‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 88 sur 165 · APRES L'ŒUVRE DE NIEL · texte numérisé non relu

APRES L'ŒUVRE DE NIEL

nature, contre sa volonté sans doute, et contre ses propres paroles, à confirmer l'effet pacifique des déclarations de son collègue des Affaires étrangères. Il nous plairait d'entendre M. le ministre de la Guerre nous dire tout bas que notre armée est en bon état ; mais qu'il ne le dise pas trop haut au Gouvernement, qui pourrait être tenté de s'en servir et aux étrangers, qui pourraient croire que nous leur lançons un défi ou une menace. »

Si, avant 1869, une guerre avait démontré qu'on n'était pas prêt, le gouvernement de l'Empereur aurait été autorisé à dire à l'opposition, à la majorité, au pays : « C'est votre faute; pourquoi m'avez-vous refusé les hommes et l'argent que je vous avais demandés? » Mais après les déclarations multipliées de l'année 1869, personne n'a le droit de dire à l'opposition, à la majorité , au pays : « Nous avons été battus parce que nous n'étions pas prêts, et nou& n'étions pas prêts par votre faute î » Opposition, majorité, pays, auraient le droit de répondre : (( Si nous n'étions pas prêts, pourquoi nous avezvous dit, répété à satiété que nous l'étions? Pourquoi l'Empereur, du haut du trône, nous a-t-il annoncé que « nous étions en mesure de (( faire face à toutes les éventualités, que le but (( constant de ses efforts était atteint, que les res-

(( sources de la France étaient désormais à la hau- (( teur de ses destinées dans le monde » ? Pourquoi le ministre de la Guerre nous a-t-il répété pendant toute une année :« Nous ne pouvons jamais <( être surpris, nous sommes toujours prêts; « si le moment de combattre arrivait, nous ne « serions pas pris au dépourvu. Notre armée est « excellente, instruite; elle serait debout très « promptement ; il ne lui manque rien » ? Si vous nous aviez mis en présence de la réalité, ou nous nous serions décidés aux sacrifices nécessaires, ou , nous pliant aux résignations honteuses, nous n'aurions point éprouvé des susceptibilités d'honneur que nous n'avions pas la force de soutenir. »

L'Empereur et Niel ne présumaient pas trop de la valeur de leur armée. On peut relever, évidemment, dans sa composition, son armement, sa tactique, comme je n'y ai pas manqué, telle défectuosité de détail, et, certes, il eût mieux valu qu'en toute matière on fût arrivé à la perfection. Mais qui donc y atteint? Est-ce que dans l'organisation prussienne il n'y avait pas aussi des défectuosités? Il ne s'agit que de savoir si, tout bien compensé, les défauts partiels ne sont pas corrigés, amoindris par l'ensemble des qualités. S'il en est ainsi, on est prêt. C'était le cas de l'armée formée par l'Empereur et Niel. La France n'en a jamais eu de plus solide depuis celle du camp de Boulogne de Napoléon F'' : les cadres étaient excellents; les soldats instruits, vigoureux, naturellement aptes à la

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tactique du combat en tirailleurs, qui est Tinstinct de notre race, remportaient sur les soldats étrangers, quels qu'ils fussent; un esprit martial de confiance les animait, et on pouvait, grâce à leur mobilité, leur initiative, leur activité, lutter avec succès même contre des forces supérieures, et renouveler ces victoires du nombre moindre sur le nombre plus considérable, dont nos Annales militaires nous offrent tant de mémorables exemples ^

Mais nous n'étions pas condamnés à cette infériorité, car, si notre mobilisation générale pouvait être un peu compliquée, plus tardive, nous pouvions en pratiquer une partielle, qui nous permettrait de devancer celle des Prussiens, de la troubler, et de prendre TaYance des opérations. Nous avions, en effet, un état de paix plus considérable que celui de l'ennemi : quatre corps d'armée, la Garde, les corps de Châlons, de Paris et de Lyon, dont la formation de paix était semblable à celle de guerre, qui pouvaient être très vite complétés en matériel et en hommes, et poussés hors de la frontière avant que les Prussiens eussent remué.

Il est vrai que les dispositions tactiques adoptées pour notre artillerie, la maintenant séparée en batteries divisionnaires et batteries de réserve, la rendaient moins nombreuse au début des batailles, et que la justesse et la portée de

1. c'était une maxime du général Bugeaud, « qu'au delà d'un certain chiffre, la qualité déciile plus que le nombre » Discours du 23 avril 1836.

son tir n'égalaient pas celles du canon prussien Mais aucun de ces désavantages n'était irrémédiable ; il suffisait d'un simple ordre de bataille immédiatement exécutoire, pour jeter Tartillerie de réserve en première ligne, à côté des batteries divisionnaires, et accroître ainsi leur nombre. Il suffisait, disaient nos excellents officiers d'artillerie, d'avoir de l'audace, de se lancer en avant, et de supprimer ainsi l'avantage que donnaient à Fennemi ses longues portées. Enfin, cette infériorité de notre canon, indépendamment de l'effet terrible des mitrailleuses, était fortement compensée par la supériorité écrasante de notre chassepot sur le fusil à aiguille.

On pouvait obtenir de pareilles troupes des prodiges, si on savait les leur demander. La légende de mensonge, d'abord généralement admise, et dont on commence à revenir, de l'insuffisance de la préparation de Niel, a été créée par les chefs militaires, grands ou petits, pour couvrir la colossale incapacité qui a fait une armée de défaite et de capitulation de celle qui, commandée, je ne dis point par un Napoléon^ mais par un Bugeaud, un Changarnier, un Pélissier, eût été une armée de victoire.

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