Pasquier, Lettres, XII-LXIII
Roche fort ne trouvait devant lui aucun adversaire de taille à le mater. Celui qui y prétendait, Paul de Cassa^nac, le rédacteur du Pays, le fils du député du Gers, manquait de tout ce qui peut ramener une opinion irritée; il ne savait que Texaspérer. Au virtuose du coq-àl'âne, du calembour, des cabrioles drolatiques, il répondait par le lyrisme de l'injure et de l'engueulement. Il se définissait ainsi lui-même :
« Nous sommes la meute ardente et acharnée qui hurle et qui mord. Les seuls maîtres que nous acceptions en fait de style et de ton, ce sont les maîtres de la Grande Révolution, ce sont Camille Desmoulins, Marat, Loustalot, Champcenetz, Rivarol et consorts ^ » Entre les deux champions il y avait encore cette différence : l'un se prenait au sérieux et, de nature rageuse, rageait véritablement, tandis que l'autre, sceptique, se moquait de lui comme des autres et s'amusait. De plus, le rédacteur du Pays écrivait sans risque, car il était du côté du manche et son journal était subventionné, soit par les fonds secrets, soit par la cassette de l'Empereur. Rochefort, au contraire, s'exposait tous les jours à des condamnations sévères, à l'amende, à la prison, à l'exil. Tous les deux eussent pu cependant faire mieux que de parader sur les tréteaux pour obtenir des applaudis-
1. P«î/.s 19 novembre 1886. Quoique cet article soit postérieur à la Lanterne, il est la caractérisation exacte de la méthode employée par Gassagnac dès son entrée dans le journalisme.
LA LANTERNE. Il
sements et des sous, car Rochefort, quand il oubliait ses nigauds du boulevard, savait écrire de solides et savoureux morceaux, et Cassagnac des pages éclatantes de coloris et d'éloquence. La perspective d'être dévoré par la meute Maratiste ne plaisait pas au public; elle poussait encore plus vers Kochefort, en qui l'on voyait le bâton qui la forcerait à rentrer au chenil.
Il fallut cependant en finir par où l'on aurait dû commencer et poursuivre : Rochefort fut condamné contradictoirement à quatre mois de prison pour coups et blessures portés à l'imprimeur qui avait édité des calomnies contre lui, puis successivement, par défaut, à un an de prison et 10000 francs d'amende (14 aoûii, et à 13 mois de prison et 10000 francs d'amende (29 août). Il se réfugia en Belgique auprès de Victor Hugo et y continua sa Lanterne devenue alors simplement une œuvre anti-patriotique, car elle était lue seulement par des étrangers qu'elle excitait au mépris du gouvernement national, et en dépit de toutes les ruses elle ne pénétra presque plus en France.
Néanmoins, malgré sa disparition, le mouvement qu'elle n'avait pas suscité, et auquel elle avait simplement donné le moyen de se manifester, continua à se produire sous les formes
i2 L'EiMPlRE LIBÉRAL.
les plus diverses. Le fils du général Cavaignac, élève du collège Charlemagne, fit un outrage public et personnel au jeune prince impérial. Lauréat, il devait, selon l'usage, recevoir son prix des mains du prince. Comme il se rendait à l'appel, sa mère se dressa et d'un geste impérieux lui intima de rester à sa place. Il obéit. Le prince était demeuré tellement impassible que son gouverneur même crut qu'il n'avait pas compris. « Mais en arrivant aux Tuileries la fermeté du pauvre enfant était épuisée, et il se mit à fondre en larmes ^ »
Jules Grévy, jusque-là contraire au serment parce que, quoi qu'on pût dire, il impliquait une adhésion à l'ordre constitutionnel existant, se laissa entraîner et fut nommé par une immense majorité dans le Jura. L'opposition se vanta un instant d'obtenir un succès encore plus significatif dans le Var par la nomination de Dufaure. Le candidat naturel dans la circonscription eût été mon ami Philis, qui avait réuni à l'élection précédente une minorité considérable et dont les chances s'étaient accrues depuis; mais son succès eût été celui de ma politique, tandis que celui de Dufaure impliquait l'adhésion à la politique inexorablement hostile. Philis s'effaça, soutint même celui qui le supplantait, et cependant Dufaure échoua (septembre 68). Cette défaite consola le gouvernement de l'élection de Grévy ; il en triompha beaucoup trop, car il avait