Frédéric II à son frère Henri, 17 juin
LE SOUFFLET DE BISMARCK. 3G:i
de mettre au-dessus de tout soupçon ses intentions pacifiques : « Que Votre Majesté me permette de soutenir au Corps législatif que, malgré tout, l'affaire est terminée et que nous n'attachons pas d'importance à la divulgation prussienne. La cause est mauvaise ; je la défendrai sans conviction et je ne la gagnerai pas ; nous tomberons sous un vote écrasant, nous aurons du moins complètement couvert Votre Majesté. Obligé par la Chambre de renvoyer un ministère de paix et de prendre un ministère de guerre, vos ennemis ne pourront vous accuser d'avoir cherché la guerre, dans un intérêt personnel. » L'Empereur ne goûta pas ma proposition : « Jenepuismeséparer de vous, dit-il, au moment où vous m'êtes le plus nécessaire. » Et il me pria de ne pas insister. Que d'événements se seraient déroulés autrement si j'avais entraîné l'Empereur à mon avis !
Nous avions commencé à arrêter les termes de notre Déclaration aux Chambres, lorsqu'on vint annoncer à Gramont l'arrivée d'une dépêche chiffrée de Benedetti. Nous suspendîmes notre déHbéralion. La Chambre étant en séance, effervescente, anxieuse, pour la calmer et nous renseigner nous envoyâmes Maurice Richard au Palais-Bourbon. A son retour il nous décrivit la physionomie de l'assemblée telle que le journal d'About le fit quelques heures plus tard : « L'enthousiasme est grand. S'il y a une Déclaration aujourd'hui, le Corps législatif croulera sous les applaudissements... Si la Déclaration n'arrive
pas, ce sera plus qu'un désappointement, plus qu'une déception, ce sera un immense éclat de rire, et le Cabinet restera noyé dans son silence. Hier, quand on était à la paix, on donnait déjà à cette paix un assez joli nom. Les historiens l'appelaient boiteuse, comme celle qui précéda la Saint-Barthélémy, mais les ignorants l'appelaient tout simplement une paix... non il est impossible de vous dire comment ils appelaient €ette paix-là. C'est un très vilain mot qui a cours dans les marchés forains, mais qui ne se dit à la Chambre qu'en petit comité, en très petit comité et dans les couloirs... Entre M. Maurice Richard; on le questionne.il interroge. Évidemment, il veut se rendre compte par ses propres yeux. S'il rapporte exactement ce qu'il a vu, il peut dire à l'Empereur que la Chambre est une immense bouteille de Leyde^ »
La dépêche déchiffrée de Benedetti n'était que la paraphrase des derniers télégrammes. Seulement le langage qu'elle prêtait au Roi, sans cesser d'être aussi négatif, paraissait moins raide. ïl n'y avait pas là de quoi nous faire retourner en arrière. Cependant, comme saisis d'effroi devant notre résolution, nous nous raccrochâmes à cette faible espérance, et là-dessus commença une nouvelle discussion, celle-là pusillanime, et surtout niaise. Un barbare venait de nous souffleter d'une telle force que le monde entier en frémissait et que l'Allemagne la première, avant même