A Ghâteaurenard
de disparaître et que le maintien de la paix garantit au contraire notre autonomie. Sans doute il y a dans le pays des officiers et des membres du clergé orthodoxe protestant qui sont portésvers une union ])lus intime avec l'Allemagne entière en un seul tout, mais le clergé est sans influence; quant aux officiers, leur opinion basée sur leurs chances d'avancement dans une grande armée allemande n'est pas de nature à faire des prosélytes hors de leurs rangs; les sous-officiers et soldats même ne se laisseraient pas persuader. Si deux années passent sans événements extraordinaires, elles ne feront que raffermir dans les esprits la conviction qu'en définitive le Wurtemberg peut très bien continuer à exister dans les conditions où il se trouve aujourd'hui visà-vis du reste de l'Allemagne. » Notre ministre Châteaurenard, bon observateur, confirmait ces appréciations : <( Les sentiments particularistes s'affirment plus hautement depuis quelques mois, non seulement dans les populations, mais encore dans les s])hères du gouvernement; tous les collègues du ministre des Affaires étrangères, à l'exception de celui de la Guerre, tiennent un langage analogue. Les autres hommes politiques du Wurtemberg s'expli([uenl dans le même sens. Pour tout le monde enfin autour de moi, la durée de la paix est un des obstacles les plus sérieux au développement des idées unitaires en Allemagne. Enfin le dernier motif de Beust était qu'il n'avait point d'armée et que l'armée autrichienne, en ce moment, paraissait plus faible qu'en 1866. Il
estimait à un an, au moins, le temps nécessaire pour être en position d'agir autrement que par des phrases et des dépêches.
Cette situation explique sa politique vis-à-vis de la France, qui paraît double et qui n'est qu'embarrassée. En effet, en toute occasion et très publiquement, il exprime des sentiments d'amitié à l'Empereur, et se prononce en sa faveur, lorsqu'il a des affaires avec d'autres puissances. Il a même pour lui, spontanément, les attentions les plus délicates. Ainsi, le duc Philippe de ^Yurtemberg, petit-fîls de Louis-Philippe, gendre de l'archiduc Albert, colonel dans l'armée d'Autriche, se rendait souvent incognito à Paris; cet incognito ne l'empêchait pas de recevoir les personnalités notables du parti orléaniste; Beust craignit que la cour de France n'en ressentît du déplaisir, et pria l'archiduc Albert de faire des remontrances à son gendre ; puis, celui-ci n'en ayant pas tenu compte, il s'adressa à François- Joseph, qui défendit au jeune prince de continuer à compromettre le gouvernement autrichien, s'il tenait à rester dans l'armée.
L'expression trop accentuée de ces sympathies nous gênait même parfois dans nos relations avec la Russie que nous tenions à ménager. a M. de Beust, disait le Tsar à notre ambassadeur, prétend que votre entente avec l'Autriche
est si complète, qu'elle fait taire toutes celles que vous avez pu établir précédemment. «Gortchacow se plaignait de l'ostentation théâtrale avec laquelle Beust se prévalait de notre amitié : « Si ce langage n'était que de la jactance, on pourrait n'en faire qu'un cas médiocre, mais enfin, que voit-on dans tout l'Orient? Partout où se trouvent un consul français et un consul autrichien, partout où des agents des deux pays sont en présence, on constate le même langage, la même action, et cette uniformité pourrait donner à croire qu'ils obéissent à un mot d'ordre... L'empereur Alexandre a déclaré qu'il n'entrerait jamais dans une coalition contre la France ; cela est vrai, il l'a dit à Stuttgard, ici, à Paris, mais prenez garde que les paroles de M. de Beust ne vous donnent l'apparence d'être entrés dans une coalition contre nous. Je sais qu'il n'en est rien, mais, enfin, la croyance s'en établit dans tout l'empire d'Autriche, et gagne les provinces ottomanes. En vérité, les symptômes qui nous ont été signalés, les rapprochements que nos agents ont été à même de faire, se sont présentés un moment sous un jour si défavorable au maintien d'une entente entre nous, qu'il a fallu à l'empereur Alexandre toute sa confiance dans la loyauté de l'empereur Napoléon pour ne pas se sentir ébranlé * ! »
Et cependant, malgré l'étalage de ce beau zèle, pressait-on Beust de prendre un engagement