‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 68 sur 165 · D'Ideville, Bugeaud, I, p · texte numérisé non relu

D'Ideville, Bugeaud, I, p

et choses, tout lui est étranger; on l'enferme dans une caserne, triste, pas toujours saine. Quand il sort de là, après avoir marché lourdement, en proie à la nostalgie, dans des rues où il ne trouve aucun souvenir, aucun visage ami, il va à la guinguette où on l'empoisonne, et il s'abrutit. Bien heureux si la rencontre de quelque 7My.?e l'arrache à ces mauvais lieux. Mais supposez-le stable dans une garnison aussi rapprochée que possible de sa famille et de ses amis, qu'il puisse en ses jours de liberté retrouver facilement les siens, tout à l'instant changera dans son existence. Que d'efforts pour éviter les punitions et jouir de cette permission de vingt-quatre heures qui le ramènera quelques instants au foyer de la famille! Il n'aura pas le temps de s'amollir et de perdre les habitudes militaires, et il reviendra retrempé, considérant le service comme un devoir, non comme une torture. « C'est un rude métier que celui de soldat, écrivait Bugeaud lorsqu'il était vélite dans la Garde; il faut absolument être insensible comme le marbre pour être soldat. » Pourquoi rendre odieux un métier déjà si dur?

La mobilité des garnisons est onéreuse surtout à l'officier chef de famille. Dans une garnison à peu près immuable, sauf les nécessités politiques de force majeure, il s'étabHt économiquement, crée des relations, forme un foyer, conquiert la considération des habitants, est citoyen en même temps que soldat. Changez-le sans cesse, faites de son existence une promenade perpétuelle à

.travers le pays, le voilà avec son misérable mobilier, sa femme, ses enfants sur les routes, exploité, lui, dont la rétribution est si misérable, condamné au logement garni à perpétuité, ne pouvant créer pour lui ni pour sa famille aucune relation durable, réduit à la vie de café, à l'oisiveté abrutissante du nomade, aux méditations impatientes sur Y Aniiuaire. Dans les temps qui suivirent la Révolution, il avait été bon de disperser les individus loin de leur pays, de les jeter dans la fournaise nationale en ébullition, afin que, fondus ensemble, ils formassent un tout. L'œuvre était maintenant accomplie, on pouvait donner satisfaction à d'autres exigences. Sans doute, le mélange d'éléments divers en un ensemble dans lequel la vivacité de l'homme du Midi s'unissait au sang-froid de l'homme du Nord, l'un excitant, l'autre modérant, donnait une armée incomparable de puissance ; mais la combinaison des éléments divers pouvait tout aussi bien résulter de la juxtaposition de fractions constituées que de la réunion dans un même corps d'individus venus de régions différentes; le rapprochement, dans une même formation, des soldats d'une même contrée, avait l'avantage de donner bien vite une force considérable à l'esprit de solidarité. En temps de paix, la discipline suffit à tout maintenir; mais dès que la guerre éclate, au moment même où elle devrait agir avec le plus de force, elle perd la plus grande partie de ses moyens, et l'impunité presque complète commence pour ce soldat qui, plus que jamais,

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aurait besoin d'être tenu en main. L'indiscipline s'ensuit et aussi la lâcheté. Gomment lutter contre cette désorganisation? Les moyens moraux sont seuls démise, car il faudrait décimer ses troupes si on fusillait tous ceux qui méritent d'être châtiés. Deux soldats s'étant laissé désarmer en Espagne, Napoléon, pour toute peine, ordonna que, pendant un mois, ils seraient obligés d'assister à la parade avec un bâton au lieu de fusil. « La plus forte punition dans une armée française, dit le grand capitaine, pour celui qui n'a pas su prendre part aux dangers et à la gloire, est la honte qui lui est imprimée par ses camarades ^ )) Après chaque bataille, les soldats de la Grande Armée s'érigeaient en tribunal d'honneur et prononçaient sur ceux qui ne s'étaient pas montrés au feu. Aucune punition des chefs n'avait autant d'efficacité qu'un blâme des camarades. Combien le poids en eût-il été plus lourd si ces camarades étaient des pays, qui, de retour au village, auraient pu accoler à un nom l'épithète de brave ou celle de lâche ? Les corps eux-mêmes se jugeaient entre eux : quand certains régiments paraissaient en ligne, on criait : « Bravo! » on se débandait pour aller serrer la main des arrivants.

La seule objection vraie contre le recrutement régional, était que le hasard de la guerre pouvait, à un certain jour, faire tomber toute la douleur des pertes sur une seule fraction du pays. Mais

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