CHAPITRE XI
Sous la direction d'un ministre de la Guerre remarquable, le feld-maréchal lieutenant Kuhn, l'armée autrichienne subit une réorganisation complète. Trois lois sur le recrutement, point de départ delà réforme, furent successivement présentées, Tune sur l'armée active et les principes généraux, la seconde sur la landwehr, la troisième sur le landsturm. Celle sur l'armée active introduisait le service personnel obligatoire sans remplacement, avec plus de rigueur qu'en Prusse, puisque, d'une part, elle ne tenait pas compte de l'exemption acquise aux princes et comtes médiatisés, et, d'autre part, astreignait à taxer les individus qui, de fait ne servaient pas, soit parce que la levée votée par les Chambres n'eût pas compris tous les jeunes gens valides, soit pour d'autres motifs ; le produit de cette taxe serait consacré à l'entretien des invalides. La loi empruntait à la Prusse l'institution des volontaires d'un an. Le service normal dans l'armée en temps de paix était de trois ans, puis de sept dans la réserve et de deux dans la
landwehr, en tout douze ans. Le contingent était fixé pour dix ans à 93 000 hommes, et la partie valide qui n'y était pas comprise, faute de ressources budgétaires, formait une réserve de recrutement, autre institution prussienne. Les commandements se faisaient partout en allemand. Ces dispositions étaient les mêmes dans la loi hongroise que dans la loi autrichienne^ toutes deux du 5 décembre 1868.
La loi sur la landwehr obligeait à deux ans de service ceux qui étaient sortis de l'armée active et de la réserve. Ce corps correspondait en Hongrie aux honweds, commandés en langue magyare par des chefs indépendants du ministère de la Guerre commun et qui eussent été une véritable armée s'ils avaient eu les armes savantes. C'était une des concessions les plus importantes faites à la Hongrie; elle la considérait comme une garantie de son existence nationale. Le gouvernement autrichien ne voulut pas donner à sa landwehr une indépendance pareille ; il tint à la mettre sous l'autorité des commandants de divisions territoriales. L'extrême gauche et l'extrême droite demandaient, comme en Hongrie, que la landwehr fût pourvue d'un état-major distinct et distribuée en huit groupes; elles demandaient de plus que la question des langues dans lesquelles ces groupes seraient commandés, fut laissée provisoirement à l'appréciation du gouvernement. Les libéraux ministériels objectèrent que ce morcellement profiterait aux éléments centrifuges de l'Empire, et porterait une grave
atteinte à l'unité de la force armée, en y introduisant les dissensions nationales, auxquelles elle avait eu le bonheur de demeurer étrangère. Leur argumentation trouva un écho sympathique chez les représentants des provinces de faible étendue, peu désireuses de voir leurs territoires englobés en de plus gros voisins. — Mieux vaut, disaientils, faire un sacrifice d'autonomie à l'Empire qu'à une province. — Ainsi les députés de la Bukowine protestèrent contre l'idée d'incorporer leur contingent de landwehr à celui de laGalicie, et de la faire commander en langue polonaise. La question d'argent contribua beaucoup à faire prévaloir le système du gouvernement : les dépenses pour l'armée étaient si lourdes que bon nombre de députés se prononcèrent pour l'économie qui résulterait de l'attribution du commandement de la landwehr aux commandants des divisions territoriales.
D'après le compromis, l'Autriche cisleithanienne devait supporter 70 p. 100 des dépenses du ministère de la Guerre, et la Hongrie 30 p. 100. Mais les dépenses de la landwehr et des hon- Aveds ne furent considérées comme dépenses communes qu'en temps de guerre. Jusque-là les frais d'équipement et d'entretien devaient être supportés par chacune des parties de la monarcle en ars 1869).
Le troisième projet relatif au landsturm, ou levée en masse, fut repoussé. Dans une grande guerre, dit-on, des levées sans organisation ûxe n'ont jamais influé sur le sort de« événements;
il est à craindre qu'elles n'exposent le pays aux ravages de l'ennemi, qu'elles ne désorganisent la société civile et favorisent le brigandage. L'organisation militaire cisleithanienne présenta donc une différence marquée avec celle du royaume de Hongrie où le landsturm est virtuellement compris dans la force armée.
En résumé, en temps de guerre l'armée autrichienne devait comporter: armée de ligne, 800 000 hommes; régiments frontières, 53 000 hommes; landwehr, environ, 200 000 hommes. Total: 1 053 000 hommes.
Une des principales causes de revers, en 1866, avait été Terreur tactique de croire que c'est le choc en colonnes peu profondes, et non l'action du feu, qui décide la bataille. Cette erreur fut redressée par un règlement qui, en assurant l'avenir, était une censure sévère des déplorables pratiques du passé : « ïl faut toujours tâcher de diriger sur les points d'attaque un feu puissant, qui l'emporte sur celui de l'adversaire. L'action de la baïonnette ne doit être employée, comme moyen extrême, pour chasser le défenseur de sa position, que si l'adversaire peut être complètement surpris ou bien s'il a été assez ébranlé par les effets du feu pour qu'on puisse ne plus s'attendre de sa part à une résistance énergique, ou enfin, si une station plus longue, à portée efficace de son tir, devait avoir pour suite des
pertes plus considérables que celles résultant d'une marche décisive en avant. Aussi — abstraction faite de la surprise — serait-ce une faute que de donner l'ordre d'attaquer à la baïonnette avant d'avoir porté jusqu'à ses dernières limites l'intensité du feu.^ »
, Tous les règlements militaires furent refaits en vue d'assurer plus d'homogénéité, et l'organisation générale fut perfectionnée dans la mesure que permettait la détresse des finances. Il eut été facile d'introduire le véritable système de la mobilisation tel qu'il était pratiqué en Prusse, puisqu'une des anciennes institutions de l'Autriche était le recrutement territorial. Il n'y avait qu'à le compléter par l'organisation de corps d'armée permanents également territoriaux. On ne le fit pas ; on continua à répartir les difTérents corps, d'après les considérations politiques souvent en opposition avec l'intérêt d'une prompte mobilisation. Cependant grâce aune bonne organisation des services accessoires, on diminua considérablement le temps nécessaire à entrer en opération qui, cependant, comprenait encore quarante-deux jours.
Néanmoins, il est certain que, malgré tout ce qui lui manquait à la fin de 1869, l'armée autrichienne, quoique non en état de se mesurer seule avec la Prusse, pouvait intervenir, de manière efficace et peut-être décisive, dans une guerre entre la France et la Prusse.