Empire libéral, t. III, p
Supposer qu'un jour ce généreux parti républicain, auquel mon cœur appartenait encore, mettrait son espérance dans les malheurs de la patrie et commettrait le lâche attentat de frapper dans le dos un souverain tombé sur le champ de bataille le drapeau de la France à la main, cela m'eût paru une prévision sacrilège que je ne me serais pas pardonnée.
La Révolution n'était donc pas nécessaire, elle était contraire aux intérêts de la nation, elle n'avait' aucune chance de succès. La haine seule pouvait la souhaiter. Certes, nul, plus que moi, n'avait le droit de haïr' : Louis-Napoléon président m'avait destitué de mes fonctions de préfet ; son gouvernement avait emprisonné à Mazas un frère bien-aimé, avait traîné dans les casemates, condamné à la transportation, puis exilé mon père ; un alibi opportun seul m'avait fait échapper à la proscription de ma famille, mais un arrêt de suspension m'avait privé du bénéfice de ma profession d'avocat, et, pour pouvoir envoyer à l'exilé le pain quotidien, j'étais condamné à un pénible professorat de douze heures par jour; depuis lorsque, ayant surmonté la difficulté des débuts, ma profession devenait enfin lucrative, j'avais été de nouveau frappé d'une suspension; puis, au lendemain du jour où l'Empereur m'avait demandé mes conseils, offert un ministère, écrite qu'il trouverait ses inspirations d'autant meilleures qu'elles
i. Empire Uhcral t. V p 95
seraient conformes aux miennes )^ son ministre d'État, décoré par lui dune plaque de diamants, me traquait comme une bête dangereuse et soldait un écrivain sur les fonds secrets pour me vilipender. Xon, nul n'avait plus que moi le droit de haïr. Je n'ai pas voulu en user.
« Si la haine répond toujours à la haine, a dit un proverbe indien, la haine ne Unira jamais. » Jetais entré dans la vie politique — chimères si l'on veut, mais c'est ce qui m'y avait engagé — pour travailler à l'abolition de la haine par la tolérance et la liberté; ma seule ambition était d'établir dans la politique une région de sérénité où les idées les plus diverses pourraient se rencontrer, s'expliquer, même se combattre aux pieds de la patrie universellement respectée et maintenue supérieure aux disputes. Et maintenant je me laisserais détourner du but poursuivi depuis tant d'années pour de misérables blessures personnelles prévues et acceptées d'avance? Loin de me rejeter en arrière je m'attachai encore plus obstinément à la poursuite d'un idéal, d'autant plus cher qu'il me semblait plus diftîcile à atteindre. Du reste, je me serais efforcé e» vain d'agir autrement. J'avais tellement façonné mon esprit à la recherche rigoureuse de ce qui était juste, qu'il m'eût été impossible de reprendre ces habitudes systématiques de dénigrement, de falsification, d'injustice, de constante exagération, sans lesquelles il n'y a pas d'opposition révolutionnaire. J'étais trop heureux de m'être affranchi
de ces servitudes; l'idée de remettre mon esprit sous leur joug me faisait horreur. Enfin je répugnais à entamer une lutte personnelle injurieuse et sans merci contre le souverain avec lequel j'avais eu des entretiens confidentiels et dont j'avais serré la main. Je refusai donc ma souscription.
VJII
Je ne répondis pas un mot à la sommation. J'écrivis au brave homme qui avait été chargé de me transmettre l'invitation : « Mon cher Dugit, je vous remercie de votre lettre qui est une preuve de plus de votre affectueux intérêt. Je pense comme vous sur le coup d'État et j'admire autant que vous l'acte héroïque de Baudin. Mais je considère la souscription comme une faute dans la situation de la France. C'est, dans tous les cas, la condamnation de la politique que je suis si péniblement depuis douze ans. Je ne puis en un jour désavouer douze ans de combat. Rien de plus simple que ce qui se passe. Les abstentionnistes vaincus par nous en 57 et en 63 tentent de prendre leur revanche et de substituer leur politique révolutionnaire, que j'ai toujours combattue, à la politique constitutionnelle des Cinq que je continue. Que voulaient les Cinq ? Amener le gouvernement à accorder la liberté pour éviter une nouvelle révolution. Que veulent les organisateurs de
L'AFFAIRE BAUDIN. I2à
la souscription? Empêcher le gouvernement d'accorder la liberté en l'affolant de terreur, et par là rendre inévitable une nouvelle révolution. Je lutterai jusqu'au bout pour l'empêcher. Je vois recueil, comment voulez-vous qu'étant pilote j'y jette le navire? Après le naufrage, j'aurai beau dire à ceux qui survivraient : Je vous ai écoutés et voilà pourquoi nous avons sombré. Ils me répondraient : Votre devoir était de nous résister. Je résiste. Conservez-moi votre amitié. » L'effet de mon refus fut immédiat et tel qu'on l'avait annoncé. Les comités de toutes les nuances décrétèrent mon exclusion ; il fut même convenu que mon échec serait le but principal à poursuivre dans les élections prochaines de Paris. De son côté, Rouher ne se sentait pas d'aise de cette proscription. Il la seconda en faisant dire sur tous les tons à son écrivain soudoyé : « Nous ne sommes pas avec la Gauche, mais nous reconnaissons que ce sont des hommes de principes et d'honneur. Emile Ollivier n'est qu'un transfuge. » Mes amis n'étaient pas mieux traités. L'un d'eux, Laroche- Joubert, se présente à Angoulême comme partisan de l'empire libéral. Malgré les principes de l'union dynastique de Pinard, Saint-Paul le combat à outrance. Le lendemain de son élection, Laroche-Joubert m'écrivait : « Vous avez probablement appris le succès qu'ont remporté dans la circonscription d'Angoulême les idées que vous avez entrepris d'inaugurer à la Chambre et que j'ai si vivement applaudies. Elles viennent.
de me procurer un triomphe, malgré une inqualifiable pression administrative. »
Tous les appuis s'effondraient autour de moi. Déjà, par la mort de Walewski, l'accès direct auprès de l'Empereur m'était fermé. La mort d'Havin, directeur du Siècle, me livra définitivement à la merci des Irréconciliables. Havin était un esprit très avisé, modéré, sans haine contre l'Empereur, ni contre l'empire, en rapports presque amicaux avec les ministres, ne faisant l'anticlérical que pour se dispenser d'être antidynastique. Il avait été le créateur de ma candidature en* 1857, j'avais été son défenseur lors de ses démêlés avec Kervéguen ; il eût certainement fait le possible pour ne pas me combattre ; y eût-il été contraint, il n'y aurait apporté nulle acrimonie. Après lui la direction du Siècle passait à des énergumènes décidés à la plus impitoyable guerre. Clément Duvernois me faussait aussi compagnie. Il n'y avait pas de cfuoi surprendre. Dépourvu de conscience et de moralité, il changeait de théories, de relations, de conduite, suivant que son intérêt semblait l'exiger; tel qui l'avait quitté son ami, le retrouvait le lendemain son adversaire, sauf à avoir une surprise inverse le surlendemain. Il m'avait tour à tour plusieurs fois abandonné et retrouvé. Je n'étais pas pour lui un ami auquel on se dévoue, ni un ennemi qu'on poursuit, pas davantage le représentant d'une cause qu'on aime : j'étais une carte dans son jeu. Il m'évitait lorsque la carte lui paraissait sans valeur, il me recher-
cliait lorsqu'il la croyait de bon jeu. Tant que j'avais été en relations avec l'Empereur, il m'avait fréquenté ; après l'avortenient du 19 janvier, il s'écarta. Craignant que Roulier ne lui fermât la porte et la cassette de l'Empereur, il s'était réconcilié avec lui, et pour ménager cependant Tavenir, il était venu me le raconter lui-même en ajoutant : a Cela durera jusqu'à ce que je puisse le renverser. » J'en étais donc réduit à Emile de Girardin, qui, certes, me défendait encore avec chaleur contre Delescluze. Malheureusement le dissentiment existant entre nous s'aggravait, car, de plus en plus, il prêchait la conquête du Rhin et la guerre, et de plus en plus je conseillais d accepter la transformation unitaire de l'Allemagne. Étant donnée la violence de son caractère, j'étais à tout instant exposé à une rupture avec lui qui m'eût laissé sans journal, puisque j'avais eu l'imprévoyance de n'en pas fonder un moi-même ^ Je marchais donc désormais comme les cavaliers anglais de Balaclava, entre deux hauteurs couvertes d'une artillerie puissante qui me foudroyait. Avant de m'engager dans cette chevauchée périlleuse, je résolus d'élargir le plan primitif de mon livre, afin de laisser à mes amis le témoignage de ce que j'avais voulu et de faire de ce compte rendu de ma conduite un véritable testament.
1. Montpayroux à Emile Ollivier, 15 août : « J'ai vu quelquefois Giiardin depuis votre départ (15 août 1865). Nous avons causé de vous. U voit toujours en vous le ministre de la paix et de la liberté. Mais il veut — avant — du ministre de la guerre et de la gloire. Il n'en démordra pas. »
Delescluze et Blanqui venaient d'obtenir, dans Faffaire Baudin, un sérieux avantage. Ils se mirent en demeure de le poursuivre et organisèrent une campagne de réunions publiques. Les orateurs du cimetière Montmartre, Gaillard père et fils, Peyrouton, fortifiés par un jeune scélérat, Raoul Rigault, commencèrent des prédications dans le but de grouper et d'exciter les forces révolutionnaires. En 1848, les insanités plus ou moins grotesques se sont étalées avec succès dans les réunions publiques. Ainsi, je me rappelle une réunion dans laquelle, un jeune démagogue entassant déclamations sur déclamations au milieu de l'enthousiasme général, un malin crut l'embarrasser en l'interrompant pour lui dire : a Je voudrais savoir ce que le citoyen pense du droit au travail? » Le citoyen se recueille ; puis d'une voix de stentor : « La synthèse n'en est pas encore faite dans mon esprit, mais avec l'aide de l'honorable assistance qui m'écoute, rien n'est impossible au peuple français. » La salle faillit crouler sous les applaudissements. Dans les réunions publiques de 1868, il y eut certainement beaucoup de cette réjouissante éloquence, mais il y eut aussi un déchaînement d'idées confuses, contradictoires, violentes, dont la seule unité se trouvait dans la négation de ce que jusqu'à présent les hommes
LAFFAIRE BAUDIN. 125
sont habitués à considérer comme la condition permanente de la vie sociale, Dieu, la patrie, la famille, la propriété, la loi morale.
On prêchait le communisme, l'union libre, car le divorce, disait le profond cordonnier Gaillard, « n'est qu'un expédient orléaniste ». 93 était l'objet d'une véritable exaltation; les journées de Septembre tenues pour un des plus^ glorieux épisodes de notre histoire, etc. On anathématisait surtout la religion catholique, il fallait supprimer son salaire, son enseignement,, la détruire parce qu'elle était la cause de l'abrutissement de l'espèce humaine. Quoique la politique fût interdite, on ne ménageait ni les rois ni l'Empereur. Parfois quelques demi-fous se risquaient à réfuter les fous complets. Mais leurs discours n'étaient guère longs ; on les huait et, s'ils s'obstinaient, on les battait, on les jetait à la porte. On ne se contentait pas de ne pas supporter la contradiction chez soi, on allait l'interdire chez les autres : des catholiques courageux ayant tenté de prêcher leurs doctrines, on envahit la salle où ils s'étaient réunis, on les obligea à entendre, sans leur permettre d'ouvrir la bouche, des blasphèmes contre ce qu'ils venaient, défendre. Et tout cela au nom de la liberté.
Ces aberrations ne sont particulières ni à notre siècle ni au gouvernement de l'empire. On les retrouve comme une lie permanente au fond de toute société, et elles remontent à la surface dès que la tranquillité est troublée. Tout ce qui se passait en 1868 a été décrit pour l'éternité
par l'historien à la plume d'airain qui a analysé les maux politiques avec autant d'acuité qu'un autre ancien, Hippocrate, a disséqué les maux physiques : « Toujours dans la cité ceux dont les ressources sont nulles haïssent les bons, exaltent les méchants, détestent les choses anciennes, en haine de leur propre situation appellent de tous leurs vœux un boLdeversement universel; et se repaissent sans inquiétude de troubles et de séditions parce qu'il est aisé à l'indigence de se tirer d'affaire sans rien perdre ^ » Est-il un seul trait à ajouter à ce tableau pour avoir une idée exacte des bandes de Delescluze et de Blanqui? Cette perversité et cette démence ne sont pas dangereuses tant qu'existe un gouvernement fort qui ne permet pas qu'on jette les agents de police par-dessus les parapets. Le ministère aurait pu, d'un geste, mettre un terme à ce déchaînement idiot. Il n'avait pas même à intenter des poursuites, il lui eût suffi d'envoyer un commissaire de police énergique qui, au premier mot, eût dissous l'assemlDlée. Après quelques exécutions, les réunions anarchiques eussent pris fm. Au contraire il parut se complaire à ce spectacle. Les commissaires de police silencieux, inertes, laissaient tout dire. Ce système d'abstention, tant que des paroles on ne passait pas aux actes, n'avait pas d'inconvénients, car il préparait le moment prochain où l'opinion seule refrénerait les excès d'opinion.