce qui est encore plus simple et ce qui équivaut absolument au même, qu'il ne soit plus défendu par tous les moyens, menaces, promesses, intimidations, urnes volées, et que l'on garde la neutralité. Il s'empressera de se retirer, car il n'aurait pas deux mille voix. Mon cher ami, vous voyez combien la situation est grave. Je vous en prie, ne perdez pas une minute. J'attends votre réponse avec la plus grande impatience. Dans trois jours je saurai si je puis aller m'asseoir à côté de vous au Corps législatif, ou s'il me faut placer à côté de Raspail. Comprend-on un gouvernement assez bête pour créer de telles situations vis-à-vis d'un homme de trente ans qui a fait ses preuves, qui vient de donner un nouvel exemple d'une grande énergie personnelle, et qui ne demande qu'à rester calme? C'est insensé. Adieu, je compte bien sur vous, et j'attends une réponse immédiate. Mettez tout en œuvre pour amener le résultat. Tout à vous de cœur. — Léonce Guyot-Montpayroux. »

— XIX. — Horace de Choiseul-Praslin à Emile Ollivier [SI mai 1869). — « Mon cher monsieur, je ne vous ai pas écrit pour vous féliciter parce que je pensais que ma lettre vous arriverait à un moment où vous seriez très occupé et que j'ai l'ambition de vous convaincre de mon intérêt pro-

fond pour tout ce qui vous touche. La cause que vous défendez, que vous personnifiez, est la cause du pays, et vous voir arriver en un poste qui vous est dû, c'est un gage de sécurité pour tous ceux qui sont honnêtes et libéraux en France. Je suis moi-même aux prises avec de grandes difficultés électorales. Mes compétiteurs libéraux ont retiré leur candidature pour le triomphe de la mienne. J'ai hérité de 18 000 suffrages pour lutter contre 12 000 attribués à M. de Beauverger. La lutte est vive parce que l'administration veut garder un approbateur quand même. Vous pouvez beaucoup chez M. de Girardin, et la Liberté peut beaucoup dans une circonscription. La seule arme employée contre moi, c'est la pression à la dernière heure ; dans les villes on dit que je suis le complaisant du pouvoir ; dans les campagnes on dit que je veux la révolution. Ces deux contradictions servent à mes adversaires parce que les calomnies portent toujours un coup. Croyez à mes sentiments profondément dévoués. Et M. Guéroult? ferait-il quelque chose? »

ÉLECTIOxNS DE 1 869 SÉANCE DU CHATELET

— L — Quand je commençai à recueillir les documents pour la composition de ce livre, je priai un des plus vaillants défenseurs de ma candidature, un honorable commerçant du quartier, Alfred Jumelle, de s'enquérir sur les faits inexpli-

qués de la séance du Châtelet. Il m'envoya le récit suivant :

Paris, 21 mai i87d. — Voici, mon cher maître, les parties intéressantes pour vous de la conversation que j'ai eue hier matin avec M. Blanchet, l'ancien commissaire de police.

Moi. — Je viens, Monsieur, vous voir d'une façon toute fortuite; j'avais été chargé par mon ami^ M. Emile Ollivier, de découvrir votre retraite, et après hien des démarches à la Préfecture et ailleurs j'ai réussi.

Lui. — Qu'est-ce que M. Emile Ollivier veut de moi? Je lui ai sauvé la vie certain jour, il doit s'en souvenir. J'ai toujours été bien mal récompensé du zèle que j'ai montré pour l'Empire, et sans M. Thiers qui a eu la bonté d'oublier que j'avais contribué avec d'autres à son arrestation le 2 décembre, je n'aurais pas même de quoi vivre après 20 ans de bons et loyaux services.

Moi. — M. E. Ollivier désire en ce moment faire un ouvrage de mœurs électorales et prend pour base les élections qui ont eu lieu en 1869 et spécialement celles qui concernaient son arrondissement. La soirée du Châtelet, le 12 mai 1869, a eu une importance considérable sur le résultat des élections. M. E. Ollivier voudrait savoir de vous comment les choses se sont passées, comment les combinaisons faites par ses amis n'ont pas abouti.

Lui. — Oh! je ne vous dirai rien de ce que je sais, je ne dois rien dire, je suis un ancien fonctionnaire, nous devons garder le secret de nos actes.

Moi. — Vous venez de me dire que vous aviez sauvé la vie de M. É. Ollivier ce jour-là, comment donc cela?

Lui. — Je ne vous dirai rien de ce que je sais, mais ceci je vous l'affirme : en empêchant d'entrer dans le théâtre, j'ai sauvé la vie à M. Emile Ollivier aussi bien qu'à moi-même. Je ne vous cacherai pas que je pensais à moi en même temps qu'à lui. Du reste, je ne voulais pas me charger de cette affaire. Il me fallait cinq cents gardes de Paris bien solides, car sans cela je ne me chargeais de rien; il y avait un complot, je l'ai dit, on n'a pas voulu m'en croire, les suites de la soirée l'ont bien prouvé.

Moi. — Mais non, j'étais là et je n'apercevais aucune trace de complot, les amis de M. E. Ollivier étaient près de lui, déterminés à le protéger. Mon frère avait pu entrer par une porte spéciale; si vous aviez laissé entrer tout de suite par cette porte...

Lui [m!inter rompant). — Laisser entrer! encore une fois c'était la mort de M. Emile Ollivier et de bien d'autres avec lui. Tenez, ne parlons plus de cela, M. Ollivier prend une attitude politique qui lui convient, mais 'qui n'est pas la mienne. Je ne veux, je ne puis rien dire.

Moi. — Il fallait évidemment arriver à cueillir les principes de liberté qui doivent exister chez tous les peuples.

Lui. — Laissez donc votre liberté, elle est complètement inutile : une autorité, une autorité absolue seule suffit.

Moi. — L'autorité par la police?

Lui. — Certainement l'autorité par la police. La loi sur les réunions publiques, c'est bien M. Emile Ollivier qui l'a faite, n'est-ce pas? Eh bien! c'est, permettez-moi le mot, une absurdité.

Moi. — Comment, absurde ! vous préférez les sociétés secrètes! Il vaut mieux savoir ce qu'on

pense et ce qui se dit pour juger du degré de la bêtise humaine.

Lui. — Pas si bêtes que vous le pensez tous ces jeunes gens-là, les orateurs des réunions étaient de la police.

Moi. — De la police les Regnault, les Dacosta, les Amouroux, les Félix Pyat! ! !

Lui. — Tous, tous de la police, j'en suis certain et le complot se tramait avec eux. Le but était de mettre à mort M. Emile Ollivier, moi et quelques autres : on profitait de ces troubles pour suspendre la loi sur les réunions et le tour était joué. Mais X... etX... ont tramé l'affaire pour perdre M. Emile Ollivier et le tuer s'ils le pouvaient; du reste, je ne veux rien dire, mais que M. Ollivier consulte M. Pietri, il doit en savoir plus long que moi sur cette affaire.

Moi. — Vous dites que le préfet de police d'accord avec MM. X. . . et X. . . avaient tramé cette affaire pour perdre M. E. Ollivier, tout cela me paraît incroyable.

Lui. — C'est pourtant vrai, ils étaient tous du complot, mais j'en ai dit trop long... »

— IL — Circulaire cV Ernest Renan aux électeurs (le Seine-et-Marne, dimanche 9 mai 1869.

M. Fontaine (de Melun) se présente comme candidat indépendant et libéral dans la première circonscription (Melun-Fontainebleau) .

M. Ernest Renan vient d'adresser aux électeurs de la circonscription de Meaux la circulaire suivante :

(( Ghers concitoyens,

« Je me présente à vos suffrages pour le mandat législatifquevous allez conférerdansquelques jours.

« Les opinions que je soutiendrais au Corps législatif, de ma parole et de mon vote, peuvent se résumer en quatre points : Pas de révolution, pas de guerre, progrès, liberté.

(( I. — Pas de révolution. — Je n'appartiens à aucun parti. Ma conviction est que des révolutions nouvelles seraient funestes, entraveraient les progrès matériels, prépareraient une réaction plus déplorable que celle que nous avons vue après 1848. Je suis persuadé, au contraire, que le développement régulier de l'état actuel amènera pour la France une situation où le pays fera, par la main de son gouvernement, sa propre volonté, et réalisera sans secousse les plus profondes réformes.

« II. — Pas de guerre. — La guerre serait, selon moi, aussi funeste qu'une révolution. Elle arrêterait le progrès politique qui tend à s'accomplir; elle remettrait au hasard les destinées de la patrie; elle épuiserait le pays.

« Comme conséquence d'une politique pacifique, je veux la réduction des forces militaires à ce qui est indispensable, je veux la fm de cet état de paix armé qui ruine le Trésor, je veux la diminution de ces énormes contingents militaires qui obligent d'ajourner dès réformes urgentes et font peser sur le pays le poids d'une accablante conscription. Au lieu d'imposer à nos énergiques populations un service militaire de neuf ans, je crois qu'il serait possible de rendre, après un temps de service très limité, à leurs familles et à leurs travaux les jeunes gens qui ont acquitté leur dette envers la patrie.

« Je serais également opposé aux expéditions

lointaines, qui ne rapportent pas à la France le prix de ses sacrifices. En ce qui concerne l'expédition de Rome, je voterais pour l'évacuation immédiate. Il est temps de rompre la chaîne créée par la triste expédition de 18i9, œuvre du parti clérical. Si le Pape veut être un souverain temporel, qu'il se maintienne, comme tous les souverains, par une entente avec ses sujets et par une armée recrutée dans ses Etats. Il n'est pas juste que nous dépensions chaque année des millions et que nous envoyions des milliers de soldats pour soutenir un pouvoir étranger.

(( III. — Progrès. — Je veux un contrôle rigoureux du budget et des finances, la publicité pour les séances des assemblées départementales et communales, la fin des dépenses improductives, le progrès de l'instruction publique, et en particulier le développement de l'instruction du peuple. Dans la répartition de l'impôt, je veux plus d'équité. La terre a été jusqu'ici trop chargée; je prêterais les mains à toute mesure qui aurait pour objet de la dégrever, en faisant supporter une partie des charges aux capitaux qui en sont actuellement exempts \

« IV. — Liberté. — Je veux la plus grande extension possible de la liberté de la presse, de la liberté de réunion, de la liberté d'association. Dans les questions religieuses, je ne demande que la liberté. Pour le présent, je veux que le prêtre soit

1. A cette époque en effet ils n'étaient soumis à aucune des charges auxquelles les soumet aujourd'hui notre income-tax.

maître dans son église, mais reste étranger aux affaires de la commune et à la politique. Dans l'avenir, je veux la séparation de l'Église et de l'Etat. — Ernest Renan, membre de l'Institut. »

Deuxième circulaire d' Ernest Renan à ses électeurs « Chers concitoyens,

« La période où les réunions publiques sont permises est finie. Ces nombreuses réunions, dont je n'ai manqué volontairement aucune, et oii vous m'avez accueilli avec tant de bienveillance, m'ont appris à vous connaître. Eh bien! chers concitoyens, je suis plus convaincu que jamais que mes principes politiques sont ceux de la majorité du pays éclairé et intelligent avec lequel je viens de me trouver en communication si intime.

(( Vous voulez le progrès régulier, vous ne voulez pas la révolution. Vous voulez améliorer, vous ne voulez pas détruire. Vous voulez contrôler, conseiller, contenir le gouvernement ; vous ne voulez pas l'entraver, vous ne vouiez pas l'affaiblir. Tel est exactement le sens de ma candidature. Je ne suis pas un homme de révolution, je suis l'homme du progrès réfléchi, du progrès accompli avec l'aide du temps et sans secousse. Je suis aussi démocrate que qui que ce soit; mais je veux que la démocratie soit quelque chose de grand, de libre, de sage, de glorieux; je veux qu'elle soit le règne de la raison, non du désordre, l'augmentation de la richesse publique, non la ruine publique. Et pour atteindre ce but, je crois que le meilleur moyen n'est pas de faire au gouvernement une guerre acharnée, une guerre dont le but non avoué

serait le renversement de l'état de choses établi, plutôt que de tirer le meilleur parti de la situation présente, d'arriver par des élections indépendantes à montrer bien exactement au gouvernement l'esprit et la volonté du pays.

« On vous dira peut-être que les opinions libérales, modérées, que je professe, ne sont pas celles qui, dans une assemblée, ont chance de contribuer au progrès politique du pays. « Ou bien vous êtes contents du gouvernement, vous dira-t-on; ou bien vous en êtes mécontents, si vous êtes mécontents, votez pour le candidat de l'opposition; si vous êtes contents, votez pour les candidats qui n'avouent aucune intention nette d'opposition. »

« Non, chers concitoyens ; le bon sens depuis longtemps a dit que la vérité est entre les extrêmes ; je suis persuadé que, dans l'état politique actuel de la France, le seul parti qui ait de l'avenir est ce qu'on appelait autrefois le centre gauche, ce qu'on appelle maintenant le tiers parti. Je crois que c'est ce parti qui travaille au progrès, qui représente l'opinion moyenne de la France et en particulier de notre circonscription. En émettant un vote dans ce sens, vous ne faites pas une menace, vous ne faites pas non plus un acte de complaisance; vous ne donnez pas, comme l'on dit, une leçon au gouvernement ; vous n'approuvez pas non plus la conduite du gouvernement. Vous faites acte de citoyens libres; vous déclarez que vous voulez à la fois le respect et le contrôle, l'ordre et la liberté, la conservation et le progrès. Croyezle, chers concitoyens, là est la justice, là est la vérité. — Ernest Renan. »

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