‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 32 sur 165 · Journal de Charles de Hohenzollern, 3/15 janvier · texte numérisé non relu

Journal de Charles de Hohenzollern, 3/15 janvier

prince n'avait pas besoin, d'ailleurs, crètre endoctriné. Il était de tout cœur dans les sentiments de son père et il lui écrivait : « La France a perdu ici beaucoup de terrain. Or, tout ce que la France a perdu, c'est la Prusse qui Ta gagné. » En effet, le consul de Prusse à Bucharesl, Kaysserling, était, plus que ses ministres, son véritable inspirateur, celui qui donne le conseil décisif dans les crises graves.

Guillaume ne lui ménageait pas les encouragements. Il chargea Kaysserling, en congé à Berlin, d'écrire au prince : <( Le Roi m'a dit : — J'ai conservé l'espoir de tenir encore un certain temps la Prusse éloignée de la bagarre orientale. Mais maintenant que mon cousin Charles est en Roumanie, nous avons, sinon par des traités, du moins moralement^ le devoir de le soutenir aussi bien et autant que possible \ » Malgré l'opposition de son ministre de la Guerre, et bien que l'armée prussienne ne fût pas complètement pourvue, il fît céder à son vassal 15000 fusils à aiguille. Bismarck ne se montrait pas moins serviable : il recommandait le rapprochement delà Roumanie avec la Russie, « toutefois en évitant de le rendre trop ostensible afin de pouvoir s'allier au moment opportun avec telle autre puissance qui aurait plus de chances de succès ». Le prince le remerciait avec effusion : « J'apprends avec quelle chaleur Votre Excellence s'occupe des intérêts de la Roumanie

\. Journal, 14/26 juillet 1868.

et des miens. J'ai à cœur de ne pas tarder à \ous exprimer pour cela ma gratitude la plus cordiale et je prie Votre Excellence d'être convaincue que je sais apprécier cela au plus haut degré. Mais ausièi la Prusse trouvera constamment en moi un représentant zélé de ses intérêts en Orient. Je tiens le comte Kaysserling, qui s'est toujours mis à ma disposition avec le plus grand empressement, au courant de tous les événements, en sorte qu'il sera en état d'envoyer à Votre Excellence des rapports complets ^ » Il était cependant obligé de mettre des ménagements dans son inféodation prussienne, car le petit peuple sur lequel il régnait professait une antipathie traditionnelle contre la Prusse et éprouvait au contraire un sentiment de gratitude envers la France à laquelle il devait son indépendance. 11 fallait donc cacher le vasselage sous une éclatante enseigne roumaine.

Bratiano était l'homme qui convenait à cette tache : il fut le ministre de prédilection. On a donné des explications diverses de sa faveur. Le charme de sa personne, son intelligence pénétrante, son dévouement y étaient pour beaucoup; ses origines révolutionnaires y étaient pour plus encore. Le prince, isolé dans un pays étranger, au milieu de boyards de fidélité suspecte, de prétendants attachés à leurs espérances, trouvait, dans Bratiano étroitement uni à Rosetti le chef de la démocratie, une sauvegarde

i. 27 janvier 1868.

contre le parti dont l'hostilité avait été fatale à ses prédécesseurs. Mais ce qui le rendait pardessus tout précieux, c'est le vaste étalage qu'il faisait de son patriotisme, grâce auquel le prince pouvait rester Prussien sans être inquiété ni suspecté. Le programme de Bratiano flattait la passion nationale : il voulait s'affranchir de la suzeraineté de la Porte, aider les nations voisines, comme les Bulgares, à conquérir leur indépendance, constituer une grande Boumanie par la réunion des Boumains de Transylvanie et de Bessarabie. Il faisait de la principauté une espèce de camp retranché où l'on s'armait à outrance, au delà même des ressources du pays, et d'où sortaient des excitations aux Boumains de Hongrie et aux Bulgares.

Cette politique entreprenante et perturbatrice ne semblait pas offusquer les hommes d'État anglais, qui commençaient à professer moins dévotement le dogme de l'intégrité de l'Empire ottoman; elle déplaisait à Napoléon ÏII, qui considérait ces tentatives d'indépendance comme une véritable méprise politique : « Ne voyezvous pas, faisait-il dire par Moustier, que vous n'avez aucun intérêt à détruire les garanties exceptionnelles assurées par votre union avec la seule puissance dont vous n'avez rien à redouter? » Le prince Charles parut un moment se rendre à ces observations et accepta la démission du favori*. Mais à la suite d'un voyage à

Page 1