CHAPITRE VIII
Une des premières pièces que le nouveau ministre La Valette trouva sur son bureau fut une communication de Bismarck à son chargé d'affaires : « Il nous semble que laPorte, en expulsant les Grecs, dépasse le but et qu'elle compromet la tranquillité dans toutes les localités habitées par les Grecs. Nous nous associerons avec plaisir à toute représentation énergique de la part des puissances protectrices contre un procédé de nature à irriter l'opinion publique de tous les pays européens, ainsi qu'à toute invocation au protocole de Paris de 1856, dans lequel les signataires se sont promis d'essayer, si la guerre est imminente, d'amener une entente commune. Par le transport des négociations au sein d'une conférence, à Londres ou à Paris, on pourrait espérer que cette affaire soit traitée d'une manière plus calme qu'à Gonstantinople. Demandez si le Gouvernement impérial est disposé à la convocation d'une conférence ad hoc des représentants des différents pays. » (18 décembre.) Cette
communication fut aussitôt appuyée par l'ambassadeur de Russie. C'était, en effet, pour rendre un service à Gortchacow, dont la situation compromise aurait enlevé toute autorité à cette démarche, que Bismarck en avait pris l'initiative. Après s'être assuré le bon vouloir de la Hongrie dans l'affaire de la Roumanie, il gagnait une fois de plus les bonnes grâces de la Russie.
La Valette se hâta de répondre qu'il n'avait aucune objection à la réunion d'une conférence. Une conférence? c'était le rêve perpétuel de l'Empereur, c'était sa panacée universelle, car il avait autant de goût pour le parlementarisme européen, qu'il en avait peu pour le parlementarisme français. Une conférence I A cette proposition La Valette bondit d'aise, et sans respirer il interroge aussitôt les puissances (21 décembre) ; il leur fait savoir pour les décider que la Russie a déjà accepté. L'Autriche et l'Italie répondent sans désemparer : « Nous irons aussi. » Clarendon est un peu moins prompt : « A quoi bon, une conférence? Les torts de la Grèce sont si évidents qu'une délibération européenne est superflue. Il suffît que les trois puissances garantes intiment à la Grèce l'ordre de se ranger aux règles internationales; elle sera bien obligée d'obéir et la question sera réglée en quelques jours, tandis qu'on ne peut prévoir ce qui sortirait d'une conférence européenne. — Sans doute, ripostait La Valette^ mais il faudrait que les trois puissances garantes fussent d'accord, et la Russie nous a maintes fois déclaré
qn'elle ne consentirait jamais à exercer une pression sur la Grèce. En outre, limiter la délibération aux trois cours garantes serait en exclure la Prusse et l'Italie. Était-ce possible? Que le fait soit agréable ou désagréable, on ne peut nier que la Prusse ait aujourd'hui en Europe une position fort différente de celle qu'elle y occupait, il y a quarante ans, et son droit à participer au règlement de n'importe quelle question européenne ne peut être contesté. L'Italie a pris aussi une telle place qu'il n'est plus possible de la tenir en dehors de nos règlements. » Cette dernière considération parut décisive à Clarendon, à qui il ne déplaisait pas de grandir l'autorité de deux nations que l'Angleterre considérait comme ses clientes, et il accepta à son tour, en principe, la réunion d'une conférence, si l'on s'entendait sur les conditions préalables auxquelles elle serait subordonnée. Pour se donner le temps d'arriver à cette entente, La Valette demanda à Aali de laisser huit jours encore à l'élat comminatoire les mesures rigoureuses annoncées par l'ultimatum (22 déc. 1868). Aali, en le remerciant de sa confiance, lui accorda plus qu'il ne demandait. Il ajouta un autre délai de deux semaines aux quinze jours donnés primitivement : ainsi on aurait le loisir de causer.
Clarendon, malgré les sympathies helléniques de son chef, se montrait le plus sévère envers les Grecs. Il stipula que le mandat de la conférence serait strictement limité, que nulle pro-
position de céder la Crète à la Grèce ne serait permise, ni l'intégrité du territoire ottoman mise en cause, que toute question impliquant une ingérence dans les rapports du Sultan avec des sujets serait exclue, que l'unique but des délibérations serait de rechercher les moyens d'apaiser le différend entre la Turquie et la Grèce, et dans quelle mesure il convenait de faire droit aux réclamations de l'ultimatum turc (24 décembre). Le cabinet anglais stipula en outre expressément que si les deux parties ou l'une d'elles se refusait à se soumettre aux décisions de l'Europe, on ne les y contraindrait par aucune action coercitive, manifestation navale ou autre. Tous ces points accordés il fut décidé que la conférence se réunirait à Paris sur l'invitation de la France.
Les questions préliminaires n'étaient cependant pas épuisées. Restait à savoir la place qu'on ferait aux deux parties aux prises. Personne ne contesta à la Turquie le droit de siéger. La Russie demanda que la Grèce fût convoquée au même titre. La Turquie ne consentit à l'admettre qu'à titre consultatif, simple question d'honneur plus que d'intérêt pratique, car si la distinction importe dans une assemblée législative, où les questions se résolvent à la majorité des voix, elle n'est d'aucune importance dans une conférence où ni la minorité, ni même un membre dissident n'est lié par la majorité. Néanmoins la Turquie n'en voulut point démordre, et, malgré l'insistance de Gortchacow, les puissances se rangèrent à son point de vue. l\ y avait encore
à craindre que, même admis à litre consultatif, l'ambassadeur grec recommençât la manifestation de Cavour au profit de l'Italie au Congrès de Paris : Clarendon prévint cette entreprise en annonçant qu'il s'opposerait résolument à tout exposé, même théorique, des vues et des aspirations générales de la Grèce, et qu'il se retirerait plutôt que de s'y prêter. Rassurée ainsi contre toutes les éventualités, la Turquie accepta de participer à la conférence f31 décembre). Alors ce fut la Grèce qui refusa son adhésion si on ne la mettait pas sur le pied d'égalité. Les cours unanimes décidèrent que, tout en regrettant son absence, elles allaient délibérer sans elle.
Admirez maintenant, la sagesse de la grande Europe. En 1856, elle autorise le Piémont à lui raconter la douleur des villes italiennes aux noms retentissants, Venise, Milan, Florence, Rome, Naples; en 1869, elle met la main sur la bouche de la Grèce pour qu'elle ne lui redise pas la plainte de l'île qui fut jadis le joyau de la mer aimée du soleil. En 1866, elle qualifie de provocation le refus de l'Autriche de traiter de la cession de la Vénétie ; en 1869, elle trouve tout naturel que la Turquie ne tolère pas même qu'on lui parle de celle de la Crète. Elle permet aux Grecs des îles Ioniennes de s'unir à la mère patrie, elle l'interdit à ceux de l'île de Crète. Où trouver au milieu de ces contradictions la justice et le droit?
La conférence occupa sept séances (9 janvier- 18 février). On demeura d'accord de ne procéder à aucune enquête, tant les faits allégués par la Turquie étaient d'une notoriété incontestable. Mais on fit savoir au représentant du gouvernement hellénique qu'il pouvait transmettre au président de la conférence tous les documents de nature à disculper la Grèce des incorrections diplomatiques qu'on lui reprochait. La Grèce profita de cette autorisation et soumit à l'examen des plénipotentiaires un certain nombre de pièces. L'examen ne lui fut pas favorable; sa conduite fut blâmée par une déclaration collective sévère sous une forme modérée : « Après une étude attentive des documents échangés entre les deux gouvernements, les plénipotentiaires sont tombés d'accord pour regretter que, cédant à des entraînements sur lesquels son patriotisme a pu l'égarer, la Grèce ait donné lieu aux griefs articulés par la Porte Ottomane, le M décembre 1868, au ministre des Affaires étrangères de S. M. le roi des Hellènes. Il est constant en effet que les principes du droit des gens obligent la Grèce, comme toutes les autres nations, à ne pas permettre que des bandes se recrutent sur son territoire, ni que des bâtiments s'arment dans ses ports pour attaquer un État voisin. La conférence déclare que la Grèce est
tenue d'observer dans ses rapports avec la Turquie les règles communes à tous les gouvernements et de satisfaire aux réclamations formulées, de s'abstenir de favoriser, de tolérer : IMa formation sur son territoire de toute bande recrutée en vue d'une agression contre la Turquie ; 2° l'équipement dans ses ports de bâtiments armés destinés à secourir, sous quelque forme que ce soit, toute tentative d'insurrection dans les possessions de S. M. le Sultan. Cette déclaration sera portée sans délai à la connaissance du cabinet d'Athènes et les plénipotentiaires ont la conviction que la Sublime-Porte renoncera à donner suite aux mesures annoncées par elle comme devant être la conséquence de la rupture des relations diplomatiques, si, dans une communication notifiée à la conférence, le gouvernement hellénique défère à l'opinion émise par elle. Les plénipotentiaires expriment l'espoir que les deux gouvernements reprendront leurs relations. »
Quand on a longtemps vécu dans l'histoire, on n'est surpris d'aucune incohérence, cependant il est difficile de ne pas s'étonner de lire la signature de l'Italie au bas de cette déclaration. Qu'avait-eJle donc fait depuis 1859, si ce n'est ce qu'elle reprochait à la Grèce? X'avait-elle pas toléré ou favorisé la formation sur son territoire de bandes armées en vue d'agressions contre les voisins? N'étaient-ce pas des volontaires armés par elle avec sa complicité directe ou avec ses yeux fermés qui envahirent le Milanais, les États du Pape, le Napolitain? N'avait-elle pas toléré,
en ayant l'air de protester, l'armement dans ses ports de navires destinés à favoriser l'insurrection en Sicile par les Mille de Garibaldi? En réprouvant le présent de la Grèce, c'était son propre passé qu'elle condamnait.
La Turquie adhéra immédiatement à la déclaration, assurant quea si le cabinet d'Athènes faisait savoir qu'il souscrivait à cet acte, la Sublime- Porte renoncerait à mettre à exécuiion les mesures annoncées comme devant être la conséquence du rejet de son ultimatum ». Huit jours étaient accordés au roi de Grèce pour se prononcer. Le Roi fît preuve de décision. Ses ministres, Boulgari et Pierre Delyanni, auxquels les ardents reprochaient d'avoir été trop peu entreprenants, étaient accusés par les cabinets et la Porte de l'avoir été beaucoup trop : il leur était aussi difficile d'accepter que de repousser la déclaration de la conférence; ils se retirèrent; le Roi leur trouva des successeurs, et non sans peine, la plupart des hommes d'État étant intimidés par les clameurs de la rue, il finit par constituer un ministère : Zaïmis et Théodore Delyanni, cousin de Pierre, accefitèrent le mandat douloureux de notifier à la conférence la soumission de la Grèce (6 février 1869).
Cette soumission, ainsi qu'on l'avait exigé, était sans réserve, mais Th. Delyanni l'avait accompagnée d'une note dans laquelle il exposait éloquemment les douleurs de la Crète et les aspirations des Grecs. Cette note devait être remise à la conférence en même temps que la sou-
mission. La Valette se récria : « Vous avez Fair de reprendre ce que vous avez donné. Les résultats obtenus qui, malgré tout, vous sont favorables, sont remis en question, et vous aurez la responsabilité des malheurs que cette imprudence inutile déchaînera sur votre pays. » Rangabé, le ministre grec à Paris, comprit la vérité de ce langage et garda la note. La conférence prit acte de l'adhésion, déclarant rétablies les relations diplomatiques de la Turquie et de la Grèce, se sépara, et le lendemain, Rangabé remit la note de Delyanni à chacun des plénipotentiaires comme une pétition adressée à l'avenir.
La conférence avait rendu un service signalé à la Grèce en empêchant la main lourde de la Turquie de s'appesantir sur elle. Si elle ne se fût pas réunie, il serait arrivé quelques années plus tôt ce que nous avons vu en 1897 : la Grèce envahie, vaincue, ruinée. Son œuvre toutefois n'a eu qu'une durée éphémère et n'a pas prévenu les conflits futurs, car si elle a été le gendarme qui arrête les combattants près d'en venir aux mains, elle n'a pas été le justicier qui tranche souverainement leur différend. La véritable solution n'eût pas été celle que proposait Gortchacow, l'oppresseur de la Pologne devenu, par une contradiction imprévue, le patron de la Crète : à savoir, d'obtenir de la Turquie la cession de l'île aux Grecs. La Turquie n'avait pas plus le droit de céder, que la Grèce d'acquérir la Crète et d'en trafiquer entre elles en bien ou en mal
comme on fait d'un bétail. Les Cretois seuls étaient maîtres de disposer d'eux-mêmes, soit en restant unis à l'Empire ottoman, soit en s'annexant à la Grèce. Les puissances auraient donc dû, après avoir justement reproché au gouvernement hellénique ses provocations, ses manques de foi, ses violations de la probité internationale, se retourner vers la Turquie et lui dire : « Votre administration n'est ni aussi inintelligente ni aussi cruelle qu'on vous le reproche, et nous sommes convaincus que vous êtes disposés à l'améliorer ; mais entre les insurgés crétois et vous il ne s'agit pas de bonne et de mauvaise administration. Venant de vous, le plus parfait gouvernement leur paraîtrait mauvais : ce qu'ils veulent, c'est leur indépendance, leur réunion aux frères dispersés de la grande patrie. Ces insurgés, prétendez-vous, ne représentent qu'une minorité venue du dehors; il vous est aisé de les confondre. Laissez de côté l'appareil de la force, et, sous la forme qui vous conviendra, pourvu qu'elle soit libre, demandez aux populations si elles veulent, oui ou 7ion, continuer à faire partie de votre empire ; si c'est une minorité seule qui s'agite, la majorité dira non et tout sera terminé ; si elle dit ouï^ vous vous soumettrez à la volonté du peuple et ferez cesser une lutte qui vous épuise et déshonore la civilisation. >> Chimère! utopie! dira-t-on; mais cette chimère et cette utopie n'avaient-elles pas été pratiquées avec succès en Roumanie et dans les îles Ioniennes? N'en voyons-nous pas aujourd'hui le plus admi-
rable exemple? Depuis de longues années, la Norvège voulait être séparée de la Suède à laquelle on l'avait facticement unie en 1815; la Suède, plus forte, pouvait écraser par son armée la résistance norvégienne, lui mettre les fers aux mains et l'obliger à rester soumise. Elle lui a demandé de manifester sa volonté par un vote public sincère et quand la Norvège eut déclaré qu'elle voulait être indépendante, la Suède a déchiré les traités qui l'attachaient à elle et lui a rendu sa liberté. Elle a acquis un titre d'honneur impérissable dans l'histoire de la civilisation, en donnant une réalité pratique au seul principe qui puisse vaincre la guerre et pacifier tous les différends entre les peuples, le principe en dehors duquel ne peut se constituer un véritable droit international, le principe humain des nationahtés.