La première était la réi^onse d'Espagne
qu'il était venu rendre compte d'un mandat et recevoir des félicitations. Gramont fit observer à l'Empereur que ce dîner, quelques heures seulement après la séance de la Chambre, produirait une mauvaise impression, et, en efPet, les journaux de la guerre l'annoncèrent le lendemain avec triomphe. L'Empereur répondit que l'invitation venait de l'Impératrice et qu'il n'avait cependant pas pu renvoyer Jérôme David. De retour à Paris, très tard, Gramont s'empressa de m'informer du résultat de sa visite par le billet suivant : ((Mon cher ami, je reviens de Saint-Cloud. L'indécision est grande. D'abord la guerre. Ensuite le doute à cause de cette approbation du Roi. La dépêche espagnole pourra peut-être faire pencher vers la paix. L'Empereur m'a chargé de vous prier de faire savoir à tous nos collègues qu'il les attend à dîner demain à sept heures, pour tenir un Conseil dans la soirée. Tout à vous. » Ici encore Gramont parlait en ambassadeur plus qu'en ministre responsable. Sans doute l'opinion de Saint-Cloud était de quelque importance, mais la mienne et celle de mes collègues ne l'étaient pas moins et, à cette heure et dans cette nuit du 13, il n'y avait dans mon esprit aucune espèce d'incertitude. Le roi Guillaume avait répondu avec une netteté qui ne laissait rien à désirer ; il nous avait communiqué la renonciation par Benedetti en déclarant qu'il l'approuvait; Olozaga nous notifiait une adhésion sans réserves : à moins d'être de mauvaise foi, on était obhgé de convenir que cette double acceptation
de la Prusse et de l'Espagne impliquait une garantie d'avenir plus que suffisante. Nous avions atteint le but que nous nous étions donné. 11 n'y avait plus qu'un moyen d'amener la guerre, c'était de sortir de l'affaire désormais réglée selon notre gré et de soulever la querelle de nos griefs généraux contre la Prusse : j'étais résolu à n'y pas consentir.
Aussi lorsque Mitchell, selon sa coutume, vint aux nouvelles, je résumai la situation à la fin de cette journée en deux mots : « Prim et le roi de Prusse acceptent la renonciation, et nous n'insisterons pas sur les garanties, nous ne soulèverons aucune autre question : maintenant, c'est véritablement fini. » Mitchell part sur cette assurance. Il rencontre Paul de Cassagnac. « Eh bien ! quoi de nouveau ? — Je sors de chez Emile OUivier, la paix est assurée, grâce à Dieu. — En cs-tu bien sûr? Mon père a vu l'Empereur ce matin et, grâce à Dieu, la guerre est décidée. » Le père Cassagnac se trompait. Sans doute l'Impératrice et sa camarilla étaient à la guerre ; l'Empereur, on l'a vu par le billet de Gramont, n'en était qu'à l'indécision. Sous la pression des belliqueux il avait paru leur revenir; au Conseil, sous l'influence de ses ministres, il se serait fixé définitivement à notre opinion, et son incertitude momentanée se serait convertie en une résolution pacifique.
La Chambre nous suivrait-elle ou nous renverserait-elle? Malgré tout, l'Empereur se prononçant sans réticence, je suis convaincu qu'elle
nous aurait suivis. Cependant la Droite organisait une coalition avec la Gauche pour venir à bout de nous. Clément Duvernois entretenait d'anciennes relations de camaraderie avec Gambetta; ils passèrent ensemble la soirée; Gambetta promit de soutenir l'ordre du jour en faveur du désarmement que défendrait Duvernois et dont la conséquence, si la Chambre l'adoptait, serait la guerre. Duvernois, revenant au Volontaire , trouve un de ses rédacteurs, Castanet. Il va à lui, le visage épanoui, et lui tend les deux mains : <( Cette fois, dit-il en parlant de moi, cette fois, nous le tenons ; il ne nous échappera pas; il y passera, soyez-en sûr, comme les chats par la braise, quelques heures encore et ce sera fait de lui. J'ai convenu avec Gambetta que je proposerai à la Chambre d'intimer au ministère l'ordre de déclarer à la Prusse que nous sommes prêts à désarmer et à réduire notre effectif militaire, sous la condition qu'elle licenciera son armée, €t qu'elle désarmera la première. Gambetta est sûr du concours de ses amis : j'ai pour moi tous les poltrons de la Droite, et ils sont nombreux. Quelle porte je leur ouvre, et comme ils s'y précipiteront tête baissée et les yeux fermés ! Mon ordre du jour passera à une grande majorité. Vous jugez si le ministère résistera à ce double choc. Gauche et Droite! » répétait-il en riant et en arpentant les quatre mètres carrés de son cabinet. « Gauche et Droite! Quel double renfoncement! et quel nez va faire ce pauvre Ollivier! » Et comme Castanet lui demandait ce qu'il
pensait que ferait la Prusse en présence d'une pareille injonction. « La Prusse, répondit-il et riant de plus belle, et en haussant les épaules, la Prusse nous enverra faire f... et alors nous entrons en guerre ; vous verrez comme nous mènerons ça rondement*. »
Quant à moi j'éprouvais une joie d'une autre nature que celle de Duvernois. Nous croyant au bout de nos angoisses, je goûtai pour la première fois un sommeil paisible, ne soupçonnant pas le cyclone qui allait fondre sur nous à notre réveiL
Le 14 au matin, tranquille enfin après tant de tourments, je me misa rédiger la déclaration que j'entendais soumettre le soir à Saint-Cloud, au Conseil des ministres. J'ai gardé ce que j'en avais écrit : a II y a huit jours, le gouvernement français déclarait à cette tribune que quel que fût son désir de conserver la paix du monde, il ne souffrirait pas qu'un prince étranger (reproduire nos paroles du 6 :...) Aujourd'hui nous avons la certitude qu'un prince étranger ne montera pa&
1. Lettre de Castanet à Emile Ollivier du 12 mai 1880. Je ne connaissais pas ce Castanet lorsque je reçus cette lettre. C'était un homme honnête qui, indigné de la palinodie des gens de la Droite me faisant bouc émissaire de la guerre qu'ils avaient provoquée eux-mêmes, me défendit courageusement dans le Messager du Midi et m'envoya les renseignements que je viens de reproduire.
sur le trône d'Espagne. Cette victoire nous est d'autant plus précieuse qu'elle n'a été obtenue que par la force de la raison et du droit et qu'elle n'a pas été préparée par de sanglants sacrifices. En présence de l'enthousiasme patriotique que notre attitude avait éveillée, il eût été facile de mêler une question à une autre et de créer quelque prétexte pour entraîner le pays dans une grande guerre. Cette conduite ne nous eût paru digne ni de vous ni de nous ; elle nous eût aliéné les sympathies de l'Europe et, à la longue, celles du pays. Lorsque nous marcherons vers un but, nous ne vous le cacherons pas, nous le montrerons clairement. Nous avons demandé votre concours contre une candidature prussienne au trône d'Espagne. Cette candidature est écartée ; il ne nous reste plus qu'à reprendre avec confiance les œuvres de la paix... »
J'allais continuer en parlant du rôle d'Olozaga et de l'Espagne, lorsque la porte s'ouvre etThuissier annonce : Son Excellence le ministre des affaires étrangères. A peine la porte franchie, avant même d'être parvenu au milieu de mon cabinet, Gramont s'écrie : « Mon cher, vous voyez un homme qui vient de recevoir une gifle ! » Je me lève : « Je ne vous comprends pas, expliquezvous ! » 11 me tend alors une petite feuille de papier jaune, que je verrai éternellement devant mes yeux. C'était un télégramme de Lesourd expédié de Berlin le 13 après minuit, ainsi conçu : « Un supplément de la Gazette de V Allemagne du
^ord qui apariui dix heures du soir contient en résumé ce qui suit: « L'ambassadeur de France c< ayant demandé à Ems à S. M. le roi de Tauto- (( riser à télégraphier à Paris qu'elle s'engageait « pour l'avenir à ne pas donner son consente- « ment à la candidature de Hohenzollern, si « elle venait à se poser de nouveau, le Roi a « refusé de recevoir l'ambassadeur et lui a fait « dire par l'aide de camp de service qu'il n'avait « plus rien à lui communiquer. » Celle nouvelle, publiée par le journal officieux, jette une vive émotion dans la ville. »
— (( Benedettine vous avait donc pas prévenu? dis-je à Gramont. — Voici, me répondit-il, ce qu'il m'a télégraphié dans l'après-midi. Ces quatre télégrammes me sont arrivés successivement dans la soirée et je n'avais pas cru urgent de les joindre à mes deux billets. » Après avoir lu les télégrammes de Benedetti, je relus celui de Lesourd. Je compris l'exclamation de Gramont. On n'échoua jamais plus près du port. Je restai quelques instants silencieux et atterré, u II n'y a plus d'illusion à se faire, dis-je; ils veulent nous obliger à la guerre. » Nous convînmes que je réunirai tout de suite mes collègues afin de les mettre au courant de ce coup imprévu, tandis que Gramontretournerait aux Affaires étrangères où Werther s'était fait annoncer. Survint alors Olozaga, aussi tranquille que je l'étais moi-même quelques instants auparavant, pour entendre la lecture de ma Déclaration pacifique Je lui donnai connaissance des télégrammes de Benedetti et
de celui de Lesourd. 11 ne fut pas moins consterné que je l'avais été. Serviable et empressé, il m'offrit de courir chez Werther afin d'obtenir quelques explications si cela était possible. J'ac- €eptai, mais il ne rencontra pas l'ambassadeur prussien chez lui. Nos collègues ne tardèrent pas à arriver, très troublés. Ils ne pensèrent pas qu'il fût possible de différer jusqu'au soir un Conseil plénier et me chargèrent de télégraphier à l'Empereur la prière de venir aux Tuileries, l'après-midi, le présider.
Cependant, à sa rentrée aux Affaires étrangères, Gramont avait trouvé Werther. L'entretien fut bref. D'un air très abattu, il lui apprit sans €ommentaires que son Gouvernement l'avait blâmé de l'accueil fait par lui à nos suggestions et qu'il avait reçu l'ordre de prendre un congé : il venait prévenir de son départ immédiat. Dans le même temps arrivait un message de Lyons très pressant, au nom du gouvernement de la Reine, conjurant Gramont « de ne pas engager le Gouvernement par une déclaration prématurée et lui représentant qu'il serait plus prudent et en même temps plus digne d'attendre tout au moins le délai fixé d'abord » (jusqu'au lendemain vendredi).
A midi et demi l'Empereur arrivait aux Tuileries et nous réunissait en Conseil autour de lui. Il avait traversé, comme nous, une foule impatiente et colère, de laquelle s'élevaient des cris stridents, des excitations désordonnées, des protestations contre les lenteurs diplomatiques.
Notre délibération dura près de six heures, à travers les péripéties les plus émouvantes. Au début de la séance, Gramont, laissant tomber son portefeuille sur la table, dit en s'asseyant : « Après ce qui vient de se passer, un ministre des x4ffaires étrangères qui ne saurait pas se décider à la guerre ne serait pas digne de conserver son portefeuille. » Le Bœuf ne nous dit pas que l'armée prussienne, mobilisée, marchait sur notre frontière, ainsi que l'ont raconté les nouvellistes : si cette mobilisation eût été ordonnée, nous en aurions été informés par Benedetti et StofTel. Il dit seulement que, d'après ses renseignements occultes, l'armement était commencé, que Ton achetait des chevaux en Belgique et que, si nous voulions ne pas être prévenus, nous n'avions pas un moment à perdre. Malgré l'impression que nous fit ce langage de nos deux collègues et les raisons indiscutables qui le motivaient, nos perplexités furent longues. Ne nous abandonnant pas à l'impulsion de notre premier mouvement, nous examinâmes le procédé de Bismarck et du Boi en diplomates et en jurisconsultes.
Nous recherchâmes d'abord quelle était la nature du document inséré dans la Gazette de r Allemagne du Nord. Si ce n'avait été qu'un entrefilet de journal, nous n'y eussions pas même pris garde; nous n'en eussions pas été plus occupés que de tant d'autres que nous avions laissé passer sans mot dire. C'était un supplément spécial, en forme d'affiche blanche à gros caractères (nous l'avions sous les yeux)
qui pouvait être collé sur les murs et les devantures. L'information qu'il donnait n'était pas dans la forme d'un article de journal, c'était le texte même d'un acte officiel dont la communication n'avait pu être faite que par les ministres qui l'avaient rédigé et avec l'intention bien arrêtée de la jeter dans le public. Nous considérâmes donc cette publication comme un affront intentionnel. Devions-nous apprécier de même le refus, divulgué dans cette affiche, de recevoir notre ambassadeur? Là encore nous restâmes dans la juste mesure. Un souverain doit recevoir les ambassadeurs que lui envoie un souverain ami, et il doit, lorsque ceux-ci le demandent, les admettre à son audience ; entendre sur de certains sujets un ambassadeur peut parfois lui être pénible ou embarrassant; il ne saurait cependant se soustraire à cette obligation de sa charge. Oratorum audïre oportere jus gentïum est. Refuser d'admettre un ambassadeur envoyé par un État avec lequel on n'est pas en guerre, ou, cet ambassadeur admis, lui refuser son audience, ce sont deux violations du droit des gens. Un ambassadeur est le représentant de la personne même du souverain ; on ne conçoit donc pas un souverain répondant à son frère qui lui demande à l'entretenir : Je vous ferme ma porte ^ Néanmoins un souverain reste
1. Il n'en résulte pas qu'un souverain doive admettre l'ambassadeur quelconque qu'on lui envoie; il peut refuser celui qui lui est personnellement désagréable et exiger qu'on lui en envoie un autre. WolfT note fort bien la dif-
maître de régler la disposition de son temps, d'établir les conditions matérielles de son accès et, dans tous les gouvernements, surtout dans les gouvernements parlementaires, de se décharger de ce devoir d'entretien et d'audience sur son ministre. Et l'ambassadeur est obligé de se plier aux contenances du souverain, à moins que, comme le Tsar Pierre, il ne lui donne audience dans la hune de son navire. De même un souverain n'est pas tenu à recevoir à outrance un ambassadeur qui s'obstine à lui demander ce qu'il a rejeté déjà en termes péremptoires, et il ne blesse aucune convenance diplomatique ni aucune exigence légitime quand il décline, en termes polis, par l'intermédiaire d'un de ses officiers, de prolonger une discussion verbale qu'il estime inutile, parce qu'il la considère comme épuisée. Par conséquent nous jugeâmes la conduite du Roi à Ems irréprochable : il avait fait refuser l'entretien à Benedetti dans des termes courtois, il n'y avait eu là ni insulteur, ni insulté; il n'y avait eu de trop que l'acharnement de Benedetti à demander deux fois une audience, après que le Roi lui avait si formellement notifié qu'il n'avait plus rien à lui dire.
Mais à Berlin tout avait changé de nature et
férence : De jure legationum, t. IX, 1. 1045. « Aliud est simpliciter legatum rejici; aliud vero rejici saltem eum, qui mittitur, ubi causa rejectionis desumitur ab eoquimittitur. Cum que tune persona alia mitti possit. » Grotius et Wolff l'ont expliqué : Grotius, L. II, chap. xviii. « Non enim omne& legatos admitti prœcipit gentium jus, sed vetat sine causa rejici. »
d'aspect. Un refus naturel était devenu un refus offensant; le public était mis dans la confidence de ce qui devait rester renfermé entre l'ambassadeur et le Roi et cette confidence était faite dans une forme insolite, acérée comme une flèche. A la suite de l'intervention du Cabinet anglais en faveur de la Turquie, à qui FAutriche et la Russie réclamaient avec menaces l'extradition des réfugiés hongrois (1849), le Tsar Nicolas fit savoir confidentiellement à l'ambassadeur anglais, lord Bloomfield, qu'il ne lui accorderait pas l'audience d'usage après le retour d'un congé, et qu'il comptait ne le voir que dans les cérémonies publiques. Cet avertissement confidentiel, n'ayant reçu aucune divulgation, Palmerston pensa : « Ce serait une mauvaise politique de notre part que d'accepter un procédé pareil €omme une querelle, à moins qu'il ne fût donné €omme tel et de manière à ce que nous ne puissions le décliner^ .» Si le lendemain du jour où il avait répondu ainsi, il avait, en ouvrant le Times, trouvé un télégramme de Pétersbourg disant : <( Le Tsar a fait savoir par son aide de camp à l'ambassadeur anglais qu'il ne lui accorderait pas l'audience d'usage », il n'aurait pas été aussi endurant. Le procédé de Bismarck nous parut une offense voulue, préméditée, intolérable. Et cependant, cette conviction acquise, nous ne savions nous résoudre àla mesure décisive. Nous nous acharnions à la paix tout en sachant qu'elle