‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 66 sur 165 · Discours de Talhouët du 30 juin · texte numérisé non relu

Discours de Talhouët du 30 juin

2. 'Note de VEmpereiir à Niel. « En effet les opérations à la guerre peuvent se diviser en deux parties : l'action sur le champ de bataille et les actions secondaires telles que l'attaque ou défense d'un défilé, d'un village, d'un pont, surprise pour enlever un convoi, destruction d'un chemin de

1867 enleva aux dragons, chasseurs et hussards le pistolet, et leur affecta un chassepot.

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Notre artillerie était alors munie de deux bouches à feu, le 4 et le 12. Le 12 était plus efficace par le poids de ses projectiles, la distance à laquelle il les lançait et sa justesse. Le 4 était plus mobile et plus rapide. Le 4, attelé de quatre chevaux, formait les batteries divisionnaires : il était commode, roulant, passait partout; il por-

fer, enfin dispositions qui consistent à s'éclairer et à se garder. Pour la première partie, c'est-à-dire pour l'action sur le champ de bataille, j'admets que l'arme à feu est parfaitement inutile à la cavalerie, elle ne fait même que l'embarrasser ; mais dans toutes les actions secondaires, au contraire, l'arme à feu lui sera de la plus grande utilité. Avec une arme à feu, la cavalerie pourra se garder sans avoir besoin du secours de l'infanterie. Elle pourra établir des vedettes à cheval, soutenues par des grand'gardes de cavalerie à pied. On pourra dans bien des circonstances envoyer au galop un régiment de cavalerie occuper une position, la défendre avec la moitié de ses hommes qui auront mis pied à terre et attendre l'arrivée de l'infanterie. En supprimant le pistolet pour la cavalerie avec les fontes, on diminue le poids de près de 4 kilogr. Si on donne une carabine qui, à mon avis, ne saurait peser que 3 kilogr. on a donc une diminution de poids. La suppression des fontes permettrait d'améliorer le paquetage du devant en l'abaissant, ce qui n'obligera plus les cavaliers à avoir la main tellement élevée qu'ils ne peuvent qu'imparfaitement conduire leurs chevaux. — En attendant, je voudrais qu'on ôtàt le fusil à tous les régiments de cavalerie légère qui sont en France. >> 1. Empire libéral, t. VIII, p. 226 et suivantes.

tait jusqu'à 3 200 mètres. Le 12, attelé de six chevaux, formait les batteries de réserve; il portait à 3 000 mètres. On pouvait, comme pour le 4, augmenter la portée normale, en enterrant la crosse et en tirant ainsi sous de plus grands angles; mais au delà de 3 200 et de 3 000 mètres, ne frappant que sur un point du sol, les obus sont peu efficaces matériellement et ne produisent, le plus souvent, qu'un effet moral. Notre fusée était fusante ^

L'expérience de la guerre de 1866 ne fît pas apparaître d'abord la nécessité d'un changement dans notre artillerie, et l'Empereur, Niel, secondés par le généralLebœuf, président du comité d'artillerie, crurent répondre amplement aux exigences d'une bonne préparation en continuant à améliorer le matériel qui avait fait ses preuves en 1859 ^ Mais la quiétude confiante du gouver-

i . Celle pour les obus proprement dits était e'tablie à deux durées, de manière à pouvoir donner l'éclatement de 1 400 à 1 600 mètres et de 2 750 mètres à 2 950. Pour les obus à balles (shrapnells) la fusée était à 4 durées, de manière à pouvoir faire éclater le projectile à 500, 800, 1000 et 2 000 mètres.

2. Dans le harnachement, on substitua la bricole au collier, ce qui, diminuant le poids à porter, permit d'aménager les coffres du 4 pour recevoir 40 coups au lieu de 32. Ainsi les batteries divisionnaires, lorsqu'elles accompagneraient seules les troupes, pourraient, avec moins de crainte de manquer de munitions, laisser en arrière les caissons de la batterie de combat et n'exposer que les avant-trains. On commença des essais pour porter à 20 ou 21 le chargement du 12.

On s'était préoccupé de rendre le matériel, déjà si léger, encore moins encombrant. On avait supprimé par batterie un affût de rechange et une forge , et enlevé aux batteries divisionnaires tous les caissons d'infanterie et de cavalerie qu'elles traînaient à leur suite.

nement en Texcellence de nos bouches à feu ne tarda pas à être troublée. Le général belge Renard, officier de grand mérite, fort attaché à la France, vint, après 1866, au camp de Châlons avec l'intention de prévenir l'Empereur de la supériorité du canon prussien. Il s'était ouvert de son dessein aux officiers de l'entourage. « Ne dites rien, lui avait-on répondu; cela ferait de la peine à S. M., et nous n'avons pas d'argent pour adopter un autre canon. » Le général répondit : <( Si l'Empereur m'interroge, il me sera impossible de ne pas lui exprimer mon avis; je ne puis vous promettre que de ne point parler le premier. » L'Empereur n'ayant pas abordé le sujet, le général Renard quitta Châlons sans s'être expliqué. D'autres parlèrent. Le général de Chazal, ministre de la Guerre en Belgique, avait mainte fois prévenu M. de Cominges-Guitaut, alors à Bruxelles, de cette supériorité du canon prussien. Celui-ci le pria de transmettre lui-même son avis à l'Empereur. Il le fît. R vint plusieurs fois à Paris, et, chaque fois, il prévint l'Empereur et le ministre que nos petits canons de campagne, qui avaient produit tant d'effet contre l'Autriche, armée alors de canons lisses, ne résisteraient pas aux canons prussiens. 11 demanda qu'un officier général vînt au camp de Beverloo assister à des expériences. En juillet t867, le général Lebrun, envoyé en Belgique pour étudier la tactique prussienne adoptée dans l'armée belge, séjourna quinze jours au camp de Beverloo et se rendit au polygone de Brascaet. R fut frappé de

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Faction du canon de campagne de 4 et de 6, que les Belges avaient emprunté aux Prussiens avec un léger perfectionnement. Il vit les canonniers toucher la cible, huit fois sur dix, à 2 000 mètres et au delà^ tandis que les officiers d'artillerie belges, sûrs de l'adresse de leurs pointeurs et de la précision des pièces, se tenaient debout à quelques mètres de la cible pour marquer les coups. A son retour il exprima son opinion à Niel en présence de Lebœuf. Comme en 1866 l'artillerie prussienne n'avait pas fait bonne figure, Lebœuf manifesta quelque incrédulité : « Avez-vous bien vu ce que vous racontez ? — J'ai si bien vu que je demande au ministre de vous envoyer avec moi pour revoir. » Les fonctions de Lebœuf le retenant à Paris, on désigna le chef d'escadron Berge pour accompagner Lebrun dans une seconde visite à Brascaet. Les expériences auxquelles ils assistèrent le 7 août 1867 leur firent toucher du doigt l'incontestable supériorité du canon d'acier, se chargeant par la culasse, sur le canon de 4 et de 12 en bronze, se chargeant parla bouche : la portée totale de son tir de plein fouet était de 4 000 et 4 200, tandis que le maximum de notre 4 était de 3 200, et de notre 12, de 3000; la rapidité de son tir était vingt-six secondes au lieu de 28 ou de 29 ; en onze minutes, on pouvait tirer 25 coups, tandis | qu'il en fallait douze pour tirer le même nombre -^ de coups avec notre canon. Le canon d'acier était d'une construction plus compliquée, mais d'une conservation beaucoup plus longue.

Notre canon avait une ouverture plus grande et la surface que son boulet offrait à la résistance de l'air était plus large que celle de l'obus prussien ; la vitesse initiale de notre obus n'atteignait pas non plus celle de l'obus prussien, et il la perdait plus tôt, ce qui diminuait sa portée; sa trajectoire avait une courbe plus haute et moins de cette tension dont résultent la justesse et la portée du tir. A 1 500 mètres, le canon prussien comptait deux fois plus de coups réussis que le canon français ; à 2 000 mètres, un quart de plus ; il créait des zones dangereuses bien plus étendues, si ce n'est aux petites distances, où l'on se sert habituellement du tir à mitraille. Le canon de siège était établi dans les mêmes conditions de supériorité que le canon de campagne ^

Quand, au sortir du champ d'expérience, les deux officiers français se retrouvèrent seuls, le chef d'escadron dit au général : « Je suis consterné ; on ne voudra pas me croire. — Au moins vous direz ce que vous avez vu », répliqua le général. Le commandant Berge remplit ce devoir dans un rapport de fin août 1867. L'Empereur, le ministre, le Comité d'artillerie ne dédaignèrent pas l'avertissement. Mais avant de se demander comment, en présence de l'opposition constante de l'opinion publique et du Corps législatif à l'accroissement du budget de la Guerre, on subviendrait aux immenses dépenses d'une transfor mation radicale du matériel, ils recherchèrent

1. Le général Lebrun, dans ses Mémoires, dit le contraire, mais le général Berge m'a écrit qu'il se trompait.

quelle était la transformation à opérer. C'est sur quoi on ne s'entendit pas. Toute innovation a ses adversaires, non que tout ce qui a été repoussé ait dû être adopté, mais même ce qui mérite d'être accueilli a souvent peine à se faire accepter. La réforme proposée par Gribeauval fut d'abord repoussée; la même opposition fut faite au petit instrument de pointage qu'on appelle la hausse; avant de porter à la Prusse le fusil à aiguille, Dreiss, vers 1840, l'avait proposé au gouvernement français qui le refusa; de combien de dénigrements le chassepot n'était-il pas l'objet? Il eût été extraordinaire que le chargement de la bouche à feu par la culasse n'eût pas rencontré de résistance.

Des expériences faites en Angleterre avaient, prétendait-on, démontré que le canon se chargeant par la bouche tire aussi rapidement et aussi juste et qu'il peut recevoir une plus forte charge de poudre, ce qui permet d'obtenir une vitesse initiale plus grande, une trajectoire plus tendue. Cette opinion fut rejetée comme n'ayant aucun sérieux, et il fut admis, d'un accord unanime, qu'il était nécessaire d'avoir des canons se chargeant par la culasse. Restait à déterminer avec quel métal on fabriquerait ces canons. Il ne parut pas qu'on pût se décider en faveur de l'acier. D'ailleurs, comment se procurer l'acier nécessaire? L'industrie française, dépourvue alors de marteaux-pilons assez puissants, tel& que ceux établis depuis au Creusot, n'était pas en mesure de fabriquer un acier homogène sem-

blable à celui de Krupp. Toute considération d'amour-propre à part, serait-il prudent de mettre à la discrétion d'une usine prussienne l'approvisionnement de l'armée française ? Cet acier même de Krupp avait été reconnu insuffisant et notre attaché militaire à Berlin, Stoffel, annonçait comme certain qu'en Prusse on allait revenir au bronze^ Était-il sage d'adopter le métal que la Prusse, après lavoir expérimenté, allait rejeter? En conséquence l'Empereur laissant ouverte la question dn bronze et de l'acier comme l'avait fait le roi de Prusse, alla au plus pressé et décida qu'on chercherait un type de canon de bronze, se chargeant par la culasse selon lequel on transformerait toute notre artillerie. Cette décision présentait l'avantage de ne pas exiger la somme considérable que demanderait la fabrication en acier. Comme l'Empereur s'était toujours plaint de la lenteur des expériences du comité •de l'artillerie, il chargea directement le comman-

J . (' Aujourd'hui, 31 août, a été prise à Berlin une décision de la plus haute importance : le retour à l'emploi du bronze pour la fabrication des pièces de campagne. Je renvoie à mes rapports des 20 février et 29 juillet 1868, pour expliquer ce résultat, et, si je m'empresse de le faire connaître, c'est en raison de l'influence qu'il est appelé à exercer sur la décision que nous avons à prendre nous-mêmes en France, relativement à la matière, bronze ou acier, qu'il convient d'adopter pour un nouveau matériel d'artillerie de campagne. Le retour au bronze, auquel vient de se déterminer l'artillerie prussienne, est un fait heureux pour la France, qui ne compte pas de fonderie d'acier comparable à celle de M. Krupp et qui possède des approvisionnements de bronze considérables. " (Rapport du 31 août 1866.)

dant Reffye de poursuivre les recherches nécessaires. Le type créé par Reffye fut construit aux ateliers^ de Meudon et mis en essai au polygone de Versailles dans le mois de juin 1870*. Les expériences permirent de constater que le nouveau canon avait une grande supériorité de portée, de tension de trajectoire, de justesse de tir sur nos canons de campagne de 4 et de 12 rayés.

Les partisans du canon d'acier réclamaient au moins l'adoption de la fusée percutante. Le Comité d'artillerie rejeta l'adoption de cette fusée, sur le rapport du général de Fiereck, le même qui, devant la Commission du 4 septembre, reprocha au Comité d'avoir été de son avis. La fusée percutante ne fut admise que dans la proportion du JO*" au S"" du montant des projectiles du corps d'armée, Ja quantité jugée nécessaire pour alimenter le tir plongeant, c'est-à-dire le tir qui a lieu au-dessus des obstacles, de manière à atteindre les troupes ou les batteries en arrière.

Une autre raison rendit l'Empereur peu empressé à adopter le canon prussien. C'est qu'il croyaitfavoir trouvé un engin de guerre merveilleux fabriqué mystérieusement à Meudon : les mitrailleuses, dont il attendait un effet de surprise et de terreur semblable à celui produit par l'apparition imprévue du canon rayé sur les champs de bataille de Lombardie. Après avoir beaucoup trop espéré des mitrailleuses, on en a, depuis,

1. Pendant la guerre de 1870 on fabriqua environ 300 de ces pièces qui se comportèrent très bien.

beaucoup trop médit. Elles consistaient en vingtcinq canons parallèles, reliés en faisceau, montés sur un affût, qui partaient successivement par le tourner d'une petite manivelle. La rapidité de leur chargement était telle, qu'on pouvait tirer 100, 120 balles à la minute, à une portée de 1200 mètres, et jusqu'à 1800 mètres, lorsqu'on connaissait bien la distance. Ainsi, on jetait au loin des effets foudroyants de mousqueterie, et Ton pouvait couvrir le front d'un bataillon d'une nappe de balles. De près, aux distances inférieures à 1 oOO mètres, cet engin avait un autre genre d'efficacité : en imprimant au canon un mouvement latéral, on distribuait des décharges à droite et à gauche, de manière à éviter une concentration surabondante des coups sur un même point. Enfin, la crépitation perçante, le sifflement aigu qui accompagnaient les décharges devaient ajouter à l'effet, comme autrefois le cri à l'attaque des Barbares. Mais, pour agir, elles exigeaient une plaine dans laquelle elles ricochent, et comme on ne verrait pas leur effet, il serait difficile d'apprécier si l'on était à bonne distance.

Les forteresses ne furent pas oubliées. Depuis longtemps les juges compétents en estimaient le nombre trop considérable. Vauban le disait dès 1701 : (( Avec un grand nombre déplaces, on est réduit à rester sur la défensive, ne pouvant main-

tenir plusieurs grandes armées sur pied, et garder en même temps uq si grand nombre de places; joint à cela, qu'elles n'interdisent à l'ennemi que le point qu'elles occupent, que ce sont de lourdes masses qui ne se meuvent pas; au lieu qu'une puissante armée se transporte, en impose, s'oppose par tout. » — a Construire un grand nombre de places, a écrit Napoléon, est l'art de faire battre les grandes armées par les petites, et de ne rien faire avec des armées immenses. )) — (( Je considère l'abus des places fortes, disait Bugeaud ^ comme le plus grand danger qui menace le pays. Les pJaces de guerre absorbent, quand elles sont trop nombreuses (et dans mon opinion elles le sont trop), la plus grande partie des forces actives. Or, ce sont les armées qui défendent le territoire. Les officiers du Génie disent : « Si nous ne les avions, nous ne les construirions pas; mais puisque nous les avons, gardez-les. » Si ces places pouvaient se conserver sans danger, comme les monuments surabondants de nos villes, je dirais : Gardezles, même au prix de quelques millions. Mais il y a grand danger à conserver ce qui est inutile. Nous avons encore, si je ne me trompe, au moins 200 places de guerre ou postes fortifiés. C'est là une cause d'immense faiblesse. Si, en temps de guerre, vous vouliez leur donner des demi-garnisons seulement, vous absorberiez presque toute votre armée. »

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