‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 40 sur 165 · ROUHER MAITRE ABSOLU DU GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

ROUHER MAITRE ABSOLU DU GOUVERNEMENT

En 1832 les whigs avaient fait voter une réforme électorale contre les tories. Ceux-ci leur rendirent la pareille en 1867, en en faisant voter une contre les whigs au profit des classes populaires et des radicaux. Ce fut Disraeli qui amena ses amis à ce coup hardi : <( Demeurer immobile en présence d'adversaires qui se précipitent sur vous est, leur dit-il, une mauvaise tactique; mieux vaut les débusquer en se lançant sur eux; enlevons-leur le monopole du libéralisme et des réformes. » Avec ce talent merveilleux où le sarcasme se mêlait à la puissance et la logique à l'imagination, il fit donc voter un bill de réforme qui créait en plus dans les comtés 200 000 électeurs et dans les bourgs au moins un million, donnant ainsi au système électoral une assiette démocratique qu'il n'avait point encore eue. Mais presque toujours la réforme dévore le réformateur et ceux qu'il affranchit lui

témoignent leur gratitude en l'immolant. Il en advint ainsi de Disraeli.

Son adversaire politique et personnel, Gladstone, a été, avec Bismarck, l'homme d'État qui a le plus souvent passé d'une opinion à une autre radicalement opposée, sans le nier, et encore moins s'en défendre, s'en vantant au contraire comme d'un acte de vertu patriotique et de sagesse d'État. 11 avait autrefois employé cette éloquence puissante, enflammée, persuasive, à démontrer que l'Église protestante d'Irlande, véritable institution d'État richement dotée, devait être respectueusement défendue et maintenue. En 1867. avec la même éloquence, la même conviction, le même succès, il démontre que cette Église doit être détruite et dépouillée. Disraeli combattit sa motion, toutefois sans mettre dans sa résistance la vigueur que Gladstone mettait dans son attaque. A une affirmation absolue, il ne répondit point par une négation absolue, mais par une demi-concession, et accorda qu'il y avait quelque chose à faire après enquête. — Alors pourquoi ne pas faire tout et immédiatement? dit Gladstone encouragé. La Chambre adopta cet avis et, aux premières lueurs de la journée du 1^^' mai 1868, elle vota, à 330 voix contre 265, la résolution réclamant l'abolition [dis establishment).

C'était le cas d'user de la prérogative constitutionnelle d'une dissolution, car le projet d'une destruction de l'Église d'Irlande n'avait pas été soulevé aux dernières élections, le corps élec-

toral n'avait pu donner son avis, et il y avait lieu de le lui demander. La difficulté était que les arrangements nécessaires pour la mise en œuvre de la réforme électorale, surtout en Ecosse et en Irlande, n'étaient point achevés. Disraeli donna donc sa démission, mais la Reine ne l'accepta point et lui accorda le droit de dissoudre en remettant en novembre les nouvelles élections et en signifiant que le ministère, jusque-là, s'abstiendrait de traiter tout sujet donnant lieu à une lutte de partis. De ce moment, quoique Disraeli continuât à siéger sur les bancs à droite du speaker et Gladstone sur ceux de gauche, ce fut en réalité Gladstone qui dirigea les travaux de la Chambre.

Les élections eurent lieu en novembre, Gladstone y déploya une prodigieuse activité : il enflamma littéralement l'Angleterre, en développant cette thèse que la Séparation est l'acquittement d'une dette de justice, la réparation d'une iniquité nationale, une condition indispensable au succès de tout effort qui assurerait la paix et la sécurité du pays et arracherait le clergé dévoué à la fausse situation dans laquelle il se trouve. Quand on lui reprochait son changement, il répondait tranquillement qu'il avait modifié ses opinions parce que les circonstances s'étaient modifiées et qu' « un homme d'État doit suivre le mouvement des idées, s'il n'a pas le pouvoir d'Apollon qui détournait les fleuves de la Troade » . Disraeli réfuta les attaques de son adversaire dans une lettre à ses électeurs : « Le gouverne-

ment de Sa Majesté a opposé et opposera à cette politique (la séparation de l'Église et de l'État) une résistance absolue. Le maintien du lien qui rattache la religion à l'exercice de l'autorité politique est une des principales garanties de la civilisation. » Le maintien de la liberté religieuse ne peut être assuré que par la suprématie du souverain, non seulement en matière temporelle, mais en matière ecclésiastique. Cette suprématie seule nous permettra de résister à l'Église romaine, dont la chute de notre Église assurerait le triomphe définitif. » Puis il attendit, dans une quiétude parfaite, l'issue de la lutte : il comptait que les nouveaux électeurs le remercieraient de leur avoir donné la vie politique, et que les anglicans menacés par l'atteinte portée à l'Église d'Irlande le défendraient. Tous ses espoirs furent déçus : les nouveaux électeurs, à peu près unanimes, votèrent contre lui; les anglicans restèrent tièdes, tandis que les non-conformistes protestants se montrèrent aussi ardents que les catholiques, les libéraux et les radicaux à soutenir ses adversaires. A la vérité, Gladstone avait échoué dans le Lancashire mais, recueilli parle bourg radical de Greenwich, il obtenait une majorité de H2 voix. D'après les précédents, Disraeli eût dû attendre la réunion du Parlement : il la devança par sa démission. C'était une innovation constitutionnelle, « car, pour la première fois, il était reconnu ouvertement que la Chambre des communes elle-même était d'importance moindre que les électeurs qui la formaient, et qu'un mi-

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nistre pouvait déférer à Topinion publique sans attendre qu'elle se fut manifestée par un vote formel de cette Chambre ^ » Disraeli conseilla à la Heine de ne pas perdre son temps à des combinaisons moyennes et d'appeler tout de suite le véritable maître de la situation. Il refusa pour lui-même la pairie, Tordre de la Jarretière, et n'accepta que le titre de pairesse pour sa femme dévouée.

En l'après-midi du 1^' décembre, Gladstone, en manches de chemise, la hache à la main, coupait un arbre dans son parc de Hawarden, tandis qu'un de ses amis, debout à ses côtés, tenait sous le bras son pardessus. Arrive un télégramme de Windsor, annonçant le soir même que le général Grey apporterait un message de la Reine. Gladstone prend le télégramme, l'ouvre, le lit, le tend à son ami en disant seulement : « Très significatif I » et se remet à cogner son arbre, puis, tout à coup, s'arrête, s'appuie sur le manche de sa hache, et, les yeux levés au ciel, la figure animée d'une volonté intense, il s'écrie d'une voix ardente : « Ma mission est de pacifier l'Irlande. » Et il se remet à couper son arbre .

Il y eut quelques nouveautés dans la composition du ministère (10 déc). A côté des hommes qui avaient appartenu à l'aristocratie gouvernante, tels que Clarendon, Granville, Grey, Kimberley, Argyll, Hartington, siégeaient des

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