Les hommes de métier ont critiqué ces dispositions
... Le choix des zones de concentration adoptées pour ses quatre armées paraît prêter à. maintes objections. Witlich, où se concentre la l""® armée, est dans l'angle de la Moselle et de la frontière occidentale de la Prusse, tout à fait à l'écart du réseau ferré allemand, fâcheuse condition pour la concentration! En outre, ce point est à 07 kilomètres (à vol d'oiseau) de Sierck, c'est-à-dire de notre frontière sur la Moselle, à 70 kilomètres de Neuiikirchen, droite de la concentration de la 2^ armée... La 2« armée, en particulier, à trois étapes de la li"*^ (Witlich), faisant saillie vis-à-vis de la frontière française, est exposée à être inquiétée de la manière la plus grave dans sa concentration.
le vingt-quatrième on serait pourvu de tous les convois. Enfin les 300000 hommes de première ligne destinés à porter ou recevoir les premiers coups seraient élevés à 384 000 par l'entrée en ligne de la réserve. Et ce chiffre ne monterait à 484 000 hommes qu'à une époque indéterminée, lorsqu'on pourrait disposer des I"'", 11% lY*" corps destinés à surveiller l'Autriche. Ainsi on voit, d'après les chiffres de Moltke, que nous n'allions pas nous trouver, comme on l'a tant répété, en présence d'une armée de première ligne de 954400 hommes. Les chiffres mêmes que Moltke donne, comme constituant ses effectifs, représentent son complet sur le papier. Or le complet n'est jamais atteint, sur le champ de bataille, malgré le fonctionnement des réserves de recrute^ ment. Nous ne pouvons préciser ici, avec autant de certitude que nous le ferons pour nos troupes le chiffre des manquants : les hommes compétents ne croient pas être au-dessous du vrai en l'estimant au minimum pendant le premier mois à 3 1/2 p. 100.
Le déploiement stratégique sur la ligne intérieure adopté, Moltke ne visa pas, comme on lui en a fait un mérite, à tracer un plan d'ensemble pour toute la durée de la guerre; il n'arrêta que la première opération de laquelle toutes les autres dépendent, laissant aux événements le soin de dicter les déterminations ultérieures. Cette première opération serait de francliir la Sarre, nous envahir avant l'achèvement de notre concentration, chercher notre armée principale,
lui livrer bataille, la rejeter vers le Nord en coupant ses communications avec le centre de la France où elle aurait trouvé les moyens de se ravitailler abondamment. Après quoi bien des choses qui auraient paru irréalisables deviendraient faciles. Ainsi la « conséquence cVune première victoire serait probablement un changement de dynastie, ce qui donnerait à rinvasioîi, pour atteindre son but, la prise de la capitale , des facilités quon ne pouvait pas préciser avant ï événement ».
Moltke rechercha ensuite ce qui pourrait empêcher le succès de son plan, car « un plan doit avoir prévu tout ce que l'ennemi peut faire et contenir en lui les moyens de le déjouer^ ». 11 calculait que les forces françaises seraient de 250 000 hommes, portées presque aussitôt à 343000 par l'appel des réserves. C'est dire qu'il donnait à nos forces combattantes de première ligne un chiffre presque égal à celui des forces allemandes. Des dispositions stratégiques que les Français pourraient adopter, il en est une seule qu'il ne prévoit pas, parce qu'elle est contraire au bon sens et incompatible avec nos habitudes d'offensive : c'est l'immobilité l'arme au pied, le long de notre frontière, dans une attitude passive. Il suppose que nous agirons de manière rapide; il ne voit que deux actions possibles. Premièrement séduits par la perspective de faciles succès, nous marcherions, avec une
1. Napoléon, Observations sur les événements militaires -en Allemagne en 1800.
partie de nos troupes, de Strasbourg contre l'Allemagne du Sud; nous ne trouverions personne devant nous, les troupes du Sud se repliant sur Tarmée prussienne. Mais il ne nous laisserait pas jouir longtemps de notre triomphe, il ferait descendre son aile gauche vers Strasbourg, lancerait son centre sur noire territoire, et notre mouvement téméraire serait rapidement arrêté, à moins que nous ne fussions assurés d'un concours effectif de l'Autriche.
Dans ce cas, en effet, tout changerait. L'Autriche a dans les mains les montagnes qui embrassent la Bavière, jusqu'au contrefort des Alpes. De là, elle commande à droite jusqu'au Mein, à gauche jusqu'aux pentes du Rhin moyen. A trois marches de Munich, à six de Stuttgart, à dix de Carlsruhe, tandis que la Prusse à Mayence est à sept marches de Stuttgart et à seize de Munich, l'Autriche pouvait enlever les armées du Sud, avant qu'elles se fussent repliées vers le ?Nord. Autant une incursion des forces françaises dans le Sud eût été téméraire et vaine sans sou concours, autant elle devenait redoutable avec lui. Mais cette complication paraît si peu probable à Moltke, qui connaissait son Autriche, qu'il s'y arrêteà peine. Et il juge suftisant, par mesure de précaution, d'organiser de ce côté une défensive modeste, en y plaçant trois corps en observation.
La seconde combinaison qu'il nous prête est que, profitant de la supériorité incontestable que nous donnait au premier moment l'accumulation des garnisons et des camps dans la partie nord-
est du pays, à l'aide du réseau très complet des voies ferrées et de l'aliondance de leur matériel d'exploitation, nous franchirions immédiatement la frontière avec une armée de 150000 hommes, telle quelle, sans attendre les augmentations du pied de guerre, sauf à nous compléter en marchant. Dans ce cas, Moltke reconnaît que nous pourrions avoir tout d'abord la supériorité numérique et qu'il ne pourrait pas résister à notre première attaque. Alors il reporterait en arrière, sur le Rhin, le centre de concentration fixé sur la Sarre. Pendant que les Français fourniraient les marches nécessaires pour arriver au Rhin, il réunirait 200000 hommes dans la forte position de Manheim, et nous offrirait la bataille. Sa troisième armée, rappelée du Rhin supérieur, élèverait le nombre des combattants à 300000 et sa première armée serait portée par la Nahe sur les flancs et les derrières de l'armée envahissante. 11 suppose qu'il aurait le temps de retirer toutes ses troupes vers le Rhin et de les soustraire à notre premier coup. Cependant, malgré ses savantes combinaisons Moltke n'insiste pas sur cette éventualité et il préfère se persuader qu'elle n'est pas à prévoir.
La possibilité ne lui échappe pas d'une diversion sur les côtes du Nord par notre flotte. Dans ce cas, la véritable protection serait une prompte entrée sur le territoire français. Et, en attendant les résultats de cette pointe offensive, on garderait dans les pays menacés les trois corps d'armée qui s'y seraient mobilisés.
Quatre divisions de cavalerie indépendante, représentant 76 escadrons, étaient destinées à se procurer des renseignements sur les forces adversaires.
Ce plan a été jugé aussi conforme aux véritables principes de l'art de la guerre que celui de 1866 y avait été contraire. La seule objection à y faire, c'est que, sur les routes et sur les champs de bataille tout ne se passe pas comme sur le papier, que de nombreux à-coups se produisent ; que les prévoyances les plus minutieuses peuvent être rendues vaines par la défaillance ou l'incapacité des subordonnés, ou par des accidents irrésistibles, et que, pour un adversaire entreprenant, prêt à jouer le tout pour le tout, dès le premier moment, il y avait plus d'un moyen de déranger le mécanisme d'horlogerie si savamment combiné par l'État-major de Berlin.
Par exemple si nous profitions de notre pied de paix supérieur, comme l'avait prévu Moltke, pour fondre sur l'Allemagne et passer la Sarre, dix ou douze jours après le commencement de la concentration prussienne, il y aurait eu devant nous, dans le Palatinat, les têtes de colonnes de deux corps, ou même deux corps entiers qui n'auraient pu se replier à temps sur le Rhin. Nous les écraserions et qui peut dire quelles seraient les conséquences matérielles et morales
d'un premier succès de l'armée française? « Les énergies morales, a dit le général Donnai, que développe l'offensive au pays ennemi dépassent parfois les prévisions les plus favorables. »
En outre, les soldats dont Moltke étale si complaisamment le nombre n'étaient pas de qualité égale. Le Prussien, malgré sa courte instruction, imbu de l'esprit militaire jusqu'aux moelles, était un soldat presque de même qualité que le nôtre. Au contraire, les annexés elles alliés du Sud, braves certainement, comme l'ont toujours été les Germains, mais pesants, lents à se former, ne constituaient qu'une troupe médiocre bien inférieure à nos incomparables soldats.
Cependant, la confiance de Moltke est entière ; il ne prévoit aucun mécompte, estime aussi baut toutes ses troupes, et, par cela, il prouve une fois de plus qu'il est un véritable homme de guerre, car le général en chef qui n'a pas une foi démesurée, même folle, en son armée, quelle qu'elle soit, ne saura pas lui communiquer l'ardeur qui donne la victoire. Il est battu d'avance. Moltke sait inspirer aux autres, notamment au Roi et à Bismarck, la confiance qu'il s'est donnée à luimême. Bismarck écrit à Sybel : « A la suite d'un examen consciencieux de nos forces et de celles de notre adversaire éventuel, nous avons acquis la conviction que nous étions en état de soutenir une guerre avec la France ; et, bien que le succès repose en une main plus élevée, les chances de victoire, envisagées au point de vue humain, se trouvent de notre côté. Aussi nous accordons
peu d'importance aux phases changeantes des cercles dirigeants français, et à l'apparition temporaire de velléités hostiles. »
Tandis qu'on travaillait à Berlin, on ne dormait pas à Paris. L'Empereur et Niel n'étaient pas plus inactifs que le Roi, Roon, Mollke. Pour comprendre et apprécier leur [œuvre , il est nécessaire de se bien rendre compte de la nature et des effets de l'intervention personnelle que l'Empereur a constamment exercée dans l'organisation de notre armée.