CHAPITRE XII
Une loi de recrutement fournit les éléments d'une armée, mais ne la constitue pas ; l'essentiel n'est pas encore fait. Il reste à habiller les hommes, à les équiper, à leur donner des chefs capables, à les instruire, à les discipliner, à assurer leur subsistance ; en un mot, il reste à organiser l'armée. Les lois de recrutement, lois politiques et financières, dépendent du vote des Assemblées. L'organisation intérieure des troupes est réglée par des décrets, des décisions, des instructions ministérielles, des règlements rendus par le souverain. Napoléon III avait rempli ce devoir et exercé ce privilège. Durant tout son règne, il s'attache à être, au sens complet du mot, imperator, c'est-à-dire chef d'armée. Ses lettres confidentielles à ses divers ministres de la Guerre , que j'ai eues entre les mains, permettront de saisir en leur réalité la pensée de ses actes officiels.
Il est avant tout préoccupé du bien-être des soldats ; sa sollicitude, à cet égard, est constante.
Quelques accidents s'élant produits à l'époque des chaleurs, dans les déplacements de troupes, il envoya de Biarritz une circulaire sévère à insérer au Moniteur. « En temps de guerre, écritil, lorsqu'un chef de corps quelconque arrive à l'heure dite au point assigné d'avance, il faut le louer hautement, eût-il laissé en route la moitié de son monde; car alors l'intérêt miUtaire est le premier de tous. Mais, en temps de paix, le premier devoir du chef de corps est de ménager les soldats, et d'éviter tout ce qui exposerait inutilement leur vie. » (l'^'' août 1854.) Le maréchal Vaillant, toujours bon, répondait : « Je prie Votre Majesté de me permettre d'adoucir quelques expressions qui sont dures et imméritées... Tout le monde connaît la sollicitude de l'Empereur pour les hommes qu'il appelle ses enfants ; les généraux aussi aiment les enfants de l'Empereur; ils ont gémi des malheurs arrivés; faut-il ajouter à leur peine le chagrin d'un blâme aussi sévère, et qui va les déconsidérer? J'en appelle à la bonté de Sa Majesté » (3 août.) L'Empereur répondit : « Adoucissez ma lettre, mais peu. Le propre des gouvernements faibles est d'être trop indulgent envers les chefs, et trop sévère pour les subalternes. Je tiens à ce que le mien soit tout différenL n {4 août.)
Les militaires craignaient que, de cette sollicitude, il ne résultât, à la longue, un affaiblissement du tempérament militaire. En effet, elle s'étendait même au point où la discipline est
compromise. Un de ses ministres de la Guerre avait obtenu qu'il fût mis un terme à la tolérance dont abusaient les soldats et les officiers de sortir du rang pour présenter des pétitions lorsque l'Empereur les passait en revue. Un officier, enfreignant la défense, lui en tend une; le général aide de camp de service la lui arrache, etl'envoie aux arrêts. Après la revue, l'Empereur fait venir le général, lui demande la pétition, et le lendemain, en entrant chez l'Empereur, l'aide de camp se croise dans l'antichambre avec l'officier puni, que l'Empereur avait fait appeler, et à qui il avait accordé ce qu'il demandait : la croix de la Légion d'honneur afin de faire instruire sa fille à Saint-Denis. Le général se récrie. L'Empereur dit seulement avec douceur : a Ces pauvres gens ! » Un autre officier ayant perdu au jeu une somme assez forte, adresse une supplique à l'Empereur, et le conjure de le sauver du déshonneur. Le général, parles mains de qui elle passe, en rend compte, en ajoutant que c'est un mauvais sujet en faveur duquel il ne faut pas intervenir. (( Il faut pourtant voir », dit l'Empereur; et le lendemain l'officier sortait de son cabinet avec la somme nécessaire à sa libération. Un jeune lieutenant accompagne à Saint-Cloud son ordonnance blessé à Solférino, qui venait solliciter la médaille militaire. L'Empereur, en ce moment sur son balcon, les voit arriver; il descend : « Qu'est-ce donc, demande-t-il, que ce pauvre homme que vous traînez avec vous? » Le lieutenant explique son cas. « Attendez », fait TEm-
pereur. 11 remonte, et redescend avec la médaille, et il l'attache lui-même sur la poitrine du pauvre homme tout ému. « Vous m'enverrez, dit l'Empereur, les papiers nécessaires, afin que j'arrange cela avec mon ministre. » Le compatissant souverain était souvent trompé. Un autre blessé réussit à l'aborder par l'intermédiaire d'un aide de camp; il lui accorde la décoration. Le ministre, chargé de régulariser cette faveur, fait une enquête, il découvre que c'est en fuyant le champ de bataille que ce décoré par surprise s'était cassé la jambe en tombant dans un puits. Cette mésaventure ne guérit pas l'Empereur. Il préféra toujours être dupe que dur.
Il y avait, certes, quelque excès dans cette bonté qui prouvait combien, au fond, l'Empereur avait l'âme peu militaire. Végèce a dit : « La nature crée peu d'hommes courageux. Par une bonne discipline, elle en fait beaucoup*. » Le maréchal de Villars écrivait au ministère de la Guerre : « On dit toujours que tout le monde est brave et vous ne sauriez imaginer, quand on en vient au fait et au prendre, le peu que l'on trouve de certains courages. » La discipHne est l'institution qui oblige au courage. Un chef d'armée, quelle que soit la compatissance de son cœur, doit la raidir plutôt que l'énerver; les soldats qui se sentent ainsi vigoureusement tenus en main, loin de s'en irriter, vous en estiment davantage. Le châtiment qui, dans les armées
1. Paucos viros fortes natura procréât institutione plures reddit indmtria. (Vegetius, De re militari), lib. III).
romaines, n'était appliqué qu'après la seconde faute, suivait, dans celle de l'austère Corbulon, la première. (( Cela parut, dit Tacite, préférable à la clémence, car il y eut moins de désertions dans le camp où on était impitoyable que dans ceux où on était indulgent. »
L'Empereur cherchait aussi à assurer la justice dans l'avancement. Afin d'entrer en relations directes avec les officiers supérieurs et de leur donner un moyen commode de lui apporter leurs doléances ou leurs désirs, il avait établi que chacun d'eux pourrait librement se présenter à lui, sans lettre d'audience, à l'issue de la messe du dimanche. Il entendit user amplement de son privilège de choisir : « Pourvu, écrivait-il à Vaillant, que ce fût dans les conditions voulues. » Néanmoins, il lui arriva d'oublier cette sage limite. Le maréchal Vaillant s'opposant à la demande d'un jeune homme recommandé par Baraguey d'Hilliers, parce qu'il ne remplissait pas les conditions fixées par les règlements, l'Empereur renvoya la note de son ministre avec cette annotation : « 11 y a des cas où je crois qu'on peut sans inconvénients violer le règlement. » — « Les règlements sont faits pour être violés », disait un jour devant moi, à l'Académie, un de mes illustres confrères. L'Empereur n'allait pas aussi loin. En général, il usait avec équité de son droit de choisir. Le favoritisme n'obtint que la part qu'on ne peut lui disputer dans des nominations faites par des hommes \ Le mérite, presque tou-
K Dans la cavalerie et dans la ligne, pour les grades infé-
jours, prévalut et les considérations politiques ne furent pas déterminantes. En 1862, le commandant Lewal attaché, au Mexique, à Fétatmajor général du corps expéditionnaire, formula au mess une très violente critique sur la manière dont les affaires étaient conduites, et, dans sa philippique, donna à l'Empereur le surnom de Badinguet. Quelques officiers protestèrent, l'incident fut officiellement porté au maréchal Randon ; Napoléon III en fut également instruit. Quelques semaines après, une liste de promotions lui étant présentée, le commandant Lewal n'y figurait pas, contrairement à l'attente. — Je sais, dit l'Empereur avec fermeté, que le commandant m'a appelé Badinguet... Mettez immédiatement son nom sur la liste. C'est l'un de nos meilleurs officiers; il est appelé à un brillant avenir! » Le frère de Grévy, officier d'artillerie distingué, mais ayant les opinions de son frère, alors ennemi de l'Empire au point de considérer comme un déshonneur de lui prêter serment,
rieurs, l'avancement se faisait par régiment. Ainsi le régiment était récompensé de ses pertes et pouvait toujours immédiatement se reconstituer sur Jui-même. Dans l'artillerie, le génie, les chasseurs à pied, et dans l'infanterie et la cavalerie pour les grades supérieurs, l'avancement avait lieu sur l'ensemble de l'arme.
Les colonels proposaient, les inspecteurs généraux contrôlaient, les commandants de corps d'armée, avec le concours de ceux-ci, arrêtaient les présentations. Les listes étaient soumises à l'examen des maréchaux et des commandants de corps d'armée réunis à Paris. Alors une liste générale par ordre de mérite était arrêtée, soumise à J'Empereur et formait le tableau d'avancement, dont on ne s'écartait pour les promotions que dans les cas exceptionnels
demanda à entrer dans la Garde. On en exprima quelque étonnement et on lui demanda s'il savait bien à quoi l'obligerait cette faveur. Il répondit qu'il ne l'ignorait pas et qu'il ne manquerait pas à son devoir. 11 fut aussitôt nommé. Les officiers qui s'étaient signalés par leur zèle dans la répression des tentatives insurrectionnelles de Boulogne et de Strasbourg, ou qui s'étaient montrés durs pendant la captivité de Ham, ne trouvèrent aucune entrave à leur carrière.
Quand parfois l'esprit de secte se glissa dans l'armée, l'Empereur saisit l'occasion, non de sévir sur des adversaires, mais de montrer une fois de plus son inépuisable magnanimité. Un colonel était allé, en grand costume, assister à Bourges à un service pour la mémoire de la duchesse de Parme. On dénonça le fait à l'Empereur. L'officier interpellé répondit qu'ayant été élevé par les bontés de la famille royale, il acquittait une dette de reconnaissance, et la dénonciation fut considérée comme non avenue. Un autre colonel s'étant affilié à une association légitimiste militante contre l'Empire, le ministère de la Guerre réclama sa mise en retrait d'emploi. L'Empereur envoya un de ses aides de camp demander des explications à l'officier accusé. Celui-ci reconnut le fait, s'excusa sur un entraînement qu'il regrettait, et vint, le dimanche suivant, porter ses excuses et ses promesses à l'Empereur qui lui tendit la main et oublia. Pourquoi faut-il ajouter que ces deux officiers
généraux, que par cette raison je ne nomme pas, furent de ceux qui, aux jours de malheur, se signalèrent par leur déchaînement contre le souverain qui les avait traités de la sorte? M«' Dupanloup a écrit que le général Trochu lui avait gagné le cœur en venant, en uniforme, apporter son hommage au cercueil de son chef Lamoricière, le vaincu de Castelfidardo. Son cœur aurait dû être plutôt gagné à l'Empereur qui, malgré cette manifestation tapageuse, ne brisa pas la carrière de l'officier et ne lui retira même pas sa faveur.
Napoléon HI n'eut pas seulement souci des hommes, il fut non moins attentif au perfectionnement des institutions et du matériel. 11 débuta par rendre à l'armée française un organe essentiel, une réserve d'élite, en rétablissant la Garde Impériale ^ L'ancienne monarchie avait sa maison militaire, la Convention et le Directoire eurent leur Garde qui se montra très ferme au 13 vendémiaire an IV. La garde directoriale devint la garde consulaire, troupe de bronze qui,
1. Créée par décret le l'='" mai 1854, organisée et plus que doublée le 20 décembre 18oG, elle arriva à sa complète organisation en 1857 au camp de Châlons où elle fut réunie sous les yeux de l'Empereur. Dans tous les temps le pouvoir exécutif, quel que fût son nom, a été entouré d'une troupe spéciale qui formait en même temps la réserve d'élite permanente de l'armée.
composée à peine de 1 232 hommes, arrêta à Marengo jusqu'à l'arrivée de Desaix l'ennemi victorieux. En 1801, la garde consulaire fut réorganisée et portée à 10000 hommes; elle devint la Garde impériale. Lors de la campagne d'Austerlitz elle comptait 12175 hommes; en 1814, elle était nominalement de 112 706 hommes divisés en jeune, moyenne et vieille Garde. La Restauration incorpora la moyenne et la jeune Garde dans la ligne, dissémina dans des garnisons éloignées la vieille Garde qu'on n'osa licencier et créa une Garde royale composée de 28 000 hommes ^ Sous Louis-Philippe elle fut supprimée. Cependant toute armée sérieusement organisée comporte une réserve dont la force matérielle est doublée par une force morale résultant d'une composition d'élite, des services rendus, d'une haute réputation mihtaire. Lorsque ces réserves n'existent pas, les généraux y suppléent par des réserves du moment empruntées à l'élite de leurs troupes, mais celles-ci désorganisent les corps d'où on les tire, manquent d'homogénéité, et ne sont pas animées de cette
1. Elle accorda de nombreux privilèges à ceux qui la constituaient, privilèges de solde, de tenue, de garnisons et surtout d'avancement. Les officiers étaient promus aux grades supérieurs presque aussitôt après avoir accompli le temps légal. Ils rentraient dans la ligne; mais ils revenaient dans la Garde pour y gagner un nouveau grade. On appelait cela faire la navette, ce qui avait fait donner à la Garde par le général Lamarque le nom d'armée roulante. Ces privilèges avaient excité dans toute l'armée et dans l'opinion publique un très vif me'contentement; la Révolution fut faite aux crisde : Vive la Ligne!
émulation que donnent une camaraderie ancienne et la conscience d'une supériorité reconnue.
La Garde formait un véritable corps d'armée constitué de toutes les armes. Elle comprenait : deux divisions d'infanterie, une de cavalerie de six régiments, deux régiments d'artillerie, une division du génie, un escadron du train des équipages ^ Elle n'avait aucune modification à subir pour passer du pied de paix au pied de guerre; elle n'avait qu'à se compléter en chevaux et en matériel de réserve. Du reste on la constitua de manière à ne provoquer aucune des colères suscitées par la garde royale, et elle devint surtout un objet d'émulation, non d'envie. C'était un corps d'élite, non un corps privilégié, l'avancement n'y fut pas un monopole; on établit une proportionnalité entre la Garde et la ligne; les généraux n'y furent maintenus que trois ans afin d'en ouvrir l'accès à un plus grand nombre; les officiers ayant obtenu de l'avancement la quittaient et y revenaient rarement après un long séjour dans la ligne. Le seul privilège accordé était qu'après trente années de service, dont les
1, Quand Napoléon III la rétablit, le général Trochu, directeur adjoint da personnel au ministère de la Guerre, fut le rédacteur du rapport qui expliqua à la nation et à l'armée pourquoi le nouveau i^ouvernement reprenait une tradition constante. Elle jouit naturellement de certains avantages de tenue, de solde et de garnisons concédés déjà aux troupes d'élite, la droite sur les régiments des autres armes, solde plus élevée, uniforme spécial. On eut des exigences particulières pour y admettre les postulants, notamment ^"^,680 ou 1°^,760 de taille.
six dernières passées dans la Garde, les officiers obtenaient la retraite du grade supérieur, faveur dont la ligne n'éprouvait aucun préjudice.
La nouvelle Garde n'avait pas tardé à montrer dans les tranchées de Sébastopol qu'elle était digne de l'ancienne. A Magenta ses 5000 grenadiers et zouaves commandés par Mellinet firent tête à 40 000 Autrichiens et sauvèrent la situation. A Solferino, sa division de voltigeurs, sous les ordres de Camou, enleva la position de Solferino.
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C'est à l'initiative de Napoléon 111 qu'on dut la transformation de notre artillerie lisse en artillerie rayée ^ Il eût voulu opérer bien d'autres réformes, mais sa volonté se brisa dès le début contre un obstacle dont il ne put venir à bout : l'opposition des bureaux du ministère de la Guerre. Il ne réalisa jamais que ce qu'ils lui permirent ; on ne lui disait pas no/2, mais on n'exécutait pas. Envoyait-il des agents, on les décourageait ; ordonnait-il des enquêtes, on les entravait. Alors il se fâchait, il écrivait une lettre dure ; le ministre se confondait en excuses et les bureaux s'obstinaient. S'il ne le racontait pas lui-même à chaque instant dans sa correspondance militaire, on ne pourrait admettre une telle impuissance du pouvoir absolu. Mais voici