La Tour d'Auvergne, 22 avril
La Valette prit mal Favertissement. 11 y vit un acte de mauvaise amitié et répondit d'un ton piqué : a J'ai lu avec un sentiment de pénible surprise le compte rendu de votre dernier entretien avec lord Clarendon. Pour la seconde fois, nous constatons, de la part du cabinet de Londres, des préoccupations que l'attitude du Gouvernement de l'Empereur ne justifie pas plus aujourd'hui qu'au début des pourparlers engagés sur cette question. Nous poursuivons, actuellement, une transaction, avec l'espoir d'un accord, et si, contrairement à notre attente, le cabinet belge, repoussant toute idée de conciliation, se renfermait dans son droit, nous sommes décidés à nous enfermer dans le nôtre. Mais nous ne saurions admettre, à aucun titre, que le gouvernement du roi Léopold déplace lui-même la question, si nettement posée entre nous et lui. Nous avons peine à comprendre qu'il ait la pensée de la soumettre au jugement des puissances garantes de l'indépendance et de la neutralité de la Belgique. Ni son indépendance, ni sa neutralité ne sont en cause, et un tel acte de sa part ne constituerait qu'une manifestation aussi blessante pour nous qu'inutile pour elle, aussi inexplicable à son |)oint de vue qu'inadmissible au nôtre. Nous protestons, dès à présent, contre une prétention insoutenable. Nous la repousserions, le cas échéant, de toute l'énergie que nous puiserions dans le sentiment de notre droit méconnu et de notre dignité froissée... Si nous n'étions nullementpréparés aux résolutions éventuelles dont le
cabinet de Londres a reçu la confidence, nous l'étions moins encore à l'accueil qu'elles ont trouvé auprès de lui. — C'est avec un douloureux étonnement que nous avons vu lord Clarendon accepter, comme possible, l'appel que nous sommes résolus à décliner et considérer comme probable l'arrêt qui se prononcerait contre nous. Nous ne nous expliquons pas plus facilement ce que le principal secrétaire d'État a entendu par ces engagements d'honneur qui lient l'Angleterre à la Belgique. Nous ne pouvons pas les croire d'une autre nature que ceux que nous avons contractés nous-mêmes. Nous pouvions espérer que l'Angleterre rendrait une plus complète justice à nos intentions. Instruite par nous, jour par jour, des différentes phases de la négociation que nous suivons avec le cabinet de Bruxelles, elle a pu en apprécier le caractère, se convaincre de notre parfaite sincérité, s'assurer que rien, dans notre manière d'agir, n'était de nature à autoriser les inquiétudes qui se sont produites et l'émotion qu'elle-même a témoignée. Nous nous attendions à une tout autre appréciation des mobiles qui nous ont dirigés, et si les sentiments personnels de lord Clarendon ne font pas de doute pour nous, s'ils répondent à ceux que j'ai toujours professés moi-même, nous y puisons un nouveau motif de rappeler au cabinet de Londres que les bons rapports des deux gouvernements supposent, de part et d'autre, une entière confiance, et nous avons, quant à nous, la conscience de n'avoir point, dans les circonstances actuelles,
L'FIALLUCIXATION DES CHEMINS DE FER BELfxES. 391
failli à ce devoir vis-à-vis de l'Angleterre. » (25 avril 1869.)
Clarendon fut surpris qu'on considérât comme un procédé malveillant une nouvelle preuve des sentiments d'amitié dont il était animé à notre égard ; car il n'eût été vraiment un mauvais ami que s'il nous avait dissimulé les inquiétudes et les défiances manifestées autour de lui. 11 avait mis, dit-il à La Tour d'Auvergne, toute sa sollicitude à ce que le débat ne prît point de plus larges proportions. Le gouvernement belge avait cédé à un sentiment de terreur peu raisonné qui s'expliquait par la position difficile dans laquelle il se trouvait placé, et le gouvernement de l'Empereur était trop puissant et trop généreux pour lui en garder rancune. « Je n'ai jamais entendu mettre en doute la droiture de vos intentions, j'ai pleine confiance dans la sincérité de vos déclarations. Mais je regretterais profondément que nos rapports de bon voisinage avec la Belgique fussent altérés, — convaincu que cette situation ne saurait manquer de réagir d'une manière fâcheuse sur les relations de la France et de l'Angleterre. Si les engagements qui lient l'Angleterre à la Belgique ne sont pas d'une autre nature que ceux que vous aviez contractés vousmêmes, il existe cependant, entre les deux dynasties, des liens particuliers de parenté et d'amitié, que la haute estime, dont le feu roi Léopold a été entouré en Angleterre, ainsi que la vénération et la confiance que la reine Victoria a toujours témoignées à ce souverain n'ont pu que fortifier. »
La première fusée de mauvaise humeur éteinte, on réfléchit à Paris. On comprit que les conseils de Clarendon étaient inspirés par une véritable amitié, qu'on avait eu grand tort d'en prendre ombrage et qu'il était temps de clore une petite affaire économique si malencontreusement grossie. L'Empereur donna des témoignages particuliers de bienveillance à Frère-Orban ; La Valette redevint souriant, Rouher, moins belliqueux, Gressier, moins exigeant, Frère-Orban, plus condescendant, et, le 27 avril 1869, un protocole constata un accord cette fois définitif. Le gouvernement français abandonnait les traités avec la Compagnie de l'Est ; le gouvernement belge lui promettait en échange des satisfactions complètes pour la sauvegarde des intérêts que ces traités devaient contenter. Une commission mixte, composée de six hommes spéciaux belges et français, serait chargée d'examiner si le projet présenté par le gouvernement belge atteignait le but que les deux gouvernements se proposaient.
La Guéronnière avait écrit : « Si M. Frère- Orban obtient du gouvernement français l'abandon des traités, en échange de modifications de tarifs et de déclarations d'amitié, il reviendra triomphant et nous lui aurons fait un piédestal. » Frère-Orban revenait triomphant et nous lui avions fait un piédestal.
La satisfaction fut générale en Europe. Il y eut à peine à Berlin un léger sentiment de surprise d'une solution aussi prompte. Cette lutte contre le fantôme de Bismarck, véritable hallucination, rappelle celle de don Quichotte contre les géants imaginaires : « Miséricorde I disait Sancho, n'ai-je pas dit à Votre Grâce que ce n'étaient que des moulins à vent, et qu'il fallait, pour s'y tromper, en avoir d'autres dans la tête ! »
Dès que le protocole du 27 avril eut réduit le différend à ce qu'il aurait toujours dû être, un débat économique, nul ne s'en occupa plus, et ce fut dans un silence paisible que les hommes distingués de la Commission mixte ^ recherchèrent les moyens de concilier les intérêts divers. La direction de Franqueville fut acceptée, et ce que cet homme éminent conduisait marchait toujours vite et bien. Le 19 juillet un protocole définitif consacra la clôture de l'affaire au milieu de rinattention publique.
Avant de nous remettre au courant des émotions qui subjuguaient les esprits et de nous laisser entraîner par les discussions parlementaires et les luttes électorales, déposons une couronne sur trois tombes illustres qui s'ouvrirent pendant ces événements.
1. Pour la France. Cornudet, président de section au Conseil d'État, Combes, ingénieur des mines, et Franqueville, directeur des chemins de fer. Pour la Belgique : Wan der Sweep, inspecteur des chemins de fer, Fassiau, directeur des Postes et chemins de fer, et Belpaire, ingénieur en chef.