‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 25 sur 165 · Pasquier, Lettres, Xlf, 4, XIÏI · texte numérisé non relu

Pasquier, Lettres, Xlf, 4, XIÏI

s'ils en avaient le courage, auraient-ils les moyens de contenir et, au besoin, de réprimer les extravagances auxquelles ils avaient renoncé et d'empêcher leur république de dégénérer en une démagogie imbécile, mélange d'oppression, d'anarchie et de barbarie? Je n'y comptais pas. En 1848 avait surgi du sol bouleversé un torrent impétueux qui à ses ondes salubres mêlait de la boue, des détritus, des pierres. Napoléon III s'était établi comme une digue de granit, à la fois obstacle et filtre, qui ne laissait passer que les ondes salubres. Travailler à détruire cette digue c'était permettre aux boues, aux détritus, aux pierres d'envahir et de ravager les plaines. J'avais trop présent en moi le spectre répugnant qui m'était apparu en 1848 derrière les barricades de Juin pour prendre ma part d'une si redoutable témérité. J'aimais trop la liberté pour contribuer en quoi que ce soit à en confier le sort à un jacobinisme ignare. Chacune de nos dynasties a eu sa mission historique : les Capétiens ont constitué l'individualité de la France, les Valois et les Bourbons sa grandeur territoriale; aux Napoléon il était réservé d'être à la fois les éducateurs, les patrons, les dompteurs de la démocratie. Eux seuls avaient la force, en ne refusant aucune satisfaction légitime, de barrer la route aux aberrations populacières. Après eux aucun gouvernement ne saurait remplir d'une manière aussi sûre cette double tache de progrès et de préservation sociale.

D'ailleurs, parler de révolution est facile, l'accomplir l'est moins. Sans doute les classes moyennes se prononçaient de plus en plus contre l'Empereur, mais elles l'avaient toujours subi sans jamais l'accepter et le peuple, dont il avait été la création, lui restait attaché malgré des fautes qu'il attribuait à l'incapacité des ministres et à la fatalité des circonstances. Ce n'était pas l'Empire qui était à l'agonie, mais la forme autoritaire de cet empire. Du jour où, sortant de l'indécision qui pesait sur tout, l'Empereur inaugurerait l'empire libéral, il serait instantanément renouvelé, fortifié, et même parmi les lecteurs de la Lanterne, beaucoup désarmeraient. Se fussent-ils obstinés à une opposition désormais sans motifs, l'Empereur n'avait, sans tirer l'épée d'un coup d'État, qu'à s'adresser directement à ses fidèles du suffrage universel qui lui auraient vite rendu le pouvoir de remettre une liberté séditieuse dans la geôle césarienne. Une opposition révolutionnaire ne réussirait qu'à compromettre ce qui avait été péniblement conquis et à rendre au régime autoritaire tout ce qu'il avait perdu. Les révolutionnaires se vantent quand ils prétendent avoir renversé des gouvernements; ils les ont plutôt fortifiés. Aucun gouvernement n'a péri que par le suicide : ceux qui ne s'abandonnent pas, quelles que soient leurs fautes, sont indestructibles dans ce pays plus accoutumé, depuis un temps immémorial, à remuer la langue qu'à lever les bras. Or quel gouverne-

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ment paraissait plus que le gouvernement impérial à l'abri d'une telle fin? Le seul péril qui pût le menacer était celui d'une guerre malheureuse, suivi d'une invasion. Qui aurait pu alors prévoir une telle calamité sans être taxé de folie? Qui ne croyait pas, avec M. ïhiers, « que rien n'était au-dessus de l'armée française » î Qui aurait pu douter que, même en cas de défaite, la France entière, oubliant ses divisions, ne vînt se grouper autour de celui qui combattait pour elle? En 1814 et en 1815 les monarchistes et les libéraux constitutionnels, les sénateurs et fonctionnaires bonapartistes, à la suite de La Fayette, de Talleyrand, de Fouché, avaient abandonné, livré, l'homme national; mais les républicains, Carnot^ le général Lecombe , le conventionnel Grenier de Saintes -, etc. , étaient accourus auprès de lui et avaient offert leur dévouement à celui dont ils n'avaient pas servi les prospérités. Cette tradition glorieuse, en quelque sorte sainte, ne venait-elle pas d'être renouvelée par Barbes, écrivant au moment des revers de Crimée, dont se réjouissaient quelques néo-républicains infidèles à la tradition de leurs ancêtres : a J'ambitionne les victoires pour nos Français. Je plains le parti, s'il en est qui pensent autrement ^ » Ne disait-il pas à ce moment même à Rochefort, dans sa chambre d'exil de La Haye : « Si cela devait finir par l'invasion, j'aimerais encore mieux vingt ans d'empire! »

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