En réalité, voici ce qu'avait dit La Valette
<( Beyens ayant dit que certains organes de la Presse allaient jusqu'à représenter M. Frère-Orban comme n'ayant été dans cette occasion que l'instrument du cabinet de Berlin, je me suis borné à répondre qu'en présence d'un fait aussi extraordinaire que les mesures prises d'urgence par le gouvernement belge, il n'était pas surprenant que l'opinion publique ait cherché à se l'expliquer par des raisons non moins extraordinaires. » (La Valette à La Guéronnière, i"^' mars il
qu'elle fait peser sur moi, et je vous demande de transmettre à M. de La Valette, ma parole d'honnête d'homme, comme caution de ma loyauté. »
Ces protestations, malgré l'évidence de leur sincérité, ne persuadèrent pas l'opinion française, et ce fut à qui, dans la presse, vilipenderait la Belgique et proposerait un moyen de coercition. L'Empereur lui-même sortit de son sang-froid jusqu'au point d'accepter TéventuaH té d'une guerre. 11 adressa au maréchal Niel cette lettre, une des plus importantes qu'il ait écrites : « Paris, le 19 février 1869. — Mon cher Maréchal, je réponds quoique indirectement à la note que vous m'avez remise l'autre jour. — Certes, la politique serait très facile s'il était possible à un gouvernement de choisir, à son heure et suivant sa convenance, etson adversaire et le lieu de la lutte; mais il n'en est pas ainsi. A moins d'impossibilité absolue, un gouvernement comme un homme doit accepter le défi quand on le provoque et saisir l'occasion qui se présente de prouver sa virilité. Quelle est la question qui se pose aujourd'hui? Le gouvernement belge montre publiquement son mauvais vouloir pour la France et l'opinion publique est persuadée à tort ou à raison que la Belgique n'est si arrogante que parce qu'elle a la Prusse derrière elle. Dans ces circonstances, se montrer accommodant et reculer
devant un procédé qui nous blesse, c'est abdiquer devant l'Europe toute influence légitime. La guerre doit-elle sortir de ce conflit? .le n'en sais rien, mais il faut agir comme si elle devait en sortir. — Dans cette supposition qu'avons-nous à craindre? Avant d'envisager cette hypothèse, il faut d'abord examiner froidement notre position en Europe. La France se sent diminuée depuis les succès de la Prusse ; elle voudrait trouver l'occasion de rétablir son influence dans les meilleures conditions possibles et sans soulever toutes les passions de l'Allemagne en arborant un drapeau hostile à la nationalité allemande. L'habileté du gouvernement français devrait donc consister à saisir une occasion où le débat engagé ne serait pas visiblement tourné contre l'Allemagne. Or, dans le cas présent, si une guerre avait lieu avec la Belgique, l'Allemagne n'aurait aucun droit de s'en mêler et, si elle s'en mêlait, c'est elle qui serait le provocateur. — Politiquement notre position serait donc bonne; reste à examiner la position stratégique. Au moment où nous nous emparerions de la Belgique que ferait la Prusse? Ou elle resterait tranquille, ou elle profiterait de l'occasion pour faire entrer les États du Sud de l'Allemagne dans la Confédération du Nord ; ou bien enfin elle appuierait la Belgique et nous déclarerait la guerre. Dans la seconde hypothèse (il est inutile d'examiner la première), la possession de la Belgique serait une compensation bien plus importante pour nous que la réunion des États du Sud
L'HALLUCINATION DES CHEMINS DE FER BELGES, m
de rAllemagne à la Confédération du Nord ; car la Belgique nous ouvre les portes de rAllemagne, nous pouvons déboucher sur le bas Rhin partout où cela nous convient, nous tournons toutes les places fortes allemandes, nous donnons la main à la Hollande, au Hanovre, etc. — L'armée belge vaincue se fond facilement dans la nôtre et augmente noire effectif de cent mille hommes. — Quant à la Prusse, si elle s'adjoint les États du Sud qui déjà lui sont inféodés par les traités militaires, elle n'acquiert pas un soldat de plus, mais elle froisse le sentiment des populations du Sud. Si donc alors, j'admets la troisième hypothèse et que la Prusse nous fasse la guerre, elle ne se trouvera pas plus forte qu'à présent, tandis que nous, nous aurons gagné en politique et en force. xXous serons sans doute obligés de modifier nos plans, mais 200 000 hommes deChàlons à Strasbourg et 200 000 de Châlons à LiUe nous rendront maîtres de la situation. — Maintenant, si cette occasion manque, quand la retrouveronsnous? Il n'est pas facile de trouver des occasions de déclarer la guerre en ayant tous les droits de son côté, surtout lorsqu'on veut prouver à une nation voisine et forte qu'on n'a aucune intention de menacer son indépendance. La Prusse évitera soigneusement de nous donner des prétextes plausibles; elle avance à pas de loup, de manière à toujours nous montrer, si nous nous filchions, comme les instigateurs de la guerre et comme les ennemis de la transformation de l'Allemagne. Je ne désire pas du tout entraîner mon pays
dans une guerre où l'opinion publique, la raison et le droit ne seraient pas de mon côté; mais si les circonstances non provoquées par moi de- Tiennent favorables, je ne reculerai pas devant la responsabilité que j'encourrais devant la postérité. — Croyez, mon cher Maréchal, à ma sincère amitié. — Napoléon. »
Le maréchal prépara aussitôt un plan sur les données de la lettre impériale. Deux cent mille hommes seraient échelonnés de Strasbourg à Chrdons, deux cent mille de Lille à Châlons, comme préliminaire de l'invasion rapide de la Belgique. La Valette eut ordre d'écarter la Compagnie de l'Est, de prendre la cause en mains, et d'exiger du gouvernement belge l'approbation des deux traités. C'était demander beaucoup, même à un petit État, au lendemain des actes bruyants qu'il venait d'accomplir. Frère- Orban répondit à La Guéronnière : « Que deviendrions-nous en Europe, si, sur votre sommation, nous accordions ce que nous venons de refuser solennellement? La seule concession que nous soyons disposés à vous faire est d'assurer à la Compagnie de l'Est, par des ordres de service, des remaniements de tarifs, des traités spéciaux d'exploitation, tous les avantages qu'elle aurait trouvés dans l'exécution de ses traités avec le Grand-Luxembourg et le Liégeois-Limbourgeois. — Ce n'est pas assez, protesta La Guéronnière, il vous faut approuver tels quels les traités euxmêmes, si vous voulez continuer vos bonnes re-
lations avec nous. » Et de la sorte se dressèrent en présence un oui et un 7îon également absolus, desquels ne pouvait résulter qu'un choc.
La paix ou la guerre n'étaient pas entre les mains de Bismarck, demeuré réellement étranger à l'affaire, mais dans celles de l'Angleterre. L'opinion anglaise, préoccupée des menaces de nos journaux, les réfutait avec une anxiété sympathique pour la Belgique. La Beine, passionnément dévouée à la dynastie belge, en souvenir de Léopold qu'elle avait vénéré, harcelait ses ministres de ses inquiétudes et ne les trouvait jamais assez en éveil. Si, à la tête du cabinet se fût trouvé un hargneux borné comme John Uussell, ou un passionné comme Palmerston, leurs conseils eussent enQammé le conflit jusqu'à allumer la poudre. Heureusement, rien de pareil n'était à craindre ni de Gladstone ni surtout de Clarendon. Le chef du Foreign Office fit à chacun sa part. Il blâma le gouvernement belge de ne s'être pas adressé au gouvernement français dès les débuts de la négociation, d'avoir trop tardé à notifier son veto aux deux Compagnies, enfin d'avoir donné à sa résistance tardive un caractère de précipitation et de maladresse, de nature à blesser la France. Mais il reprocha au cabinet français de s'être mis à son tour dans son tort en contestant le droit incontestable de
la Belgique et en attribuant l'usage qu'elle en avait fait à une pensée hostile et surtout à des incitations prussiennes ; il avait lu tous les documents avec la plus grande attention, scruté toutes les particularités du débat : nulle part il n'avait trouvé la main de Bismarck ; le chancelier n'avait jamais rien dit de cette question à l'ambassadeur anglais à Berlin, Loftus, et Bernstorff, l'ambassadeur prussien à Londres, n'en avait soufflé mot.
Ce jugement sensé et désintéressé agit sur les deux parties. D'un commun accord, elles substituèrent \m peut-être au oui et au no7i intraitables derrière lesquels elles s'étaient jusque-là retranchées. En conséquence, les journaux officiels des deux pays publièrent la déclaration suivante du 21 mars : « A la suite des pourparlers qui ont eu lieu entre le gouvernement de Sa Majesté l'Empereur des Français, et celui de Sa Majesté le Roi des Belges, les deux cabinets sont tombés d'accord sur les termes de la déclaration suivante : (( La présentation et le vote de la loi du 23 février dernier, sur les cessions des concessions de chemins de fer, ont donné lieu, en France, à des appréciations au sujet desquelles le gouvernement du Roi s'est fait un devoir de transmettre, à Paris, des explications d'une loyale et complète franchise. Afin de se donner un mutuel témoignage de leurs dispositions cordiales et confiantes, et dans le désir de concilier les intérêts des deux pays, les gouvernements français et belge se sont entendus pour instituer une commission mixte qui sera chargée d'exa-
miner les diverses questions économiques que font naître, soit les rapports existants, soit de récents projets de traités de cession, d'exploitation et dont la situation serait de nature à développer les relations commerciales et industrielles entre les deux pays. »
Cette déclaration était une détente provisoire, non une solution. Les deux parties se concédaient l'examen des traités, à quoi elles s'étaient d'abord refusées, rien de plus. Mais cet examen devait aboutir, dans la volonté de la France, à une approbation, et dans celle de la Belgique à UQ rejet. Il n'y avait donc pas lieu à chanter victoire. C'est cependant ce que La Guéronnière, qui voulait donner de l'éclat à ses débuts, fit dans ses dépêches et plus encore dans son journal la France. L'entretien qu'il eut avec le Roi le dégonfla.
Il avait à présenter une lettre de Napoléon ÏIl en réponse à la notification de la mort du prince royal. Le Roi, dans un langage contraint, laissa voir ses préoccupations. La Guéronnière lui dit combien l'accord qui venait de s'établir, en répondant à l'intérêt de la Belgique et de la France, lui semblait un heureux événement; il se félicitait de le constater, au moment même où il apportait un témoignage de la sympathie de son souverain pour la douleur de la famille royale. Le Roi répondit : « Je ne comprends pas ce qui s'est passé en France. Nos intentions ont été dénaturées, et les commentaires qui se produisent aujourd'hui dans la presse me font
craindre qu'on n'exagère beaucoup ce qu'on attend de nous : il faut prendre garde que la négociation ne se heurte à des malentendus. Vos journaux laissent supposer que l'on veut nous entraîner au delà de ce qui est possible. Je viens de lire un article de la France\ qui m'a causé une grande surprise et qui est de nature à créer des embarras dès le principe. — Sire, fît La Guéronnière, Votre Majesté attache à l'article de la France une importance qu'il n'a pas. Si la loi sur les chemins de fer belges a trouvé dans la presse française des improbations énergiques, elle y a aussi rencontré des défenseurs inattendus. Le gouvernement de l'Empereur ne s'est pas ému. Il n'y a qu'un intérêt qui doive nous préoccuper, c'est de trouver une solution qui rétaiDlira entre les deux pays la confiance qui est un besoin pour eux, et une sécurité pour l'Europe. — Mais, observa le Roi, il y a des choses qu'il serait imprudent de discuter, comme il y a des concessions qu'on ne saurait exiger. Les chemins de fer belges sont l'œuvre du Roi mon père ; c'est notre pays qui a devancé l'Europe dans cette grande conception, et on ne peut pas nous demander d'abdiquer notre droit et d'ouvrir notre territoire à des Compagnies étrangères. » H ajoula :
— « Je n'ai pas besoin de dire au vicomte de La Guéronnière, dont la perspicacité ne saurait être mise en doute, qu'il y a des sujets sur les-
1. Cet article était un commentaire lyrique de la dépêche de La Guéronnière.
quels il n'est pas prudent d'insister, et qui imposent aux gouvernements forts, surtout vis-àvis des gouvernements faibles, les plus grands ménagemenls » (28 mars 1869.)
L'accord était si peu conclu qu'on ajourna la nomination de la commission mixte jusqu'à une entente sur le rejet ou surl'admission des traités. On craignait que, sans ce préliminaire, la commission ne se réunît que pour constater son impossibilité d'arriver à une conclusion .Frère-Orban se rendit lui-même à Paris comme négociateur. La Valette l'accueillit aussitôt fort courtoisement,, mais l'audience de l'Empereur se fit attendre. La princesse Mathilde dénoua la situation avec sa noble bonne grâce habituelle; elle invita le ministre belge à un bal, puis au milieu de la fête, elle prit son bras et le conduisit dans un petit salon où, à sa grande surprise, il trouva l'Empereur. Napoléon llï lui adressa de vifs reproches; Frère-Orban se défendit; l'entretien dura plus d'une heure, après quoi l'Empereur adouci accorda le lendemain l'audience officielle.
Les conférences commencèrent aussitôt. Elles se tenaient au ministère des Affaires étrangères entre Gressier, notre ministre des Travaux publics, Frère-Orban, La Valette et Rouher. A la suite de chaque séance l'ambassadeur anglais Lyons venait aux nouvelles ^ Le premier point
1. Tous ces renseignements m'ont été fournis par Gressier. iMalhenreusement le carnet du maréchal Vaillant, pour l'année 1869, n'a pu être retrouvé, ce qui prive l'histoire de quelques indications précieuses.
abordé fut celui du maintien ou du rejet des conventions entre les Compagnies. Frère-Orban se montra intraitable : «Des offres de services combinés, des arrangements économiques tant que vous voudrez. Cela doit vous suffire ; l'essentiel n'est pas que les wagons français parcourent quelques kilomètres de plus sur le territoire belge, c'est que les relations économiques entre les deux pays soient consolidées et améliorées. Mais nous ne pouvons pas vous concéder ce qui serait une abdication de notre souveraineté et le démenti humiliant de nos récentes déclarations. » 11 fallait rompre ou en passer par là. Les traités furent écartés et on se mit à la recherche des combinaisons qui pouvaient les remplacer. — A vous de parler, dirent alors les commissaires français. Oue nous proposez-vous? — Frère- Orban offrit le moins possible. Les Français demandèrent davantage. Frère-Orban résistait; parfois il accordait, mais quand la concession avait été importante, il la reprenait le lendemain. On s'aigrit de part et d'autre; Tanimosité en vint à ce point, qu'à la fin d'une séance dans laquelle le ministre belge s'était montré particulièrement obstiné, Rouher se leva tout excité, ouvrit la porte donnant sur le salon voisin et, se promenant avec agitation, dit : « Évidemment la Prusse est derrière tout cela; mais, plutôt la guerre que céder. Au surplus, tôt ou tard, cette guerre est inévitable; le prince impérial ne régnera pas si Sadowa n'est pas effacé; eh bien! s'ils la veulent, la guerre, soit. »
Le lendemain, au Conseil, on posa en effet la question du casus hell'i. — « Soit, dit aussi Niel, nous ne devons jamais nous poser en provocateurs, mais si on nous provoque, nous sommes en mesure de relever la provocation. Notre armée en ce moment est la plus belle du monde ; elle le sera moins dans l'époque de transition qu'elle va traverser jusqu'à la complète application de la loi nouvelle, tandis que l'armée prussienne, pendant cette période, ira toujours en se fortifiant. La guerre est inévitable ; le plus tôt sera le mieux, on nous offre l'occasion, saisissons-la. Je suis prêt. » Gressier s'étant permis d'exprimer quelques doutes en sa qualité de rapporteur de l'ancienne loi militaire, le maréchal s'étonna qu'un ministre civil voulût en remontrer à un général. Chez l'Empereur, les résolutions belliqueuses n'étaient jamais que des velléités fugitives. Sa lettre à Niel, écrite sous le coup d'une impression passagère, n'exprimait pas le fond imperturbablement pacifique de sa pensée, et opinantcommes'il ne l'avait pas écrite, il dit : « Messieurs, calmez-vous, et essayons de conserver la paix. ))
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Les Belges cependant s'apprêtaient à la rupture : ils n'avaient pas la folie de croire qu'ils pourraient lutter seuls contre l'armée française, mais ils annonçaient tout haut leur intention de faire appel aux puissances garantes de leur neu-
tralité. Bismarck, jusqu'alors, ne s'était mêlé de rien. Assailli par les ambassadeurs, il donnait des réponses évasives. Le Roi également avait pris la peine de démontrer à Benedetti que les intentions qu'on prêtait à son gouvernement ne méritaient pas même d'être démenties, tant elles étaient invraisemblables et dénuées de fondement. Mais, aux bruits qui lui arrivent de Bruxelles, Bismarck dresse l'oreille : les affaires vont se gâter, la France et l'Angleterre se brouiller; c'est le cas d'intervenir et d'échauffer le différend. 11 montre tout à coup de la sollicitude pour cette Belgique dont il trafiquait naguère si lestement avec Benedetti ; il fait savoir à Londres qu'il est prêt à se joindre à une action européenne, et donne à ses journaux la consigne d'enfler la voix. Pour n'en citer qu'un seul, la Post écrivait : « Nous repoussons énergiquement tout système qui consisterait à tenir compte des prétentions, des susceptibilités de j'amour-propre exagéré dont nous supposons que la France s'est inspirée dans son différend avec la Belgique. — La France doit être traitée comme un enfant mal élevé, ou comme une coquette surannée dont les caprices tourmentent le monde, et dont les prétentions bizarres grandissent d'autant plus qu'on les ménage davantage. » (17 mars 1869.) il n'était pas douteux que Gortchacow ne suivrait son ami prussien. Far contre Beust décourageait les Belges et leur faisait dire qu'ils avaient tort de croire leur indépendance menacée, parce que l'exploitation ou même la propriété
d'une partie de leur réseau passerait entre les mains d'une Compagnie française. L'union intime de la F3elgique et de la France, en tout ce qui concerne les intérêts économiques des deux pays, ne lui paraissait nullement redoutable pour l'indépendance belge. Mais à l'oreille il nous disait : « Prenez garde î n'allez pas trop loin, la Prusse ne désire qu'un prétexte; nous ne sommes pas prêts et vous seriez seuls. Attendez encore; bientôt nous serons deux si vous le voulez. »
La solution de l'affaire demeurait donc, comme à son début, entre les mains de l'Angleterre. Clarendon, heureusement, continua à ne pas se laisser troubler et il ne se départit point de la conduite calme, en même temps que ferme et judicieuse, qui lui permettait de dominer les passions aux prises et de donner à chacun des conseils écoulés. Il débuta par Beust et se plaignit de son intervention dans une affaire qui ne le regardait pas. « En donnant au gouvernement de l'Empereur le concours moral de son approbation, il rendrait plus difficile un arrangement désirable. Le cabinet des Tuileries n'était déjà que trop disposé à maintenir ses prétentions. Qui sait si, soutenu par Vienne, il ne deviendrait pas plus exigeant? » Il fit semblant de ne pas entendre les insinuations de la Prusse, et, chaque fois qu'elle le mit en demeure de s'expliquer, il se prononça contre une intervention qui aurait pour seul résultat d'aggraver les difficultés.
C'est surtout aux Belges qu'il s'attacha à le démontrer. Dès qu'il fut instruit de leur inten-
tion de s'adresser aux puissances garantes, il se hâta, sans même consulter ses collègues, de répondre qu'une semblable démarche n'avait pas de raisons d'être et qu'on ne pouvait alléguer un seul fait de nature à la justifier devant l'Europe; les efforts mêmes que la France tentait pour rallier l'Angleterre à sa manière de voir prouvaient que la neutralité el l'indépendance de la Belgique étaient prises au sérieux par elle et n'avaient aucun risque à courir. En même temps, il ne nous ménage pas les avertissements : « Le retour de M. Frère-Orban à Bruxelles, dit-il à La Tour d'Auvergne, produirait en Angleterre et dans toute l'Europe une déplorable impression ; vous devez vous attendre, si le gouvernement belge jugeait nécessaire, pour sauvegarder sa responsabilité, de soumettre sa conduite à l'appréciation des puissances garantes, à voir ces puissances se prononcer à l'unanimité en sa faveur. Ce serait pour le gouvernement de l'Empereur un échec considérable, dont ses ennemis ne manqueraient pas de se réjouir. Il n'est que trop facile de comprendre qu'à Berlin, on voit sans regret la France s'engager dans une voie qui doit fatalement compromettre ses relations amicales avec l'Angleterre. Je vous prie instamment d'insister auprès de votre ministre sur les considérations qui vous conseillent d'user de la plus grande modération vis-à-vis d'un pays faible auquel l'Angleterre est liée par des engagements d'honneur ^ »