‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 23 sur 165 · LES RÉUNIONS PUBLIQUES · texte numérisé non relu

LES RÉUNIONS PUBLIQUES

Il y a eu, depuis la Révolution française, une succession d'hommes à l'éajard desquels on éprouve un sentiment tout à fait contradictoire. S'arrête-t-on à leurs doctrines, aux écrits ou aux actes par lesquels ils les propagent, on les réprouve ; ne considère-t-on que leurs vertus privées, le désintéressement de leur vie de sacrifice, on les admire en regrettant que tant de vertus n'aient pas été conduites par un peu de bon sens; et quand, chargé de la puissance publique, on les frappe, parce qu'on est obligé de protéger la société contre leurs insanités, on en souffre et on les plaint. Delescluze est un des hommes à l'égard desquels j'ai le plus vivement éprouvé ce double sentiment, bien que je n'aie jamais eu à sévir contre lui. Il était né jacobin comme d'autres sont nés libéraux. Dès 1834 il avait commencé à conspirer, et il a con-

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tinué jusqu'à son dernier soupir sous la devise : <( Ni Dieu, ni maître. » Je le rencontrais en 1848 chez Ledru-Uollin, rude, soupçonneux, intolérant. J'avais eu à essuyer ses sarcasmes, qu'il me prodiguait avec tout le mépris dont un jacobin accable quiconque ressemble à un girondin. Il éperonnait Ledru-Rollin et le poussait aux thèses extrêmes. Lui-même en soutint une tellement risquée dans son journal, la Bévolution démocratique et sociale, à propos des assassins du général Bréa, qu'il fut condamné, par les juges de la République, à la déportation à Cayenne à perpétuité. Il s'était réfugié en Angleterre. Rentré en France en 1853, il aA-ait été appréhendé et envoyé à Cayenne, le gouvernement impérial étant contraint d'exécuter la sentence qu'il n'avait pas rendue. Le seul acte de l'Empereur dont il ait eu à supporter les effets, c'est l'amnistie qui, en 1859, lui rouvrit sans condition les portes de sa patrie. Tout naturellement il recommença aussitôt à conspirer. Il concerta son action avec un homme non moins connu, Blanqui, esprit puissant et cultivé, mais très contesté, depuis que Barbes l'avait accusé de trahison, accusation rendue bien invraisemblable par une longue vie de martyre passée presque tout entière en prison. Lui aussi n'avait aucun grief particulier contre l'Empereur, car il n'est pas de gouvernement qui ne Tait poursuivi, condamné et emprisonné; il ne pouvait lui reprocher que d'être un gouvernement. Delescluze et Blanqui, avant même que Fintroduc-

lion des libertés leur eût donné les moyens légaux d'agir, opérèrent souterrainement, chacun de son côté et à sa manière, une manœuvre révolutionnaire de la plus redoutable efficacité.

Dès son début, l'Empire, fidèle à son origine démocratique, avait entouré de sa sollicitude les classes laborieuses et songé à leur bienêtre matériel aussi bien qu'à leur dignité. Ces classes, qui avaient applaudi au coup d'État, n'étaient pas insensibles aux améliorations que chaque jour on réalisait à leur profit. Au lieu de penser à renverser ie gouvernement, elles s'appliquèrent, avec son aide, à amoindrir les difficultés de leur existence. Peu à peu, devenues indifférentes à l'idée de République, elles reléguaient les questions purement politiques au deuxième rang. Delescluze et Blanqui comprirent le péril. «Si, par impossible, vous réussissiez à rendre l'ouvrier heureux, disait un des centurions blanquistes à l'ouvrier Fribourg, la révolution n'arriverait jamais et nous voulons avoir la révolution. »

La loi des coalitions avait accru leur alarme : ils y parèrent en en faisant un instrument de troubles par des grèves suscitées systématiquement partout. Ce mouvement des associations coopératives et surtout la création de l'Internationale leur donna de nouveaux soucis; le groupe d'ouvriers honnête et distingué qui fonda cette association devint de leur part l'objet d'une persécution telle qu'il fut obligé de capituler. Ces ouvriers, au congrès de Lausanne et

de Genève, en septembre 1867, se firent révolutionnaires et prouvèrent leur conversion en s'associant, après Mentana, aux manifestations de la rue (2 et 4 novembre 1867). Le gouvernement, qui leur avait été d'abord favorable et leur avait permis de se constituer librement, leur retira sa tolérance, les somma de se dissoudre et, sur leur refus, les poursuivit, les fit condamner à cent francs (16 mars 1868), puis à trois mois de prison (22 mars). « Ce sont les poursuites du gouvernement qui nous ont jetés dans la politique et livrés aux blanquistes », ont dit leurs coryphées. C'est, au contraire, parce qu'ils s'étaient livrés aux blanquistes que le gouvernement les poursuivit. Ces poursuites n'eurent lieu qu'en mars 1868, et l'affdiation aux révolutionnaires date de septembre 1867, l'action avec eux de novembre suivant. Au congrès de Bruxelles (septembre 1868;, Blanqui, Tridon, assistaient aux délibérations en compagnie de Rochefort, afm de bien marquer leur ascendant.

Avoir conquis et enrégimenté l'Internationale était, certes, un résultat considérable, car les ouvriers qui la constituaient étaient les plus actifs et les plus intelligents. Mais cependant on était loin par là d'avoir en main toute la classe ouvrière; au moment où l'Internationale s'était faite révolutionnaire, la section parisienne ne comptait que six cents membres, et son budget se soldait par un déficit de 466 francs. L'action de Blanqui alors se tourna

à pourchasser les ouvriers encore enclins à se contenter de réformes sociales : on les calomniait, on avait recours à l'épithète qui, dans la classe ouvrière, équivaut à l'excommunication de l'eau et du feu, on les appelait mouchards, hommes du Palais-Royal, et l'on disait que la police payait leurs paletots. Sous l'empire de cette pression, l'esprit révolutionnaire gagnait, pénétrait dans la masse, à tel point que ceux qui s'en défendaient étaient tout au moins réduits au silence.

Delescluze et Blanqui s'inquiétaient non moins de la disposition témoignée par une partie de la bourgeoisie à se réconcilier avec l'Empire, si celui-ci lui accordait des satisfactions libérales. Sans doute une révolution ne peut s'opérer si le peuple n'est prêt à l'aider de ses bras, mais elle est tout à fait impossible si la bourgeoisie ne la seconde de ses vœux et de son assistance, et si d'en haut elle ne tend, pour la soulever, sa main à la multitude. L'Empire libéral était donc pour Delescluze l'abomination de l'abomination; il s'employa à démolir les deux hommes qui dans la presse et à la tribune en étaient le symbole : Emile Ollivier et Emile de Girardin. Il n'est pas d'outrages, de diffamations qu'il ne leur prodiguât.

Enfin il trouva le moyen d'éloigner de l'Empire, même libéral, la bourgeoisie, comme il avait écarté l'Internationale de l'Empire, même socialiste. Ténot venait de rappeler qu'en 52, un représentant du peuple nommé Baudin

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s'était fait tuer. Son récit, malgré son hostilité, était conforme à la vérité ^ « Les soldats repoussaient les représentants. L'un d'eux lança un coup de baïonnette à un de ces représentants, M. Schœlcher, pour l'éloigner plutôt que pour le percer, a dit M. Schœlcher lui-même. Malheureusement l'un des républicains demeurés sur la barricade crut, sans doute, que les soldats frappaient réellement les représentants ; il abaissa son arme et fit feu. Un militaire tomba mortellement frappé. La tête de la colonne, qui n'était plus qu'à trois ou quatre pas de la barricade, répondit par une décharge générale. Le représentant Baudin, demeuré debout sur une voiture, et qui continuait de haranguer les soldats tomba foudroyé. Trois balles lui avaient fracassé le crâne. » Ainsi ce n'est pas sur l'ordre d'un des officiers du coup d'État que Baudin a été tué. 11 le fut spontanément, à titre de représailles, par des soldats exaspérés de la mort d'un de leurs camarades ; Baudin ne fut que la seconde victime; la première était l'enfant du peuple qui, sous l'uniforme, faisait, lui aussi, son devoir, et à ce titre méritait, autant que le député, un hommage commémoratif. Mais il ne fut aucunement question du pauvre soldat. Les révolutionnaires ne célébrèrent que Baudin.

Delescluze s'empara de cette mort, et, sur ce souvenir, organisa une savante manœuvre. Une démonstration au cimetière Montmartre la com-

1. J'ai donné le même récit dans l'Empire libéral, t. II, p. 475.

mencerait : le peuple de Paris a le culte de la tombe, une répression dans un cimetière ressemblerait à un sacrilège. Mais pour cette manifestation, on ne pouvait compter que sur les jacobins de la rue; les bourgeois parlementaires ne s'y associeraient pas. On leur fît leur part et on les convia à une souscription publique pour un monument au martyr de la loi. Les profonds organisateurs de cette machination ne s'exagéraient pas outre mesure la portée de l'événement qu'ils préparaient. Quoique habitués à grossir les espérances et toujours prompts à escompter les faveurs de l'imprévu, ils n'étaient pas assez aveuglés pour supposer qu'une visite à un cimetière et une souscription à une statue renverseraient un gouvernement dont la force matérielle restait intacte. Ils espéraient troubler les ministres, leur faire perdre le sang-froid et les amener à des maladresses ou à des excès de répression ; ils se disaient que la lassitude causée par des attaques incessantes, devient telle à la longue que, plutôt que de se défendre, on finit par s'abandonner et laisser la place à la petite minorité qui vous harcèle. Le moindre des révolutionnaires sait cela. Je disais à l'un des plus obscurs : a A quoi bon vos attaques? Vous êtes une poignée, que pourrez-vous contre un colosse armé jusqu'aux dents? — Ce que nous pouvons? l'empêcher de se reposer dans un sommeil paisible et lui faire perdre la tête. »

L'exécution du projet fut à la hauteur de la conception. Le 29 octobre, le Bét'eil disait : « Un journal annonce que le 2 novembre, jour des Morts, les cimetières de Paris seront fermés au public. Ce journal est évidemment mal informé. On ne peut empêcher un peuple de s'honorer lui-même en honorant la mémoire de ceux qui, comme Godefroy Cavaignac, ont usé leur vie aux luttes de la liberté, de ceux qui, comme Baudin, sont tombés martyrs en défendant la loi. » Le 2 novembre, en effet, Tétatmajor démagogique se rend au cimetière Montmartre sous prétexte d'honorer la mémoire de Baudin. Tel était le culte permanent qu'ils rendaient dans leur cœur à ce héros, qu'ils ne savaient pas même où était sa tombe. Sur les indications du gardien, ils finirent par la découvrir. Ils s'y réunissent au nombre de deux ou trois cents ; Quentin, l'homme du i?^'^'^//, prononce un premier discours; celui-là, prudent, est cependant accueilli par des cris de : « Vive la liberté! vive Baudin! vive la République! » Un autre orateur, dont on a ignoré ou caché le nom, prend moins de précautions : « Citoyens, des gens qui m'entourent demandent ce que nous venons faire ici et quel est le mort que nous honorons? Je vais le leur dire. Nous venons ici honorer la mémoire de Baudin, mort assassiné

le 3 décembre 1851, par un pouvoir qui est encore debout. Si la vengeance à laquelle il a droit n'est pas encore satisfaite, je la promets éclatante, et je jure qu'elle sera prochaine. Si quelque mouchard voulait savoir mon nom, le voici : je me nomme Peuple et Jeunesse. S'il veut en savoir plus long, qu'il s'avance : j'ai dans ma poche une carte de visite que je suis prêt à lui mettre sous le nez... » Les applaudissements redoublent. Survient alors un cordonnier, Gaillard fils, appuyé sur son père, tous deux fougueux blanquistes, qui lit une pièce de vers, où se trouve ceci :

Mais le règne insolent d'un pouvoir tyrannique Jusqu'à la fin des temps, non, ne saurait durer ! Pleurons sur qui mourut pour notre République Pour qui sut bien mourir, ah! sachons bien pleurer...

Les applaudissements provoqués par cette « poésie » s'étant calmés, Gaillard fils s'écria : (( Cela ne suffît pas! il faudra revenir ici le 3 décembre, anniversaire de la mort de Baudin. » On répondit de toutes parts : « Nous y serons l »

A peine rentré chez lui, Delescluze^ pressé d'appuyer la manifestation populaire par la manifestation bourgeoise, n'attendit pas le jour prochain de la publication de son numéro hebdomadaire. Il écrivit à Peyrat, rédacteur en chef de V Avenir natmial : a Mon cher confrère, votre publication est quotidienne ; le Réveil, au contraire, ne paraît que le jeudi, et comme il

importe de ne pas laisser tomber une initiative née sur la tombe de Baudin et acceptée simultanément par V Avenir et le Réceil, vous pouvez annoncer dès maintenant en notre nom commun l'ouverture d'une souscription pour élever un monument au glorieux martyr du 3 décembre I80I. » La Revue politique àQ Challemel- Lacour, la Tribune de Pelletan s'associèrent au Réveil et à V Avenir national. Quelques souscriptions à effet arrivèrent aussitôt : celles de Y. Hugo, de Louis Blanc, de Quinet, de Jules Favre. Prévost-Paradol déclara « que ce nom devait être aussi cher que celui du chevalier d'Assas à tous ceux que touche l'honneur du nom français » (7 novembre). Odilon Barrot « honora en lui le martyr d'une grande et sainte cause, celle du droit ». La souscription qui produisit le plus de sensation fut celle de Berryer. L'illustre orateur était déjà sur son lit d'agonie où il se débattait contre les tortures d'une tumeur abdominale. De là il écrivit à \ Électeur libre : « Le 2 décembre I80I j'ai provoqué et obtenu de l'Assemblée nationale, réunie dans la mairie du X- arrondissement, un décret de déchéance et de mise hors la loi du président de la Bépublique, convoquant les citoyens à la résistance contre la violation des lois dont le président s'était rendu coupable. Ce décret a été rendu public dans Paris autant qu'il a été possible. Mon collègue, M. Baudin, a énergiquement obéi aux ordres de l'Assemblée; il en a été victime, et je me sens obligé de prendre part à la sous-

cription ouverte pour l'érection d'un monument expiatoire sur sa tombe. »

L'esprit sert parfois à vous tirer d'embarras même dans les affaires sérieuses : le gouvernement en manqua totalement. C'était le cas de se rappeler les paroles prononcées à Ham par le Prince Président : « Je ne me plains pas d'avoir expié ici par un emprisonnement de six années ma témérité contre les lois de ma patrie, et c'est avec bonheur que dans les lieux mêmes où j'ai souffert je vous propose un toast en l'honneur des hommes qui sont déterminés, malgré leurs convictions, à respecter les institutions de leur pays'. » Nefftzer, dans le Temps, suggérait au gouvernement d'adopter ce thème : « Vous avez raison, écrivait Weiss, de gloritîer la mémoire de Baudin, mais il faut souhaiter que son exemple ne soit pas suivi si, par aventure, la Constitution de l'Empire était violée. » Si ce conseil avait été écouté, les rieurs n'eussent pas été du côté des révolutionnaires. Leur souscription déjà ne prenait point feu; elle flanchait et n'allait sans doute pas tarder à s'arrêter au milieu de l'indifférence générale. Le ministre ne sut pas la laisser mourir d'inanition; il entama lourdement une poursuite équivoque

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contre le Béveii, ï Avenir national, la Tribune, la Revue politique, en rattachant l'ouverture de la souscription à la manifestation du 2 novembre, afin de se donner le droit d'invoquer Tarticle 2 de la loi dite de sûreté générale, qui punit u les manœuvres et intelligences entretenues à l'intérieur, ayant pour but, soit de troubler la paix publique, soit d'exciter à la haine ou au mépris du gouvernement ». Cette exhumation malencontreuse d'une loi détestée, qu'on supposait abandonnée, réveilla les susceptibilités de l'opinion et ne tarda pas à être cruellement châtiée. Les inculpés prirent pour défenseurs Crémieux, Arago, Clément Laurier, Leblond; le principal, Delescluze, après quelques hésitations, eut l'instinct de choisir Léon Gambetta ^

Gambetta était alors dans l'épanouissement de la jeunesse, à ce moment où on subit encore la poussée des illusions de l'inexpérience en apercevant cependant déjà un peu les réalités de la maturité. Il était fils d'un Génois établi épicier à Cahors. Il n'avait été naturalisé qu'à vingt ans et l'on retrouvait dans sa personne et dans son caractère l'empreinte de cette origine non française. Les traits de son visage étaient d'une régularité vulgaire, d'une coloration chaude; un de ses yeux, malade, sortait de l'orbite d'une manière effrayante, l'autre était doux et fin; le front large se couronnait d'une épaisse chevelure noire, la bouche, aux lèvres oratoires, se cachait dans une barbe touffue. Dandinant son corps déjà épais et voûté, la tête

un peu enfoncée dans les épaules, mais fièrement relevée dès que la conversation s'animaif, vous abordait-il d'un ton familier, jovial, bruyant, déclamatoire et fanfaron, il donnait l'idée d'un hardi compagnon sûr de lui, dominateur, toujours prêt à l'aventure. La conversation devenant plus intime, vous enveloppait-il de sa voix étendue, sonore, aux pénétrations insinuantes et aux caresses persuasives, on sentait sous les façons débraillées le charme, et sous l'apparence hâbleuse le calcul et le sérieux, et l'on comprenait la fascination de ceux qui se plaisaient sous une direction non exempte de brutalité. Travaillant peu et sans méthode, il n'avait de connaissance solide en aucune matière ; il ne savait que ce qu'on apprend dans des lectures à bâtons rompus et dans des conversations bien écoutées. Rabelais était alors son auteur préféré; il s'en délectait, s'en inspirait dans ses plaisanteries originales et grasses : les clergaux, disait-il, au lieu de les cléricaux. Il admirait aussi les discours de Mirabeau et de Danton, et en récitait de longs fragments; il s'était tellement assimilé ceux des Cinq au Corps législatif qu'il semblait les avoir prononcés luimême, les mimant très drôlement, surtout ceux de Jules Favre. Il suppléait à tout ce qui lui manquait par une intuition vive, une puissante faculté d'assimilation, et il était de ceux qui, devinant beaucoup, ne se ressentent pas trop d'avoir peu appris. Néanmoins son manque de lest se marquait dans sa facilité à passer tout à

coup d'une manière de voir à une autre opposée. La politique était son seul souci : dépourvu de culture artistique, il n'est pas sûr qu'il soupçonnât l'existence de Beethoven et de Michel-Ange. Si des traits divers de cette captivante nature je voulais dégager le principal, je dirais : c'était un audacieux selon le type italien, de belle humeur jusque dans les circonstances épineuses, de sangfroid au milieu de l'entraînement, accommodant même dans l'intransigeance, de force à enfoncer les portes, bien qu'en sachant que dans certains cas il vaut mieux les crocheter, préférant se montrer généreux, prêt cependant à ne l'être pas, croyant que le moyen sûr de dominer les hommes est de ne pas les prendre au sérieux, incomparable, môme après Garibaldi, à trouver les grosses phrases vides qui entraînent les multitudes.

Comme tout véritable orateur il était lui et ne saurait être comparé à aucun autre. Néanmoins le maître avec lequel il aurait le plus d'analogie, c'est Rouher, orateur aussi génial que piètre politique. Il lui ressemble parla flexibilité, l'abondance, l'impétuosité et l'incorrection du langage, l'arrogance des formules, l'intensité chaude de la diction ; il ne le dépassait point par la maturité et l'élévation des idées ou l'éclat de l'imagination; il lui était inférieur en connaissance des affaires.

Pauvre petit secrétaire chez Crémieux, sans aucune affaire, il exerçait déjà sur ses camarades un ascendant incontesté. Ils l'escortaient,

Fécoutaient, l'applaudissaient, l'admiraient, autour des tables du café Procope et du café Voltaire, et aucun d'eux ne doutait, pas plus que lui d'ailleurs, qu'il ne fût appelé aux plus hautes destinées. Il regardait de tous les points de l'horizon d'où lui viendrait la chance favorable qui tout d'un coup vous fait sortir du néant. L'affaire Baudin lui parut cette chance attendue et il l'aborda décidé à ne pas la laisser échapper et à sortir de l'audience fracassé ou porté sur le pavois.

Dans l'auditoire qu'avaient bercé plutôt qu'ému les confidences personnelles de Crémieux et d'Arago, il se fit un silence solennel plein de curiosité quand, les précautions oratoires épuisées, Gambetta dit d'un ton résolu indiquant que rien ne l'arrêterait : « Existe-t-il un moment pour une nation au sein d'une société civilisée, où la raison d'État, où le coup d'État puisse impunément, sous prétexte de salut public, violer la loi, renverser la Constitution et traiter comme des criminels ceux-là qui défendent le droit au péril de leur vie? » Il ne s'agissait plus de la défense de Delescluze, c'était le procès à l'Empire et à l'Empereur. 11 poursuivait : (( Rappelez-vous, ce que c'est que le 2 décembre. Rappelez-vous ce qui s'est passé... vous savez tout ce qu'il y a de sang et de douleurs, de larmes dans cette date; mais ce qu'il faut dire ici, ce qu'il faut toucher du doigt, c'est la machination, c'est la conséquence, c'est le mal causé à la France, c'est le trouble apporté dans

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les consciences par cet attentat ; c'est là ce qui constitue la véritable responsabilité. C'est cela seulement qui pourra vous faire apprécier jusqu'à quel point vous nous devez aide et protection quand nous venons honorer la mémoire de ceux qui sont tombés pour avoir défendu la loi et la Constitution qu'on égorgeait. Oui ! le 2 décembre, autour d'un prétendant se sont groupés des hommes que la France ne connaissait pas jusque-là, qui n'avaient ni talent, ni honneur, ni rang, ni situation; de ces gens qui, à toutes les époques, sont les complices des coups de la force, de ces gens dont on peut répéter ce que Salluste a dit de la tourbe qui entourait Catilina, ce que César dit lui-même en traçant le portrait de ses complices, éternels rebuts des sociétés régulières : Aère aUeno abruti et vitiis onusti.

Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes.

comme traduisait Corneille. C'est avec ce personnel que l'on sabre depuis des siècles les institutions et les lois. Et la conscience humaine est impuissante à réagir malgré le défilé sublime des Socrate, des Thraséas, des Cicéron, des Caton, des penseurs et des martyrs qui protestent au nom de la religion immolée, de la morale blessée, du droit écrasé sous la botte d'un soldat. »

Comme le président écoutait placidement cette éloquente diatribe, l'avocat général s'agite, se retourne, lui fait signe d'intervenir. Alors le

président d'un ton presque encourageant : (( Maître Gambetta, je vous ferai observer que vous ne tenez pas la promesse faite en commençant de ne pas vous laisser entraîner... Je vous invite à continuer, mais avec plus de modération. » Et Gambetta, considérant cet avertissement comme un laissez-aller, en remercie le magistrat : à la façon d'un cheval qui s'anime au bruit de son propre galop, donnant à son action oratoire une effrayante intensité, il couvre toutes les interruptions par le fracas tonitruant d'une formidable impétuosité oratoire : « On n'a pas sauvé la France... On a trompé Paris avec la province ! on a trompé la province avec Paris ! On lançait à travers tous les départements cette nouvelle que Paris était soumis. Soumis ! il était assassiné. Soumis ! on le fusillait, on le mitraillait... Il y a d'ailleurs quelque chose qui juge nos adversaires. Ecoutez I voilà dix-sept ans que vous êtes les maîtres absolus, discrétionnaires de la France, — c'est votre mot, — nous ne recherchons pas l'emploi que vous avez fait de ses trésors, de son sang, de son honneur et de sa gloire; nous ne parlerons pas de son intégrité compromise, ni de ce que sont devenus les fruits de son industrie, sans compter que personne n'ignore les catastrophes financières qui, en ce moment même, sautent comme des mines sous nos pas; mais ce qui vous juge le mieux, parce que c'est l'attestation de votre propre remords, c'est que vous n'avez jamais osé dire : Nous célébrerons,

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nous mettrons au rang des solennités de la France, le 2 décembre comme un anniversaire national I Et cependant tous les régimes qui se sont succédé dans ce pays-ci se sont honorée du jour qui les a vus naître : ils ont fêté le 14 juillet, le 10 août; les journées de Juillet 1830 ont été fêtées aussi, de même que le 24 février; il n'y a que deux anniversaires, le 18 brumaire et le 2 décembre, qui n'ont jamais été mis au rang des solennités d'origine, parce que vous savez que si vous vouliez les y mettre la conscience universelle les repousserait. Eh bien ! cet anniversaire dont vous n'avez pas voulu, nous le revendiquons, nous le prenons pour nous ; nous le fêterons toujours, incessamment, chaque année; ce sera Tanniversaire de nos morts jusqu'au jour où le pays redevenu le maître vous imposera la grande expiation nationale au nom de la liberté, de l'égalité, de la fraternité. »

Il paraissait impossible de se faire écouter et surtout de dépasser en violence ce qui venait d'être dit; cependant Laurier y réussit. Petit homme beaucoup plus instruit et versé dans la pratique des affaires et des hommes que Gambetta, son visage bas et rusé de procureur inspirait naturellement l'anlipathie. Il ne prononça pas sa plaidoirie du ton d'une fougue emportée, mais avec une lenteur incisive et elle procura encore à la haine des auditeurs des satisfactions égales à celles qu'ils venaient de savourer.

Leprésidentcrut encore devoir intervenir : « Je

VOUS arrête, maître Laurier. Le procès qui nous occupe n'est pas un procès fait à l'Empire, continue/, mais avec plus de modération. » La modération de Laurier consista à poursuivre ainsi : « Le ministère public vous disait : il faut rattacher le 2 décembre à l'Empire; oui, oui, rattachez-le, rattachez-le tous les jours et tous les jours nous vous le reprocherons, et tous les jours autour de vos prospérités et de votre sommeil, nous agiterons ce remords; sachez-le bien, il y a là une tache indélébile, une tache qui me rappelle la scène sublime du grand tragique anglais où lady Macbeth, après son crime, montre sa main et s'écrie : « Cette main, « cette petite main, l'eau delà mer y passerait « sans en effacer le sang? » Et moi je vous dis aussi que toute Teau de la mer passerait sur le 2 décembre sans le laver ! »

Dans la salle où de telles paroles étaient prononcées, j'avais été suspendu peu d'années auparavant pour avoir dit : « Le ministère public îi fait appel aux passions, ce qui est mauvais. » Et dans un procès purement civil, celui de Ciuerry, on avait interdit la reproduction des débats pour étoufVer ma plaidoirie, tandis qu'on laissait toute liberté aux paroles incendiaires de (Jambetta et de Laurier de se répandre au loin. Le temps avait marché; les magistrats euxmêmes commençaient à lâcher. Le substitut, Aulois, homme de courage et de talent, laissa sans réponse, à l'étonnemerit général, ces déclamations outrageantes. 11 lui eut suffi de dire :

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Le 11 juillcl elle 10 août 1792, le 18 rnididor 1794, le :M juillet WM), le 21 levi'ier 18i(S que vous ^lorifuv/. rurcnt des aeles illégaux aulaul (jue hruinaii'f^ et décembre que vous réprouvez. Mais taudis (jue les coups d'Ktat l'évolutiouuaires n'ont pas été légitimés, ceux des iNapoh'îon le lurent par des sanctions populaires. Ils ne crurent pas (ju'un droit put naît'e d'un coup de force même nécessaire, ils ne voulaient tenir le leur que d'un verdict national. Les gouverne- Micnts nés le H juillet, le 10 août, etc., étaient condamnés à célébi'cr le jour d'illégalité, ce jour n'ayant pas eu un IcMidemain de latilication : eux, pourquoi auraient-ils pris comme aimiversaii'e le 2 décemhi'e, puisqu'ils datent du 10, jour du plébiscite? S'ils n'ont pas lixé même au 10 décembre leur iete nationale, c'est que, plus généreux que leurs ennemis, ils n'ont pas voulu rappeler un l'ait de guerre civile; ils choisirent le 1') août auquel ne se rattachait aucun souve-

l. Il aurait pu roulinucr la citation jtar une autre non moins signillcative de Jules Favre : « Ce n'est pas à sa fortune, queUjue grainh' qu'elle lût, que ce prince a demandé la It'f^itiinité de son pouvoir, c'est au i)actc. Alors (|u'il (Hait maître de tout, il n'a voulu ôlrc maître de rien. Il a, pour ainsi dire, abdiqué en l'ace du principe devant lecjuel il s'est iiiclim'', et, lace à l'ace avec la nation, il a conclu ce pacte dans lequel, connue base, le premier aiticle que nous rciuontions est la souveraineté du i>eU[)le, (d, avec celle-ci, la ri^stauraliou du sulTra^'e universel. I.a révolulion a été dirigée non pas contre les amants exagérés de la liberté mais contre ceux, au contraire, qui voulaient la ramener eu arrière. »

Le tribunal, qui avait écouté complaisamment les inculpés, n'alla cependant pas jusqu'à les acquitter. Il condamna Delescluze à six mois d'emprisonnement et 200 francs d'amende, le déclara interdit de l'exercice des droits civiques, de vote d'électeur et d'éligibilité ; Quentin^ Challemel-Lacour, Duret et Peyrat, chacun à 2 000 francs d'amende. Le seul appelant, Delescluze, vit encore sa peine d'amende réduite à 50 francs. La plaidoirie de Gambetta, reproduite par tous les journaux et répandue en brochures, obtint autant de succès que la Lanterne. L'avocat inconnu de la veille était devenu lui aussi l'idolâtrie de la foule. Même les négociants de la rue du Sentier, qui ne lui eussent pas confié la défense du moindre de leurs intérêts commerciaux, le déclarèrent apte à gérer les affaires de la France. Les Irréconciliables radicaux avaient déjà leur pamphlétaire en Rochefort, leur philosophe doctrinaire en Jules Simon, ils eurent en Gambetta leur tribun.

Berryer n'entendit pas le commentaire, fait à la barre, de sa lettred'adhésion. Il n'appartenait déjà plus à ce monde. Mais avant de le quitter il avait écrit une autre lettre qui produisit aussi une grande sensation. Sentant la vie l'abandonner, les derniers sacrements reçus, alors qu'on le croyait assoupi, peut-être déjà dans les-

ombres de la mort, il se lève, s'assied devant une table, et à la pâle lueur d'une lampe, devant une religieuse qui le regarde stupéfaite, d'une main mal assurée, s'arrêtant souvent, les veux remplis de larmes qui tombent sur le papier, il écrit au comte de Chambord : « 0 Monseigneur, ô mon Roi, on me dit que je touche à ma dernière heure. Je meurs avec la douleur de n'avoir pas vu le triomphe de vos droits héréditaires, consacrant l'étalDlissement et le développement des libertés dont notre patrie a besoin. Je porte ces vœux au ciel pour Votre Majesté, pour Sa Majesté la Reine, pour notre chère France. Pour qu'ils soient moins indignes d'être exaucés par Dieu, je quitte la vie armé de tous les secours de notre sainte religion. Adieu, Sire, que Dieu vous protège et sauve la France! » (18 novembre 1868 ^) En règle avec son Dieu, avec son Roi, il voulut aller mourir à Augerville, au milieu de ses chers souvenirs, de ses reliques de famille. C'est là que le 29 novembre se fermèrent à jamais les lèvres les plus éloquentes qui se soient ouvertes au dix-neuvième siècle. De l'orateur sans rival, à la voix superbe, au maintien imposant, à l'action irrésistible, du maître incomparable, dans l'art de la familiarité pathétique, il ne resta plus qu'un corps inanimé sur le visage pâle duquel on lisait déjà la tranquille sérénité du monde où il n'y a ni affaire Baudin, ni Roi, ni Empereur.

\. V. dans Charles de L.\combe, Vie de Berryer, le touchant récit des derniers moments de Berrjer.

Louis Veuillot, au grand émoi des royalistes, ne s'associa qu'à demi à l'hommage universel : « Cette grande fin tranquille, pleine de vigueur humaine et de force chrétienne, est rare en ce temps. Elle relève plus M. Berryer que toute la gloire qu'il s'est acquise à la tribune et au barreau. Elle parle plus avantageusement de lui et sent mieux la trempe d'un autre âge. 11 était éloquent de voix, de geste, de figure, de passion. La doctrine, la conviction et l'amour manquaient. Sans ce corps et sans ces ailes, qu'estce que l'éloquence? Le charme d'un instant, un fantôme et un son qui traversent l'air... Ce n'était pas la doctrine qu'il se proposait de faire régner, ce n'était pas le droit qu'il avait souci de défendre: il assistait la personne matérielle, il la tirait de péril ou d'embarras. C'est pourquoi rien ne reste de lui. Heureux et grand, s'il eût su de bonne heure étudier comme il a su mourir! Nous ne l'accusons pas, nous accusons le temps; et tout le reproche qui peut l'atteindre est d'avoir plié au temps!... »

Parmi les nombreuses députations accourues à ses obsèques, on remarqua celle des charpentiers et des typographes, venant lui apporter un dernier remerciement pour les avoir défendus contre les sévérités d'une loi dont il avait luimême assuré le maintien (1849). Et en rentrant dans leurs ateliers ces mêmes hommes allaient préparer une guerre au couteau contre ceux qui avaient fait plus que les défendre dans une poursuite particulière, ceux qui les avaient

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protégés contre toutes les poursuites en établissant la liberté des coalitions.

L'affaire Baudin n'était cependant pas terminée. Le Temps, qu'on ne pouvait, de près ou de loin, rattacher aux manifestations du cimetière Montmartre, et qui avait d'abord refusé de s'associer à la souscription, en ouvrit une dans ses colonnes dès qu'il vit le droit de souscription contesté. Le Journal de Paris de Weiss et d'autres journaux de province l'imitèrent. Les plus modérés répétèrent avec les Débats : (( Nous avons regretté l'ouverture de la souscription Baudin, mais nous regrettons les poursuites qui lui ont donné plus d'importance et de durée. » (18 novembre.)

Le gouvernement différa à procéder contre eux jusqu'après le jugement du tribunal de la Seine. Aussitôt la condamnation, il fît expédier aux procureurs généraux le télégramme suivant : (( La sixième chambre a prononcé hier son jugement de condamnation contre les auteurs de la souscription Baudin. A partir de demain lundi, faites saisir et poursuivre tout journal qui publierait une nouvelle liste de cette souscription. » (16 novembre.) Quelques journaux persistant néanmoins, on répondit à ce défi en ordonnant de nouvelles poursuites. Le Temps et le Journal de Paris furent con-

damnés avec douceur (16 décembre). A Glermont, à Albi, la magistrature regimba; des acquittements furent prononcés. A Toulouse il y eut pis : le procureur impérial Séguier déclara à son chef « qu'il ne voyait pas de manœuvres dans le fait d'une souscription sans troubles ni désordres ». Requis de poursuivre il écrivit aux journaux : « Monsieur le rédacteur en chef, par suite des instructions que je viens de recevoir de M. le garde des Sceaux et de M. le procureur général, j'ai l'honneur de vous informer que je suis obligé de poursuivre devant le tribunal correctionnel, pour manœuvres à l'intérieur tendant à troubler la paix publique, les journaux qui, à partir de demain 17 novembre, publieront de nouvelles listes de souscription pour élever un monument à la mémoire du représentant Baudin. Je crois devoir vous faire connaître également que c'est pour me conformer aux instructions de M. le procureur général que j'ai l'honneur de vous adresser cette communication. » Une révocation immédiate eut dû punir ce manquement scandaleux au devoir professionnel. Mais comme si on eût voulu se faire pardonner une résistance de principes par des pusillanimités de conduite, on ne réprimanda pas même le procureur impérial et ce fut un substitut qui vint à sa place requérir contre les journaux poursuivis.

Pinard , le véritable instigateur de cette campagne à laquelle Rouher paraît avoir été contraire, la compléta par un dernier épilogue.

Le matin du 3 décembre on distribua à foison, parmi les classes ouvrières, l'appel suivant, intéressant à reproduire parce qu'il indique l'état d'efîervescence dans lequel vivait le monde révolutionnaire : — « Le 3 décembre 51, Baudin est mort I la République morte ! vive l'Empereur I — Le 3 novembre 68, un autre cri répond d'un cimetière : Vive Baudin I vive la République I à bas l'Empereur î — La presse a dénoncé le crime. Trois juges ont rendu l'arrêt. Peuple, à quand l'exécution? A bas l'Empereur ou à bas Baudin une seconde fois î Point de plébiscite pour le plébicide I Point d'absolution pour le tyran I Plus d'obéissance au contumace! Plus de serment au bourreau dont nous honorons le martyr! Plus d'opposition, révolution! Pas de milieu ! pas plus d'empire libéral que d'empire absolu! De novembre que de décembre! Il ne s'agit pas de couronner l'édifice, mais de le découronner. En avant donc ! Et ne pleurons plus, ça mouille l'amorce! — Ah! si Baudin, qui est mort libre le 3 décembre ol, pouvait parler aujourd'hui, il nous dirait sans phrases : <( Peuple, aux barricades! — Plus de souscription ! Garde ton argent pour du plomb! — Esclaves, Vive la liberté! Citoyens, Vive la République! — Le Comité central d'action. » Cette déclamation, œuvre d'une plume experte, probablement celle de Félix Pyat, provoqua des mesures nouvelles le 3 décembre. Les troupes furent consignées. Malgré la résistance légitime de Niel, le régiment de chasseurs suspect

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d'avoir été entamé par la propagande anarchique fut retiré de la caserne du Prince-Eugène, la police fut mobilisée et à partir de midi le cimetière fut mis en interdit. On pensa généralement que cette mise en interdit était excessive ; il eût suffi de se tenir prêt à empoigner à la sorlie les révolutionnaires, si, échauffés parleurs déclamations, ils tentaient de troubler la paix publique. Il n'y eut aucun désordre sérieux; une quarantaine de turbulents furent néanmoins arrêtés et condamnés quelques jours après comme coupables de rébellion. Sous Louis-Philippe, lorsqu'on traduisait les républicains en justice, ils ne se retranchaient point derrière des dénégations plates ; ils revendiquaient leur révolte et accusaient leurs juges, a Je sue, disait Michel de Bourges, mais ce n'est pas de honte, c'est d'indignation et de colère ! » Dans l'affaire Baudin, comme dans les autres, ce fut à qui serait le plus lâche pour se tirer d'affaire : personne n'avait rien fait, n'avait rien voulu. Insolent quand il se croyait sûr de l'impunité, plus couard que le lièvre quand il se sentait le plus faible, tel était le démocrate de 1869, bien différent du républicain héroïque de 1830.

Les souscriptions cessèrent; il ne resta de l'incident qu'un résultat, celui que Delescluze avait poursuivi : l'opposition parlementaire s'était déclarée révolutionnaire, et renonçait à l'attitude constitutionnelle.

L'AFFAIRE BAUDIN. lOè

Vï

Devais-je, moi aussi, adopter les desseins révolutionnaires de cette nouvelle opposition? Cela ne mériterait pas d'être expliqué à l'histoire si ma résolution n'eût dû influer que sur ma destinée. Mais les plus graves conséquences en dépendaient, et cela vaut d'être mis en pleine lumière.

La session de 1868 m'avait laissé dans une situation bien différente de celle dans laquelle elle m'avait trouvé. Au début j'étais isolé, suspect à l'opposition parlementaire, odieux à la majorité gouvernementale aussi bien qu'à la minorité radicale, abandonné par l'Empereur, déchiré par ses ministres, presque sans amis politiques. « Les hommes ont besoin pour classer les hommes d'une définition précise de leurs tendances ; ils n'aiment pas à démêler les fils d'une existence qui se tient à part. A qui êtes-vous? voilà la question que chacun se pose^ » Je n'étais à personne et personne n'était à moi, si ce n'est quelques âmes altières affranchies aussi des servitudes de parti. A la fin de la session, grâce à ma vigoureuse offensive, ma situation paraissait toute différente. Les colères de la droite extrême, loin de s'atténuer, s'étaient accrues; plus que jamais les partisans

i. L.vcoRDMRE, Correspondance.

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de Roulier manifestaient leur hostilité; par contre, j'avais regagné les gros bataillons de l'opinion libérale; les hommes des anciens partis, qui déguisaient leurs rancunes sous un semblant de passion parlementaire, sans renoncer à leurs défiances, ne les manifestaient plus; les républicains de la Chambre me faisaient de nouveau bon visage. Jules Simon m'ayant rencontré chez un de nos collègues avait repris le premier avec moi une conversation polie, que, malgré mes griefs, je n'avais pas refusée; Jules Favre déclinait une candidature contre moi dans le Var*. Pelletan n'avait pas cessé un moment de me rendre la sympathie amicale que je manifestais pour la remarquable vigueur et la poésie de son éloquence. L'occasion ne m'avait pas encore été donnée de reprendre avec Ernest Picard les relations affectueuses d'autrefois, mais je n'avais à en redouter aucun mauvais procédé ; Thiers était rendu indulgent à mes hérésies par le respect personnel que je

i. Lettre de Jules Favre, 27 mars 68 : « Mon clier collègue, Vous avez parfaitement compris qu'il ne pouvait y avoir rien que de complètement inexact dans la nouvelle que vous me communiquez; personne ne m'a fait une telle ouverture et je ne l'aurais pas accueillie, si elle m'avait été faite. Si quelques points malheureusement trop réels nous séparent, je n'ai jamais oublié, je n'oublierai jamais ceux qui nous rapprochent, nos communs souvenirs, et même, j'ose le croire, de communes espérances. Vous ne me trouverez donc jamais sur le terrain électoral pour vous contrecarrer. Je pourrai être l'adversaire de quelques-unes de vos idées, jamais de votre personne. Recevez, mon bien cher collègue, l'expression de mes sentiments affectueux. »

L'AFFAIRE BAUDIX. 107

lui témoignais toujours, et nos rapports étaient excellents. Le noble et droit Buffet m'était toujours acquis ; il maintenait dans ces dispositions le tiers parti dont il était le chef; les catholiques me savaient gré de défendre le salaire du clergé et de parler avec admiration de Pie IX. Au dehors les journaux radicaux se montraient moins âpres ; Vermorel, démagogue réputé, écrivait un article laudatif sur mes discours. Étant allé le remercier à Sainte-Pélagie où il était détenu, il me conta qu'un des siens, fort grincheux, lui avait rapporté, au retour d'une tournée départementale, que j'étais en ce moment le représentant véritable du sentiment public. Chez Delescluze lui-même il fut convenu, qu'en raison des services que je venais de rendre, on amnistierait, comme ils disaient, mes défaillances passées et qu'on ne me combattrait pas aux prochaines élections ^ « Votre réélection à Paris, m'écrivait Emile de Girardin, est archi-assurée. » Il ne me restait, pour que tout ce passé fût liquidé, qu'à expliquer mon véritable rôle dans l'affaire du 19 janvier, et il m'était facile de le faire en termes tels que l'amnistie radicale ne me fût pas retirée.

Revenu dans ma solitude en septembre, j'entrepris ce travail délicat. Les préliminaires terminés et arrivé au vif de mon récit, je fus

1 . Philis à E. Ollivier (2 avril 1868) : « M^^^ d'Agoult m'a confirmé l'amnistie générale dont vous avez été l'objet dans la réunion qui a eu lieu chez Delescluze et dont Ronchaud avait parlé chez vous le jour de votre départ. »

arrêté par un scrupule d'honneur. Le document le plus important que j'avais à produire était une lettre confidentielle de l'Empereur, je ne pouvais la livrer au public sans son assentiment. Depuis la réponse qu'il avait faite à mon discours du 12 juillet 1867 en envoyant une plaque en diamants à Rouher, je n'avais eu aucune relation directe avec lui, et j'avais refusé de dîner aux Tuileries. Mais j'étais tenu au courant de ses dispositions à mon égard. Elles étaient restées très favorables, bien qu'on l'eût circonvenu de toutes les manières, jusqu'à lui rapporter des propos que je n'avais pas tenus. Quelquefois il lui arrivait de dire que j'avais eu tort de ne pas m'ar ranger avec Rouher ; le plus souvent il s'exprimait en termes bienveillants et regrettait que nous n'eussions pu nous entendre : « J'ai toujours de la sympathie pour M. Ollivier, disait-il, et cependant il s'est tourné contre moi et il me maltraite bien. » Dans le caractère de l'Empereur il n'y avait aucune petitesse ; des qu'on faisait appel à un sentiment généreux, on était sûr d'être accueilli. Aussi je n'hésitai pas à m'adresser directement à lui et je lui écrivis : « Sire, le moment approche où je vais me représenter devant mes électeurs. Il me sera impossible de ne pas répondre à leurs interpellations sur ma conduite au 19 janvier. J'y serai d'autant plus contraint qu'un récit plus ou moins inexact vient d'être publié, en dehors de toute participation de ma part, dans la Revue Moderne, par un jeune avocat qui

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m'était complètement inconnu au moment de sa publication, dirigée tout entière, d'ailleurs, contre ma politique. Quoique je ne veuille donner mon récit au public que pendant la période électorale, je compte le préparer pendant mes mois de retraite. Votre Majesté peut être certaine que je ne dirai rien qui excède les limites de la délicatesse et de la réserve la plus scrupuleuse. Mais il est une pièce dont la publication serait indispensable à ma justification devant l'opinion et pour prouver que je n'ai pas joué en tout ceci le rôle d'un ambitieux vulgaire en quête d'un ministère, ainsi que les journalistes officieux l'impriment en toute occasion depuis un an : c'est la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire le 12 janvier 1867. Je ne veux pas m'en servir sans en avoir obtenu l'autorisation formelle de Votre Majesté. J'hésite d'autant moins à la lui demander que si mon honneur y est intéressé, je suis convaincu que vous-même, Sire, vous n'avez qu'à gagner dans l'opinion publique de la France et de l'Europe, à la publication de ce beau document. J'en joins une copie à cette lettre. 11 va de soi que je ne ferai nulle mention de l'autorisation qui me serait accordée et que je ne la sollicite que pour me mettre en règle avec moi-même. — Votre Majesté m'obligCidit de me faire connaître sa décision à Saint- Tropez et d'agréer l'assurance de mes sentiments respectueux. » (23 septembre.) La réponse me vint de Biarritz meilleure encore que

je ne l'attendais : <( Monsieur, en réponse à la lettre que vous m'avez écrite, je m'empresse de vous autoriser à publier celle que je vous ai adressée le 12 janvier 1867, car je ne me repens ni des sentiments ni des idées que je vous ai manifestés à cette époque. — Croyez à ma liante considération et à ma sympathie. — Napoléon. » (29 septembre 1868.)

Muni de cette autorisation significative, je m'avançais librement dans mon œuvre quand m'arrivèrent de Paris les rumeurs lointaines de laffaire Baudin. J'étais décidé à ne pas m'en mêler. Je ne crus pas qu'on vînt troubler mon repos pour me faire sortir de cette abstention attentive. Je me trompais. Dès que la souscription à la statue fut ouverte, je reçus de mon Comité de la première heure, dont la plupart des membres étaient devenus mes amis personnels, une invitation, et de la part des comités radicaux qui désarmaient mal volontiers devant moi, une sommation de souscrire, à la suite de tous les membres de la Gauche, sans quoi l'amnistie qu'on m'accordait me serait retirée. Ne pas protester contre le coup d'État serait considéré comme une adhésion à cet acte odieux; modérés et violents s'entendraient; je serais rejeté et certainement battu. Au contraire, au lendemain de ma souscription aucune voix ne s'élèverait plus contre moi, et je redeviendrais l'homme populaire et acclamé de i863.

L'AFFAIRE BAUDIN. Hi

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En ne considérant que mon intérêt personnel il n'y avait pas à délibérer; il fallait souscrire. Mais ne penser qu'à soi est une erreur que je n'ai jamais commise et je dus considérer les conséquences que produirait l'acte auquel on voulait m'obliger. Quoique dépourvu de Finfatuation dont on m'a gratifié, j'étais bien obligé de me rendre compte que, dans les circonstances présentes, l'empire libéral n'était possible que par moi. L'Empereur iiésitait à le faire avec moi, mais il était résolu à ne le faire avec aucun autre; il ne pouvait s'agir ni de Jules Favre, ni de Thiers auxquels il ne se serait jamais confié, et dans le tiers parti, le seul homme indiqué à mon défaut, Buffet, lui inspirait des méfiances à cause des souvenirs de son ministère de 1849. Il était d'ailleurs persuadé qu'un mouvement en avant ne gagnerait la confiance des masses populaires, vers lesquelles son regard était toujours tourné, que s'il était opéré par un homme d'opinion démocratique, ne pouvant être soupçonné d'être un jeune revenant des vieux réactionnaires de la rue de Poitiers. Quelque vive qu'eût été mon opposition dans la session précédente, elle était demeurée strictement constitutionnelle et signifiait seulement : Marchez en avant! Ma souscription lui eût donné un caractère nouveau ; elle eût dit :

révolution. Dès lors l'empire libéral était mort, l'Empereur acculé, rejeté vers la réaction, le parti constitutionnel, le tiers parti anéanti ou obligé de devenir une fraction du parti de la révolution. Était-il honnête, était-il prévoyant, était-il patriotique de contribuer pour sa part à créer une telle situation? Je ne le crus pas.

11 ne faut pas maudire toutes les révolutions : il est des temps où la loi est devenue une violation si intolérable du droit qu'on n'est plus tenu de la respecter; dans d'autres l'indignité de celui qui commande dégage de toute obligation ceux qui devraient obéir : Si rex degeneret in tyranniim depoiii et eligi alïum^ . Parfois une nation périrait si elle ne brisait son gouvernement, et alors une révolution a été la tempête puritîante qui dissipe les miasmes et rend la clarté au ciel obscurci. Mais une révolution, même légitime, entraîne une telle corruption des mœurs publiques et du sens moral, que si elle n'est pas indispensable elle est coupable; nul n a le droit d'y recourir tant que la résistance légale n'a pas été reconnue impuissante. Or, en 1869, le peuple français n'était pas réduit à cette extrémité. Pourquoi aurait-il désiré une révolution ?

Au point de vue matériel, ses intérêts étaient intelligemment sauvegardés; les libertés véritables, les libertés civiles se développaient chaque jour; la liberté politique principale,

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