‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 95 sur 165 · Marie-Thérèse Ollivier, Valentine de Lamartine · texte numérisé non relu

Marie-Thérèse Ollivier, Valentine de Lamartine

Laurence. « De qui sont ces beaux vers? » demanda-t-il. Dans ce petit salon de Passy, déjà chambre mortuaire, il apparaissait en sa pâle immobilité comme une statue de marbre aux pieds de laquelle était agenouillée en adoration la nièce angélique, celle qui n'apercevait pas la décrépitude, et le contemplait toujours en Téclat de ses années rayonnantes. Il s'endormit tout à fait le 28 février 1869.

La grande ville parut ignorer cette mort. A la maison en deuil, vinrent à peine une trentaine d'amis, aucun membre du Gouvernement provisoire ; les seuls Parisiens qui accompagnèrent sa dépouille furent, avec moi, les représentants de l'Académie : Augier, Sandeau, Alexandre Dumas, Victor de Laprade, Pelletan, Louis Ratisbonne. A Mâcon, la population entière accourut à la gare, pour recevoir mort celui qu'elle avait si souvent acclamé vivant. Elle le conduisit à l'église et l'accompagna avec recueillement jusqu'aux dernières maisons de la ville. Alors, en foule, arrivèrent les habitants des campagnes; nous les trouvions tout le long de la route, précédés de leurs curés. A chaque station, il fallait ouvrir le char funèbre; ils s'approchaient, jetaient l'eau bénite, l'embrassaient en pleurant, puis suivaient.

Le poète avait dit à la cloche de Saint-Point :

Si quelque main pieuse en mon honneur te sonne, Des sanglots de l'airain, oh! n'attriste personne; Ne vas pas mendier des pleurs à l'horizon ! Mais prends ta voix de fête, et sonne sur ma tombe, Avec le bruit joyeux d'une chaîne qui tombe Au seuil libre d'une prison !

La cloche ne prit pas sa voix de fête. Elle fît entendre les sanglots de l'airain; et, d'une voix entrecoupée par les larmes, le prêtre dit : u Que Dieu t'accorde le repos éternel! » Et j'ajoutai, dans mon cœur ému : « Que les hommes t'accordent la gloire immortelle! » — Si Dieu a exaucé la prière du prêtre, les hommes n'ont pas rejeté la mienne. — Oui, Lamartine est immortel et glorifié. Et pourquoi? Est-ce parce qu'il a élevé notre poésie plus haut vers l'infini, et l'a fait en même temps descendre plus profondément dans l'intimité de la vie? Est-ce parce qu'il a doué notre prose d'une ampleur, d'un rythme, d'un souffle, d'une majesté jusque-là inconnus? Est-ce parce qu'il a été un voyant inspiré et un orateur magnifique? — Non, car s'il n'avait été que tout cela, il aurait peut-être eu des rivaux. Il est l'incomparable, parce que, seul, il ne s'est jamais asservi aux petitesses des partis^ et a pratiqué la politique de la magnanimité ; parce que, seul, il n'a jamais prononcé contre personne une parole de colère, et a traversé sans haine ce monde de la haine ^

De Lamartine à la musique la transition est facile. L'auteur du Lac fut le plus mélodieux de&

1. Depuis sa mort, la gloire de Lamartine n 'a jamais sul> aucune éclipse, comme on peut s'en convaincre en consultant, dans l'appendice du livre de Marie-Thérèse Ollivier, le tableau de la vente de ses œuvres.

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poètes, et quand sa strophe faiblit, elle vaut toujours par la musique. Dans la vie humaine, où l'art prend une si grande part, la musique de plus en plus a la prédilection. Il est des heures où la nature clémente nous prodigue ses magnificences et ses charmes, où elle rend plus frais les ombrages de ses chênes, plus caressant le regard de ses étoiles, où sa brise vient de plus haut, où le bourdonnement de ses abeilles sur la rose est plus passionné, où la vague assoupie s'allonge plus langoureusement; elle étend sur nos agitations la douceur apaisante de ses silences : elle se fait belle pour nous faire oublier combien parfois elle est cruelle. Il est des heures où notre être entier s'abandonne aux ivresses heureuses où tout en nous rit, chante, palpite, espère, aime. Il en est d'autres où l'âpre douleur nous déchire, nous ensanglante, où nous envions ceux qui n'ont pas été ou ceux qui ne sont plus. Toutefois toutes ces émotions, si intenses qu'elles soient, ne durent qu'un instant : le temps les pousse et c'est toujours l'ombre qui passe, la nuée qui s'évapore. La mélancolie du couchant voile l'allégresse de l'aube ; la tempête de décembre emporte l'espoir de mai; les sourires sèchent les larmes et sur les tombes qui s'ouvrent en nous, comme sur celles qui se creusent dans la terre, renaissent la verdure et les fleurs.

Ces instants où nous avons vécu d'une vie plus haute, plus forte, plus douce ou plus cruelle seraient à jamais perdus, envolés, effacés, si l'art n'avait été créé. Il les retient, les fixe, et donne

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au sentiment fugitif l'éternité des choses qui ne périssent pas. Elle ne passera pas, l'heure des enchantements de la nature, parce que la poésie l'a décrite; elle ne s'oubliera pas, l'heure des ivresses intimes, parce que la poésie l'a chantée; elle ne s'effacera pas, l'heure des âpres douleurs, parce que la poésie l'a pleurée. Mais la poésie invente en vain des images ingénieuses ou grandioses, enrichit ses rimes et ses cadences, multiplie ses souplesses et ses reliefs, crée des mots sonores ou pénétrants, pittoresques et enflammés; il naît en nous des sentiments, des pensées, des aspirations, des visions, que ni ses images, ni ses rimes, ni ses souplesses, ni ses reliefs, ni ses mots nouveaux ne réussissent à exprimer; il est des dilatations ou des resserrements d'âme, des exaltations de certitude, des désespérances de doute, des désirs insatiables, des tourments inconsolés, des tendresses privées d'épanchement, des rêves d'un vague aérien, des contemplations, des extases, des élans inconscients, indéfinis, insaisissables et cependant d'une réalité délicieuse ou poignante, pour lesquels elle n'a que des balbutiements inhabiles. 11 nous faut une autre langue qui exprime ce que les langues parlées ou écrites ne savent dire, il nous faut une langue de l'indicible : c'est la musique qui nous la donne. Elle n'est pas, comme l'a dit un poète jaloux \ <( la lune de l'art », elle en est la voix infinie.

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