De Moustier, Paris, 26 août
LA REVOLUTION ESPAGNOLE. et
une foule d'interprétations qui ne seraient bonnes ni pour les uns ni pour les autres. » Et il fut convenu qu'on s'en tiendrait à des compliments échangés par des aides de camp. L'entrevue qu'on voulait éviter eut lieu cependant, mais dans des circonstances bien différentes. C'est en fugitive et non en reine qu'Isabelle vint vers l'Empereur. 11 la combla d'égards, mit le château de Pau à sa disposition, toutefois, dès ce premier moment il affirma la volonté, dont il ne s'est jamais départi, de ne pa& intervenir dans le mouvement intérieur de l'Espagne. Il télégraphia à Moustier (22 septembre; : <( Il serait utile de faire pressentir dans les journaux que, quelle que soit la tournure que prendront ces événements, l'Empereur ne compte paçy intervenir. » Des navires furent envoyés à Barcelone, Cadix, la Corogne, avec instructions « de ne se mêler en rien des affaires intérieures d'Espagne et de se borner à protéger nos nationaux )).(30 septembre.)
Aussitôt le gouvernement nouveau constitué^ Moustier, sur les ordres de l'Empereur, répondit à la notification officielle des nouveaux venus (( par les assurances, du bon vouloir que nous entendons apporter dans nos relations internationales en attendant que la constitution d'un pouvoir définitif nous permît de replacer sur un pied normal les rapports officiels des deux cabinets ». Il engagea le gouvernement anglais à s'expliquer dans le même sens. A l'annonce de la convocation d'une Assemblée
constituante, (( la plus stricte neutralité vis-àvis du suffrage universel » fut enjointe à notre représentant. De toutes les solutions à prévoir, la plus désagréable à Napoléon lli serait certainement celle qui introniserait Montpensier, et il aurait eu le droit de s'y opposer, car elle eut été une cause de trouble intérieur pour son propre royaume.
Beust disait à Gramont : « 11 ne faut pas se dissimuler que l'avènement du duc de Montpensier serait un encouragement pour les partis anti-dynastiques en France, et un échec pour le gouvernement de l'Empereur. L'opposition y puiserait une ardeur et une force nouvelles, et le gouvernement espagnol ne tarderait pas, bon gré mal gré, à devenir, pour la France, un voisin incommode, un foyer d'intrigues et un sujet d'inquiétudes continuelles qui pourraient, à la longue, produire des difficultés intérieures, que le machiavélisme de Berlin recherche, comme un des éléments de sa politique de l'avenir K »
Néanmoins l'Empereur se garda de notifier même cette exclusion. Il écrivit à notre ambassadeur : a Mon cher monsieur Mercier, je vous ai fait part, l'autre jour, de mes premières im pressions; mais, en réfléchissant à toutes les difficultés que rencontrera un gouvernement qui succédera à celui de la Reine, je pense qu'il faut se borner à dire bien haut que mon gou-
1. Lettre particulière de Gramont ù Moustier, 20 octobre 1868.
vernement, issu du suffrage universel, reconnaîtra avec empressement tout gouvernement qui sera le résultat de l'élection populaire. En répétant ce thème sur tous les tons, sans avoir Tair de faire des réserves pour la combinaison Montpensier, on témoigne un grand respect de la souveraineté populaire et on ne froisse aucunement le sentiment national. Si la chance favorisait le duc de Montpensier, je crois qu'il rencontrerait tant de difficultés qu'il ne resterait pas longtemps. »
Mercier se garda donc de toute ingérence. L'Empereur, d'un coup d'œil en quelque sorte prophétique, voyait la seule solution possible et comprenait qu'à défaut de la reine Isabelle, dont la déchéance lui paraissait irrémédiable, le meilleur candidat était son fils, le jeune Alphonse. Il le trouvait plein d'intelligence, noble, courageux, charmant, et ne doutait pas qu'il ne sût plus tard occuper sa place. 11 ne jugeait pas heureuse la combinaison de créer un nouveau roi et d'accroître ainsi d'un parti de plus les partis déjà trop nombreux en Espagne; les dynasties anciennes lui paraissaient la meilleure garantie du principe monarchique.
Il indiqua à son ministre la politique qu'il entendait suivre dans une note où l'on retrouve la liberté et la haute justesse de son esprit : « La révolution de l'Espagne s'est faite au cri de : (A bas les Bourbons! » Et cependant il y a un parti à Madrid qui, ayant reçu de fortes
sommes du duc de Montpensier, travaille à le faire arriver au trône. Nous avons un profond respect pour les décisions de la volonté nationale, et, si le duc de Montpensier est régulièrement élu par la nation espagnole, nous n'aurons rien à dire. Mais avant que cet événement se produise, si toutefois il doit avoir lieu, nous tenons à dire notre opinion. Si la nation espagnole ne veut plus de Bourbon, tant mieux; mais si elle revient sur sa première impression, il me semble qu'elle ne pourrait pas faire un plus mauvais choix que d'élever sur le trône un d'Orléans, répétant en Espagne l'usurpation de 1830, et donnant à l'Europe le funeste exemple d'une soiur détrônant sa sœur. D'ailleurs, la situation de l'Espagne, dans ce moment, ne nous semble pas faite pour admettre le choix d'un prince ayant déjà des antécédents accentués et des opinions faites. Si l'Espagne pouvait supporter l'état républicain sans courir le risque de voir son unité nationale compromise par la reconstitution de royaumes indépendants, c'est ce qu'elle aurait de mieux à faire, car cela donnerait le temps à la nation de faire son éducation politique et d'apprendre à se connaître elle-même; mais, puisque la république n'est pas possible, tout ce qui en rapproche le plus nous semble ce qu'il y aurait de plus profitable. Or le hasard a voulu qu'il y eût un jeune prince, le prince des Asturies, sur la tête duquel reposent tous les droits monarchiques. Il est d'un âge où ses opinions person-
nelles ne peuvent pas compter, et peut être élevé dans les opinions du jour loin des flatteurs et des intrigues. Son âge permet une régence, qui serait probablement exercée par les hommes qui ont donné le plus de gages à la révolution. Et ce régime ressemblerait fort, pendant sept ou huit ans, à une république où les agents pourraient être changés par le vote des Cortès, et le prince des Asturies ne serait que l'enfant chargé d'occuper un poste auquel aucun ambitieux ne peut prétendre. »
Voilà la pensée sincère, persistante de Napoléon 111 et aucun propos plus ou moins authentique ne réussira à la défigurer. Thiers a altéré la vérité en cette circonstance comme en tant d'autres, lorsqu'il a affirmé que a le chef de la dynastie impériale avait prononcé une interdiction contre la candidature de Montpensier ». Et Moustier s'écartait de la pensée de son maître lorsque, dans une lettre particulière, il prescrivit à Mercier de lancer prudemment un brûlot contre la candidature du prince d'Orléans (3 novembre). Mercier heureusement se rappela le devoir d'un ambassadeur de présenter des objections, avant d'exécuter une démarche qu'il juge contraire aux intérêts ou à la bonne renommée de son souverain et de son pays, et il répondit : « La principale affaire des journaux paraît être d'exciter la méfiance et l'irritation contre nous par le dénigrement et en répandant toute sorte de bruits, par exemple que l'Empereur favorise le prince des Asturies, l'impéra-
Irice don Carlos. Pour déconcerter cette tactique, je suis persuadé que nous ne saurions mieux faire que de persévérer dans la ligne de conduite que nous avons adoptée. La moindre apparence que nous sommes disposés à en sortir serait immédiatement exploitée contre nous et il ne faut pas se dissimuler que si un journal nous rendait ce service, avec le peu de sincérité qu'il y a ici dans les rapports personnels, il serait bien difficile que la chose ne fût bien tôt sue ou tout au moins soupçonnée. Ce ne serait donc que dans le cas d'un intérêt très réel qu'il conviendrait de nous exposer à cet inconvénient. Or pour le moment, cet intérêt, je ne le vois pas, car, sans que nous ayons à nous en mêler, il y a bien assez de journaux qui sont tout prêts à tomber à tour de bras sur le duc de Montpensier dès qu'il se montre à la fenêtre. C'est au point que si vous teniez absolument à agir, je ne sais pas si le meilleur parti à prendre ne serait pas de payer un journal pour qu'il entonnât hautement la trompette en sa faveur *. »
Olozaga put se convaincre, en arrivant à Paris, des sentiments d'amitié de l'Empereur. Il fut admis en audience privée à présenter ses lettres de créance, la situation irrégulière de son gouvernement ne permettant pas les solennités habituelles, discours, etc. Dans cette audience^ le souverain se montra si cordial envers