février 18oG
signale un de ces mille abus inséparables de la nature des choses, on lui garde rancune au lieu de lui en savoir gré. » Il revient, en termes plus explicites, sur le même sujet après la guerre de Grimée : « J'ai vu M. Cornudet qui ma signalé les résistances sans fin que l'administration de la Guerre apporte depuis huit mois à la mission importante que je lui avais confiée. Je veux absolument que la lumière se fasse et que, si la dernière guerre a fait reconnaître quelques abus, ils soient signalés afin qu'on n'y retombe plus. Je voulais en parler au conseil mercredi, mais j'ai préféré vous en écrire. A ce propos, je ne puis m'empêcher de reconnaître que l'inertie des bureaux entrave toute enquête et toute amélioration. Il y a plus de deux ans que j'avais dit devant vous et à plusieurs reprises, à Darricau, que je voulais qu'on refît au ministère le calcul d'un intendant qui avait établi que l'État trouverait un bénéfice de plusieurs millions à mettre tous les effets d'habillements à la masse de linge et chaussure du soldat. Eh bien, il m'est impossible d'avoir une solution. Qu'est-ce que je dois en conclure? G'est que les bureaux ne veulent pas qu'on dérange leur routine et qu'on vienne porter la lumière dans ce qu'ils se plaisent trop souvent à envelopper dans l'ombre. » (14 février 1859.)
Ghaque partie de notre système militaire fut tour à tour ainsi scrutée et critiquée. « Je commence à douter très fort, écrivait-il au ministre de la Guerre, des notes que vous fournit l'Inten-
dance (8 février 1855). » Du comité d'artillerie, il écrivait vers la même époque : « Je dis à regret que je ne vois plus dans le comité cette méthode, cet esprit de suite et d'analyse qui ont toujours distingué le corps. Les expériences se font presque au hasard et à bâtons rompus; les résultats obtenus pendant la guerre ne sont pas enregistrés avec assez de soin. y> Malheureusement Napoléon HT, qui avait les intuitions justes de toutes choses, ne connaissait pratiquement le détail d'aucune. 11 voyait à merveille de haut, la moindre difficulté d'exécution le déroutait. Et parla ses ministres le tenaient. Ainsi il jugeait utile la suppression des lieutenant-colonels, ce qui eût amené une économie de 1 800 000 francs : il ne put jamais l'obtenir. Il avait fait fabriquer à ses frais douze cents shakos d'un modèle plus léger, qu'il fît essayer par les chasseurs de la Garde; ils en étaient satisfaits et l'Empereur en ordonna l'adoption pour toute l'infauterie : non seulement on n'en fit rien, mais il s'aperçut un beau jour qu'on avait affublé ses chasseurs euxmêmes d'un horrible shako qui leur blessait le fronts
Le règlement suranné des manœuvres réclamait, plus que toutes les parties de notre organisation militaire, la réforme la plus radicale^.
i. Lettre au maréchal Raiidon, 16 octobre 1859.
2. Les manœuvres sont les dispositions tactiques exécutées par une troupe, pour marcher ou combattre; leur mécanisme est exposé dans un texte appuyé de planches que dans Tintérieur des corps on appelle théorie.
On en était encore, sauf dans quelques détails, à l'ordonnance du l""^ août 1791, due à Guibert et à des généraux inspirés des leçons du grand Frédéric. Cette ordonnance semble ignorer que la préparation à la guerre est le but unique de l'instruction des troupes, et prescrit des mouvements qui ne sont d'aucune application dans la bataille et ne s'exécutent que sur un terrain uni. « Que m'importent vos exercices et vos parades? s'écriait Gouvion Saint-Cyr? Qu'ont-ils de commun avec la guerre? » Elle ne proscrivait pas les inversions, mais elle ne les admettait qu'exceptionnellement. Ce mot d'inversion aujourd'hui démodé, dont beaucoup de jeunes officiers ne comprennent pas le sens, donnait lieu dans ce temps-là à d'interminables controverses. L'inversion était la manœuvre parlaquelle une troupe, pour faire face à l'ennemi, s'écarte de l'ordre constitutif, naturel ou direct, que prend toute troupe à sa formation initiale, de telle sorte que la droite devienne la gauche et la gauche la droite ou réciproquement.
Dans l'ordonnance, aucun chapitre spécial n'était consacré aux tirailleurs et le tir ne remplissait que deux pages. Le port d'armes était dans la main gauche. L'infanterie était formée sur trois rangs, exceptionnellement sur deux. Ou les trois rangs tiraient simultanément, le premier rang mettant un genou à terre pour faire feu et se relevant aussitôt, ou les deux premiers seulement faisaient feu à volonté, le troisième devant se borner à charger et à passer les armes.
Les armées de la Révolution et de l'Empire sortirent du cadre tracé par l'ordonnance, elles infligèrent des défaites éclatantes à toutes le& armées de l'Europe ; mais nos jeunes troupes, avec les heureuses audaces de l'instinct, devinèrent en quelque sorte ce que les savants avaient élaboré après Rosbach et ce qu'avait appris la guerre d'Amérique, et celte méthode nouvelle de combattre ne fut écrite nulle part. Napoléon avait chargé les généraux de la formuler dans une nouvelle ordonnance; il leur avait dit : (( Faites-nous des inversions, beaucoup d'inversions. » Dans la pensée du grand capitaine cela signifiait : Il faut qu'une troupe puisse promptement faire face à l'ennemi de quelque côté qu'il se présente, sans qu'on ait à tenir compte de l'ordre naturel ou de l'ordre inverse. La revision de l'ordonnance resta à l'état de projet.
On avait cru obvier aux inconvénients du feu simultané d'une troupe rangée sur trois rangs, en réduisant le troisième rang à charger le fusil du second. L'expérience démontra que le second rang ne tirait pas davantage et tirait plus mal, et que, de plus, les hommes du troisième, excités par le combat, ne s'astreignant pas au rôle passif qu'on leur avait désigné, tiraient pour leur propre compte; il en résultait de nombreux accidents. A Lutzen et àRautzen, un nombre considérable d'hommes étaient blessés depuis la main jusqu'au coude. Napoléon crut que ces malheureux s'étaient mutilés ainsi, pour se libérer du service; furieux, il ordonna de les décimer»
Larrey les défendit et expliqua les vraies causes de leurs blessures. L'Empereur le reçut d'abord mal. Larrey insista. Alors l'Empereur lui demanda un rapport explicatif. Après sa lecture, il fut convaincu et embrassa Larrey, le remerciant de l'avoir sauve d'une lamentable erreur. Le 12 octobre 1813, un ordre du jour supprimait le troisième rang. A Leipsick et pendant toute la campagne de France, on ne combattit que sur deux rangs, trouvant en outre à cette disposition l'avantage d'occuper un même front avec un tiers de moins de soldats, et l'ennemi, ne connaissant pas encore ce cbangement, en jugeait notre armée d'un tiers plus forte qu'elle ne l'était réellement ^
Sous la Restauration, l'ordonnance de 1791 fut remise naturellement en vigueur; les inversions ne furent plus admises qu'exceptionnellement. On en revint aux trois rangs. On rédigea une ordonnance sur la cavalerie, longtemps considérée comme un modèle et qui n'était en réalité que la reproduction des vieilles routines. Sous le règne de Louis-Philippe un léger progrès fut réalisé dans les instructions destinées aux chasseurs à pied-, dont la création avait été due à l'initiative du duc d'Orléans.
1. Correspondance. Lettre de Murât du 13 octobre 1813. Projet d'une nouvelle oriranisation de l'armée, VIL
2. Il avait fait former à Vincennes un bataillon de chasseurs à pied avec uniformes de couleur peu voyante. Employé dans la campagne de 1840 contre Abd el Kader, ce bataillon fut adopté comme type des dix bataillons de chas-
Napoléon III aurait voulu décréter cette nouvelle ordonnance que son oncle n'avait pas eu le temps de réaliser. C'était le cas d'agir en dictateur : il créa une commission *. Cette commission, très divisée, se montra hostile à tout progrès sérieux. Lorsque, après six mois de travaux à peu près stériles, elle se sépara, TEmpereur la fit blâmer par son ministre de la Guerre de s'être montrée si peu réformatrice. Il avait mieux à faire : c'était d'opérer lui seul la réforme, puisqu'il était maître absolu.
Ainsi, dans toutes les directions, volonté de l'Empereur de réformer, impossibilité de le faire à cause de la résistance des bureaux et de sa résignation à subir leur veto. Les ministres eurent beau changer, la résistance de leurs bureaux ne désarma pas. Cependant sous le ministère du maréchal Randon comme sous celui du maréchal Vaillant, Napoléon III persista à s'immiscer avec application dans les moindres détails de l'administration et du mouvement des troupes,
seurs à pied ou d'Orléans, que le maréchal Soult créa en 1841. Ces bataillons ne furent pas destinés exclusivement au service de tirailleurs, comme on l'a dit, chaque corps devant fournir lui-même les tirailleurs destinés à le couvrir, et toute l'infanterie doit être instruite à ce service. Les chasseurs à pied étaient une troupe d'élite réservée à des coups de main ou à des missions spéciales. 1. Sous la- présidence du maréchal Magnan.
jusqu' à indiquer lui-même les régiments, les bataillons, les batteries qui devaient être embarqués pour les expéditions lointaines. Il continua aussi à proposer des améliorations presque toujours sans résultat. Il n'obtint pas plus, du maréchal Randon, la suppression des musiques de la cavalerie et de l'artillerie, qu'il n'avait obtenu du maréchal Vaillant le changement du shako. Il ne parvint pas à réduire nos nombreuses forteresses. Il continua à se plaindre : « Je suis fâché dele dire, mais l'esprit qui domine le corps du génie est étroit; il voudrait défendre toutes les bicoques, tous les défilés, tous les passages de rivières, toutes les côtes; et de cette manière on éparpille ses forces, on a partout des murailles sans avoir des soldats pour les défendre et on dépense des sommes immenses pour un bien mince résultat. » (27 novembre 1861.)
Le susceptible Randon se montrait moins endurant que ne l'avait été le condescendant Vaillant. En mai 1866, il enlève ses fonctions d'examinateur à l'École de Saint-Cyr, à Taine, qu'il jugeait trop supérieur a pour l'abaisser aux médiocres proportions d'un examinateur ambulant, chargé d'apprécier les capacités limitées de jeunes gens d'une instruction trop souvent incomplète, à différents points de vue ». L'Empereur s'étonne : « Il y a de petites mesures qui créent au gouvernement des hostilités bien gratuitement. Je citerai, parmi ces mesures, celle qui révoque M. Taine de ses fonctions d'examinateur à Saint-Cyr. M. Taine est un homme
distingué qui compte beaucoup d'amis, parmi les savants et littérateurs. Je désire donc qu'il conserve la place qu'il remplissait avec distinction. » (20 mai 1863.) Le ministre riposte : « En donnant à M. Taine un successeur, j'étais loin de croire que je faisais un acte de nature à porter à la désaffection du gouvernement de l'Empereur. Si dans des choses d'une importance si minime, je ne pouvais avoir ma liberté d'action sans encourir le blâme de m'être écarté de mon devoir et de mes sentiments les plus cliers pour le service de S. M., je ne me croirais plus digne de sa confiance, encore moins de sa bienveillance, et j'ose espérer que l'Empereur ne portera pas sur moi un jugement aussi rigoureux. »
Le maréchal, autorisé préalablement par l'Empereur, avait rappelé les officiers de l'armée à une exécution plus stricte des règlements, en ce qui concerne la tenue et les permissions de voyages à Paris. Il les avait appliqués à la Garde, dont le laisser aller était plus flagrant, d'accord avec le commandant de ce corps, le maréchal Regnault. La circulaire ministérielle expédiée, l'Empereur fut assailli de réclamations. On lui représenta que les mesures prescrites étaient vexatoires, mesquines, sans profit pour la discipline. Il écrivit alors : « Ainsi que vous l'aviez prévu, j'ai déjà reçu des réclamations au sujet des mesures de discipline que vous avez prescrites. Faites-moi le plaisir de m'envoyer la copie de vos circulaires, afin que je puisse juger si ces réclamations ont quelque apparence de justice. » (2 fé-
vrier 1866.) Le maréchal le prend mal : « Je suis très péniblement affecté, répond-il, de la lettre que je reçois de V. M., qui m'inflige un blâme que je ne crois mériter à aucun titre. V. M. pense que la discipline n'a rien à gagner à des exigences trop sévères ou trop minutieuses. Je crois à la vérité de ce principe. Mais ce dont je suis également très convaincu, c'est que nous sommes loin de cet écueil et que nous nous trouvons bien plutôt engagés dans une voie contraire : jamais peut-être la hiérarchie n'a été aussi effacée, et, par suite, jamais le principe d'autorité n'a été plus méconnu. Dans une pareille occurrence, il m'est bien difficile de ne pas reconnaître que V. M. n'a pas, dans son ministre de la Guerre, la coufiance qu'il croyait avoir méritée par un dévouement de seize années, et il ne me reste plus qu'à prier l'Empereur de vouloir bien accepter ma démission. » L'Empereur ne se fâcha pas de ce fler langage : (( Mon cher maréchal, j'ai toujours la même confiance en vous, et la preuve en est dans l'expression de mes impressions momentanées. Personne n'est exempt d'erreurs, et, si je me trompe, je m'empresse toujours de le reconnaître. Je ne fais donc aucune attention à la dernière phrase de votre lettre et je vous renouvelle l'assurance de ma vive amitié. »
L'esprit de routine de ses agents avait empêché l'Empereur de profiter des enseignements de la guerre de Grimée. Il ne lui permit pas davantage d'utiliser ceux plus parlants encore
de la guerre d'Italie, d'autant que commença alors l'opposition, qui se manifesta sans cesse dans la majorité du Corps législatif, contre l'excès des dépenses militaires. Napoléon III avait dit à Alexandrie : « Nous ne sommes jamais prêts pour la guerre* » ; et plus tard à Compiègne- : (( Il faut à tout prix passer facilement du pied de paix au pied de guerre... On a beau le dire, une armée ne se crée pas du jour au lendemain par l'enthousiasme ou par l'argent. L'armée peut être comparée à une forêt; avec les sommes les plus considérables, nous ne nous procurons pas ces chênes séculaires auxquels le temps seul a donné l'élévation et la force. » Il imposa un certain nombre de mesures propres à rendre les défectuosités moins sensibles; il réédita, dans le règlement du 26 mai 1866, sur les subsistances, les dispositions, peu appropriées au temps, du règlement de 1827. Les compagnies hors rang, chargées jusque-là de la confection de l'habillement et de la chaussure, s'étant montrées insuffisantes, de grands ateliers civils furent établis (les ateliers Godillot) pouvant produire quatre mille paires de souliers par jour et confectionner cinquante mille habillements et équipements par mois^ De plus, il ordonna une enquête sur les