Né le 21 octobre 1790, mort le 28 février
LAMARTINE, ROSSIXI. BKRLIOZ. 395
personne ne les loue à tant le sanglot. Les larmes sont pardonnables deux ou trois fois dans la vie ; le reste du temps, elles efFéminent... Si l'homme n'est pas courageux contre l'adversité, il n'est plus l'homme. Donnez-lui une quenouille et un lacrymatoire ! Qu'il file son linceul, et qu'il compte combien il y a de larmes dans Tœil d'un lâche pendant soixante ou quatre-vingtsans de pleurnichement. » Dès son début on retrouve cette tristesse stoïque dans une Méditation qui n'est pas moins belle que le Lac ou le Crucifix : le Désespoir. Elle renaît sans cesse dans ses vers, plus poignante à mesure qu'il s'avance dans la vie.
Sentir son âme usée en impuissant effort, Se ronger lentement sous la rouille du sort, Penser sans découvrir, espérer sans atteindre, Briller sans éclairer, et pâlir sans s'éteiiidre, Hélas! tel est mon sort et celui des humains^
A la fin son pessimisme éclate dans la plus tragique des lamentations : Job lu clans le désert. Ce n'est pas une de ces pleurnicheries dont il a le mépris; c'est un rugissement de Prométhée blessé, tel qu'Eschyle l'eût poussé : ce Tout pesé, tout balancé, tout calculé, tout pensé et tout repensé, en dernier résultat, la vie humaine (si on soustrait Dieu, c'est-à-dire l'infini) est le supplice le plus divinement ou le plus infernalement combiné pour faire rendre, dans un espace de temps donné à une créature pensante, la plus grande masse de souffrances physiques
1. Préludes. Nouvelles Méditations. V. Empire libéral, t. IX, p. 421.
OU morales, de gémissements, de désespoir, de cris, d'imprécations, de blasphèmes, qui puisse être contenue dans un corps de chair et dans une âme de... Nous ne savons pas même le nom de cette essence par qui nous sommes ! . . . Jamais un homme, quelque cruel qu'on le suppose, n'aurait pu arriver à cette infernale et sublime combinaison de supplice ; il a fallu un Dieu pour l'inventer! ... Trois choses ont toujours résumé pour nous l'horreur indescriptible de cette destinée de l'homme mortel : les conditions de la naissance, les conditions de la vie physique, et les conditions de la mort. — Les conditions de la naissance... Y a-t-il quelque chose de plus monstrueux que d'appeler à la vie (et quelle vie !) et de réveiller de la mort non sentie pour remourir dans les tortures d'une seconde mort sentie, un être qui ne demandait ni ce bienfait, ni ce supplice, et qui dormait de son sommeil de néant, comme dit Job? — ... Pour moi je sais trop ce que j'en pense. A l'exception de quelques jours d'ivresse, dans lesquels l'homme ne raisonne pas, précisément parce qu'il est ivre, il y a peu d'heures de ma vie où, si le Tout-Puissant m'eût consulté, je ne lui eusse rejeté avec horreur le don de la vie, et où je ne lui eusse dit, comme Job : Reprenez votre fatal présent, laissezmoi en paix dans mon néant! Dans votre incompréhensible création, il n'y a d'heureux que ce qui dort!... — Et que dire des conditions de la vie physique? La mort nourrissant la vie, la vie nourrissant la mort; le lion dévorant le taureau,
l'aigle, le faucon ; le faucon, l'hirondelle ; l'hirondelle, la mouche ; la mouche, l'insecte ; l'insecte poursuivant lui-même sa victime dans un rayon de soleil ; la vipère élaborant sous l'herbe son venin et épiant comme l'empoisonneur le nid de la colombe pour se préparer des cadavres à dévorer ! Des pièges d'un génie infernal creusés ou tendus sur la route de tous les êtres de la terre et de la mer par les brigands de la création pour y faire tomber leurs victimes, depuis les filets de l'araignée jusqu'au puits en entonnoir du fourmi-lion et jusqu'au miaulement du chat-tigre imitant le vagissement des mères pour appeler les petits sous sa griffe. L'homme, enfin, le boucher ou le bourreau universel, faisant de ses cités un vaste abattoir, où le sang coule avec la vie dans des égouts trop étroits, pour aller rougir ses fleuves. Nous vivons très peu de temps, aucun temps même, si nous comparons ce clignement d'œil appelé une vie à l'incommensurable durée des éternités sans premier et sans dernier jour. A quoi bon tenir à quelque chose quand tout va vous être arraché à la fois? Encore, si le jour et l'heure de cette mort étaient connus et fixés d'avance, quelque courte que fût la vie, on pourrait prendre ses mesures, on proportionnerait ses pas à Tespace qui reste, on pourrait régler ses pensées sur son horizon; on n'aurait pas de longues espérances pour un jour de durée, ni de courtes vues pour de longues années... Mais non, tout est achevé dans cette invention de la mort. Quand vous commencez
398 L'EMPIRE LIBKRAL.
une respiration vous n'êtes jamais sûr qu'elle ne se coupera pas en deux sur vos lèvres. La mort vous défie de dire d'une seconde : Elle est à moi. Tout est à elle, aussi bien le premier que le dernier soupir. L'avenir est mort avant detre né pour vous : voilà la perfection du supplice ! Humiliez-vous, tyrans de la terre, vous ne l'auriez pas inventé!... Mais l'imprévu de la mort, ce n'est rien encore, non rien en comparaison de l'inconnu du sépulcre. Où allons-nous? allonsnous même quelque part par ce ténébreux chemin? »
Dans aucune langue, aucun écrivain n'avait fait entendre des accents d'un pathétique aussi terrifiant. Ces cris de révolte s'éteignirent, comme s'éteignent les lueurs violentes d'un couchant orageux. Dans ses derniers écrits, on ne retrouve plus qu'une résignation apaisée, qui laisse à peine échapper un murmure. Tel il se montre dans son Étude sur Voltaire, où il fait preuve d'une justesse, d'une pondération élevée, d'une finesse analytique, et surtout d'une clairvoyante impartialité, qui font de ce jugement ce qu'on a écrit de plus sur et de plus vrai sur l'homme dont la mémoire est perpétuellement ballottée entre les malédictions et les apothéoses.
Il s'était retiré loin du bruit, dans un petit chalet concédé autrefois par la Ville de Paris, demeure modeste ayant l'aspect d'une vieille ferme, et dont le seul agrément était un ravissant jardin bien entretenu. Sa femme était morte, les vieux amis avaient disparu, mais il lui res-
tait sa nièce, qui remplaçait, par la tendresse d'une affection infatigable, tout ce qu'il avait perdu. Chaque soir, elle lui lisait la Correspondance de Voltaire, celle de Cicéron, V Histoire du Consulat et de T Empire, lectures dont on ne sortait pas, allant de l'une à l'autre, et recommençant quand c'était fini. Ses forces physiques fléchissaient, son esprit se fatiguait, sa bonté seule restait jeune. « 11 est comme toujours, écrivait Valentine, bon et divin ; il est impossible de vivre avec lui et de ne pas l'adorer; aussi, c'est ce que je fais avec bonheur. )> Parfois une dernière révolte contre la vie le jetait dans des désespoirs éperdus. Un soir, à l'heure du coucher, dans le chalet, arrivé à la plus haute marche de l'escalier de bois, il s'assied, et ne veut plus bouger : A quoi bon? à quoi bon dormir? à quoi bon recommencer le matin la tache cruelle? Qu'on le laisse là. Un autre soir, à Montceau, il s'enfuit après le dîner et disparaît ; on se met à sa recherche, on court de tous côtés ; on le rencontre, errant comme un insensé, au loin, à travers champs, et l'on a grand'peine à le reconduire dans la maison, où il ne veut plus rentrera A la fin, il tomba dans un assoupissement morne dont il ne se réveilla plus. Il écoutait et ne répondait pas ; il regardait et semblait ne pas voir; il assistait, impénétrable, à sa destruction graduelle. Un soir, cependant, il sortit de sa torpeur; un ami lui récita la mort de