Spencer Walpole, The Hislory of twenty ftve years
fils de leurs œuvres, appartenaut à un monde jusque-là peu mêlé au gouvernement : le manufacturier Briglit, admirable orateur, quoiqu'il n'eût été ni avocat ni professeur; Lowe, journaliste politicien en Australie; Goschen, associé d'une grande maison financière ; Forster, membre d'une manufacture du Yorkshire; Childers, agent général de la Compagnie Générale. Les classes moyennes entraient aux affaires poussées par les nouveaux électeurs. L'essentiel pour nous était le choix du ministre du Foreign Office. Certainement sous un chef dominateur comme Gladstone^ le ministre des Affaires étrangères ne pouvait agir dans les grandes circonstances que conformément aux idées du Premier. Cependant son caractère et ses idées propres n'étaient pas de moindre importance, car avec lui auraient lieu les contacts journaliers d'où naissent les bon& ou les mauvais rapports. A cet égard nous n'avions qu'à nous féhciter. Grand seigneur de la vieille école, de haute taille, d'une beauté et d'une grâce séduisantes, qui étaient l'apanage de toute sa famille, d'une conversation ouverte, entraînante, enjouée, d'une inteUigence vive, plus étendue qu'originale, Clarendon était bien vu de tous et avait en Europe beaucoup de crédit et de considération. Il avait commencé sa carrière en Irlande dans l'administration des Douanes, puis il avait été plénipotentiaire à Madrid où il avait connu la famille de l'Impératrice Eugénie, ce qui lui donnait un accès particulier auprès de la cour impériale. Nous n'avions
eu qu'à nous louer de Stanley : loyalement amical en toute circonstance il nous avait aidés à sortir du mauvais pas de l'afï'aire du Luxembourg et n'avait gêné par aucune visée à la prépotence la liberté de notre politique en Orient. Nous pouvions attendre mieux encore de la part de Clarendon, ami personnel de l'Empereur.
A cette époque il était d'axiome parmi les hommes d'État anglais de tous les partis que la constitution d'une grande Allemagne entre les mains de la Prusse était un avantage pour l'Angleterre. Et si Sadowa avait été envisagé par nous comme une de nos défaites, ils l'avaient accueilli, eux, comme une de leurs victoires. Ils se croyaient, par la nécessité où nous nous trouvions désormais de veiller à notre frontière du Rhin, garantis contre les velléités d'invasion que leur imagination leur prêtait périodiquement, même quand nous étions gouvernés par le peu envahisseur Louis-Philippe. Gladstone et Clarendon ne ménageraient donc pas leurs bonnes grâces à la Prusse; cependant ils ne nous les refuseraient pas non plus, et si, dans une lutte avec l'Allemagne, nous n'avions pas à espérer de les voir à nos côtés, nous étions assurés de ne pas les rencontrer devant nous. D'autant plus que, par réaction contre les procédés de Palmerston, Gladstone était aussi peu disposé à se mêler des affaires des autres que celui-là était enclin à y intervenir à tout propos.
no L^EMPIRE LIBERAL.
Pinard conservait toujours l'appui de l'Empereur, mais c'était peu pour l'emporter sur Rouher, soutenu par l'Impératrice et parla majorité du Corps législatif, qui voyait en lui l'instrument de sa réélection. Un dissentiment de [première importance rendit incompatible dans un même cabinet l'existence du ministre de l'Intérieur et du ministre d'État. Pinard avait ingénument accepté le système de l'Union dynastique que l'Empereur avait fait défendre par Duvernois dans Y Époque et recommandé à son ministre ^ Il ne s'était pas rendu compte qu'à aucun prix Rouher ne se rallierait à cette thèse, car pour le ministre d'État les véritables adversaires à évincer n'étaient pas les députés bruyants de la gauche, dont le nombre ne s'accroîtrait pas au point de devenir menaçant : c'étaient les députés du tiers parti auxquels une portion de la Plaine était disposée à s'adjoindre. Si ce tiers parti n'avait eu à sa tête que Buffet, quelque considérable que fût sa personnalité, Rouher ne s'en serait pas inquiété ; mais Emile Ollivier lui prêtait son concours et celui-là était beaucoup plus dangereux, par suite de la sympathie que continuait à témoigner pour lui l'Empereur, et de sa prise sur une partie considérable de
l'opinion. Or si l'on acceptait le principe de l'Union dynastique, le tiers parti et Emile Ollivier se proclamant dynastiques autant que libéraux, il n'était pas possible de les combattre; l'on eût introduit soi-même l'ennemi dans la place et Rouber n'y pouvait consentir. Pinard, dans deux conseils à Fontainebleau et à Paris, essaya de faire prévaloir son opinion. Rouber fît ajourner la solution et, profitant de ce délai, pressa l'Empereur de ne pas ouvrir une brèche dans le système sauveur des candidatures officielles. L'Empereur, de plus en plus faible, sacrifia son ministre de l'Intérieur à Roulier comme il m'avait déjà sacrifié. Il lui écrivit une bonne lettre^ et lui offrit le Sénat. Pinard préféra la promesse d'un siège de député à Cambrai : au Sénat il eût été enseveli, tandis qu'à la Chambre, dont l'importance s'accroissait sans cesse, il se promettait de prendre une belle position à la tête des semi-libéraux.
Rouher lui fît donner comme successeur
1. « Mon cher Monsieur Pinard, — Des considérations qui ne devront en aucune manière vous faire supposer que vous avez perdu ma confiance, m'engagent à vous remplacer au ministère de l'Intérieur. Je reconnais tout le zèle et tout le dévouement que vous avez apportés dans ces fonctions, et ce n'est pas sans regret que je me suis décidé à un nouveau changement. Je vais vous appeler au Sénat, pour avoir le droit de faire appel plus tard à votre patriotisme si je trouve une occasion d'employer votre talent et votre intelligence des affaires. Croyez, mon cher Monsieur Pinard, à ma sincère amitié. — Napoléon. J'ai choisi M. de Forcade La Roquette pour vous remplacer.
« 16 décembre 1868. »
Forcade de la Roquette qui s'était distingué dans Foffice de ministre de l'Agriculture et du Commerce, partisan convaincu des candidatures officielles. Il eût bien voulu garder Saint-Paul. Mais il fallait accorder quelque satisfaction à l'Empereur : le directeur politique tomba avec son ministre et fut envoyé à la préfecture du Nord. Gressier, député, sur lequel Rouher comptait également, succéda à Forcade. On profita de ce remaniement pour remplacer Moustier, rendu incapable par la maladie de remplir ses fonctions. Ce dernier changement était décidé depuis longtemps dans l'esprit de l'Empereur, et n'était retardé que par la difficulté de lui trouver un successeur. Rouher offrait La Valette ; quoique l'Empereur eût du goût pour cet homme aimable, il hésitait : en 1849, quand Odilon Barrot était président du Conseil, c'était le ministre de la justice, Abbatucci, Corse très fin et peu orateur, qui inspirait les idées de son disert ami, et l'Empereur disait en riant : « Chaque fois que je vois Rouher et La Valette, il me semble voir Odilon Barrot et Abbatucci. » Cependant il se décida à mettre La Valette aux Affaires étrangères. Rouher se voyait donc maintenant le maître vraiment absolu du gouvernement, car Forcade, Gressier, La Valette, étaient plus ou moins ses hommes, et il n'y avait pas à se préoccuper de Niel, absorbé par son immense labeur militaire, encore moins de Magne qui ne fut jamais ni pour ni contre personne, mais uniquement pour lui-même.
MINISTERE GLADSTOXE-CLARENDOX. 173
Rouher augmenta ses moyens d'action en mettant la main sur le Moniteur universel ,]o\\vn?i\ officiel. Le Moniteur, fondé en 1788 par la maison Panckoucke, avait vu naître et mourir tous les gouvernements qui se sont succédé depuis 89, ouvrant impartialement ses colonnes aux débats de la Convention et à ceux de la Chambre Introuvable, témoin et narrateur impassible des révolutions, collection précieuse, où tous les événements quotidiens étaient enregistrés comme dans le livre du destin. Il était resté une propriété privée. Son prix était élevé et sa publicité restreinte. En 1832, le gouvernement impérial, voulant lui donner une diffusion plus considérable, fît avec lui de nouveaux arrangements, et le prix d'abonnement fut abaissé de 112 à 40 francs. Plus tard, en 1860, lorsque la publicité fut rendue aux débats du Corps législatif et du Sénat, l'administration du x>/o/2//<?//'/' s'engagea à les publier intégralement, moyennant une indemnité de 120 000 à 280000 francs par an, et en retour de l'obligation de distribuer un certain nombre d'exemplaires ; le journal fut exempté des droits de timbre et de poste; enfin il fut complété par un Petit Moniteur du soir, le premier de ces petits journaux à un sou qui, depuis, se sont si considérablement développés.
Il continua d'être dirigé par ses propriétaires, qui restaient libres de composer comme ils l'entendaient la rédaction littéraire, sauf le veto du ministre dans les attributions duquel il était placé. Cette demi-indépendance allégeait la res-
ponsabilité du pouvoir, qui n'était plus engagé que par la partie officielle, et [)ermettait de mettre au compte de la direction les bévues auxquelles, en raison de la rapidité du travail, tout journal, même officiel, est nécessairement exposé. Elle fournissait aussi au gouvernement des excuses commodes, des échappatoires précieuses ^ Son directeur était Paul Dalloz, le fils du célèbre jurisconsulte, homme du plus charmant esprit, d'un jugement fin et sûr, d'un caractère délicatement loyal, d'une discrétion et d'une probité à toute épreuve, qui, par son éducation, ses contacts, ses propres idées, penchait vers les opinions libérales ; il le marquait très discrètement, et sans que le gouvernement en pût prendre aucun ombrage, dans la partie littéraire et artistique chaque jour plus développée. Rouher, agacé de cette petite indépendance, voulait à la tête de la feuille officielle un fonctionnaire complètement à lui. Il trouvait à cette combinaison un bénéfice précieux : les ministres étant égaux, chacun d'eux envoyait directement au Moniteur des communications qui souvent gênaient ses
i. Pour n'eu citer qu'un exemple, à l'époque de l'attentat d'Orsini, une Adresse des colonels de l'armée, conçue en termes pre.'^que menaçants pour l'Angleterre, accusée de donner refuge aux assassins, fut inse'rée au Moniteur. Le gouvernement britannique s'en émut et demanda des explications. C'était bien le gouvernement français qui avait fait publier cette violente adresse ; mais elle ne figurait pas dans la partie officielle ; l'insertion fut rejetée sur le compte de l'administration du Moniteur, qui endossa la responsabilité du document.
collègues et initiaient le public à la coexistence, dans le Conseil, d'opinions diverses aux prises entre elles ; ainsi Duruy avait fait insérer un rapport sur rinstruclion publique qui déplut aux autres ministres et fut désavoué. C'était donc un privilège considérable que de disposer seul de la publicité officielle. Rouher se l'attribua sans partage. Le traité avec la maison Panckoucke arrivait à son terme ; il ne le renouvela pas de gré à gré, et, sous ])rétexte d'économie, il fit mettre en adjudication l'entreprise de la publicité officielle. Cette adjudication évinça la maison Panckoucke au profit d'une société dirigée ])ar Wittersbeim, imprimeur honorable, actif, intelligent. Le cahier des charges plaça le journal tout entier sous l'autorité exclusive du ministre d'Etat : seul il dirigerait même la partie historique et littéraire, et choisirait les écrivains chargés de sa rédaction. Les propriétaires ne conservaient d'autorité que sur les faits divers, les annonces, le bulletin financier. Encore étaitil stipulé que le ministre avait le droit d'interdire ou de supprimer toute annonce qui lui paraîtrait présenter un inconvénient. Rouher eût voulu conserverie titre de Moniteur, journal officiel; Dalloz s'y opposa, revendiquant le titre comme sa propriété personnelle et celui adopté fut tout uniment /<9^^/72«/ officiel. C'est ainsi qu'il parut à partir du 1" janvier 1869 K
1. Dalloz continua pour son propre compte la publication du Moniteur, qui pendant de longues années fit bonne figure dans la Presse et qui aujourd'hui est mort.
Rouher avait, de la sorte, acquis une suprématie de plus sur ses collègues. Viennent maintenant les élections, lui ramenant la tourbe docile de ses candidats officiels accrue par des sièges conquis sur le tiers parti amoindri sinon annihilé, qu'Emile Ollivier battu à Paris et dans le Var soit rejeté dans la vie privée, et il restera le Mazarin tout-puissant préparé pour la future régence. En attendant, il pourra pratiquer à l'aise sa politique libérale sans conviction, autoritaire sans prestige, et plus tournée à la destruction des amis qui voulaient consolider l'Empire en l'améliorant qu'à l'anéantissement des ennemis qui travaillaient à le renverser par une opposition irréconciliable.