CHAPITRE XV
Frère- Orban était le président du Conseil des ministres et ministre des Finances de Belgique lorsque s'opéra la cession de deux chemins de fer belges à une compagnie française. Il appartenait à cette famille des hommes d'État libéraux qui ont illustré le xix^ siècle par la sûreté de leur doctrine et la fécondité de leur action. Quoiqu'il n'ait eu à gouverner qu'un petit État, il est un des plus marquants et certainement des plus dignes de sympathie et de mémoire. Son origine était humble ^ ; il descendait d'une famille d'armuriers liégeois, et son père, petit employé des finances, i'éleva péniblement, par ses pauvres ressources, et non, comme on l'a dit, par des subventions maçonniques. L'enfant, d'une intelligence précoce, eut la bonne fortune de rencontrer un maître d'élite, le Provençal Lafouge,
1. Né à Liège, le 24 avril 1812. M. Paul Hymans publie une biographie du plus haut intérêt, très richement documentée et écrite avec art, de la vie et de l'œuvre de Frère- Orban.
ancien élève de FÉcole normale, duquel il reçut une forte éducation littéraire. A vingt ans, il écrivit une raéchante pièce de théâtre : Trois jours ou une coquette, mais comprenant que là n'était pas sa vocation, il se livra exclusivement aux études juridiques, à Liège d'abord, puis à Paris. Tl subvenait à ses dépenses en donnant des leçons à de petits enfants de l'école primaire et à des camarades moins laborieux que lui. Ses débuts au barreau furent brillants. Un mariage heureux, avec la fille d'un riche industriel, le fil entrer dans une famille qui lui assurait des appuis influents. Du barreau, il passa vite au conseil communal, puis à la députalion ; enfin poussé par sa jeune renommée déjà retentissante, en 1847, il devenait ministre des Travaux publics et, en 18^8, ministre des Finances. Depuis, il ne cessa d'être mêlé en première ligne aux affaires de son pays.
Sa physionomie était forte, flne, d'une expression tour à tour imposante ou séduisante. Ses yeux vifs savaient envelopper de douceur l'adversaire qu'il cherchait à gagner, et quand ils devenaient sérieux, ils exprimaient la fermeté tranquille et résolue de l'homme sûr de lui, qui sait concevoir avec promptitude et vouloir avec persévérance, expression qu'accentuaient encore les lignes fermes d'une bouche oratoire. Il relevait avec une fierté si naturelle sa belle tête que sa taille, à peine supérieure à la moyenne, en paraissait grande, surtout à la tribune. Il avait perdu à Paris son accent liégeois, et sa voix forte,
sonore, grave, flexible donnait une valeur puissante à une argumentation sobre où brillait surtout la claire gravité de l'homme d'État. Selon l'expression d'un adversaire, il préférait dominer ses troupes par la supériorité des desseins que se les concilier par le charme des épanchements. Capable d'improvisation, comme il le prouva à la Chambre, il récitait ou lisait le plus souvent ses discours et son art, consommé comme celui de notre Royer-Collard, était tel qu'ils semblaient jaillir de l'inspiration du moment. Ses reparties étaient parfois brutales \' à l'ordinaire, elles étaient solennelles et dédaigneuses. Son autorité n'était pas de la domination; il obtenait, n'imposait pas; son ascendant sur ses collègues ne portait jamais atteinte à leur indépendance ou à leur dignité. Dans l'intimité, comme me Ta raconté un de ses fidèles, mon noble ami le comte de Kerchove, il se montrait sans morgue ni vanité, ouvert, de conversation enjouée et mettait vite à l'aise. On lui devait l'abolition des octrois, l'institution d'un enseignement laïque indépendant, la création de la Banque nationale, du Crédit communal, de la Caisse d'épargne. Il s'opposa à une transformation démocratique de la Constitution, non par esprit de réaction, mais parce qu'il y pressentait un péril pour la liberté. Il avait pour collègue aux Affaires étrangères en 1869, Van der Stichelen, à ses débuts avocat et journaliste à Gand, plusieurs fois ministre