‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 4)Chapitre 103 sur 173 · Le Soir, Écho des Chambres · texte numérisé non relu

Le Soir, Écho des Chambres

l'appel de son Roi, était sur pied, et nous recherchâmes si ce retentissant soufflet ne pourrait pas être effacé de notre joue par une conférence 1 Gramont lance l'idée ^ Nous l'approuvons, moi comme les autres, et même plus que les autres, car, au dire de mes collègues, il paraît que je m'élevai aux considérations les plus admirables. Louvet et Plichon, profitant d'un instant de répit, conjurent l'Empereur de ne pas remettre la solidité de son trône aux hasards d'une guerre,, et tous sans exception, nous admettons l'appel au Congrès européen-. Je rougis en narrant cet évanouissement de courage, qui nous honore peu, mais je me suis promis d'être absolument sincère.

L'expédient du Congrès était bien usé : à chacun de ses embarras, l'Empereur l'avait essayé et toujours en vain. Nous nous efforçâmes de le rendre présentable sans ridicule en le rajeunissant par la forme. Nous essayâmes d'un grand nombre de rédactions. Enfin, en parlant, je trouvai un tour qui parut heureux. «Allez vite écrire

1. Nous déclarerions que dans le présent la question était suffisamment résolue par l'approbation du Roi au désistement du prince de Hohenzollern et pour assurer l'avenir, nous nous adresserions à l'Europe, afin que, réunie en Congrès,, elle confirmât solennellement la jurisprudence internationale déjcà tacitement admise, qui interdit, sans entente préalable, à tous les princes appartenant aux familles régnantes des grandes puissances, de monter sur un trône étranger.

2. Sybel prétend que Gramont se serait écrié, ens'adressant à l'Empereur, qui revenait à l'idée du Congrès : « Sire, si vous nous parlez encoie une fois de Congrès, je jette mon portefeuille à vos pieds. »>

cela dans mon cabinet, » me dit l'Empereur en me frappant sur le bras, et en même temps deux larmes coulent le long de ses joues. Je revins avec mon projet; nous y fîmes quelques changements et nous l'adoptâmes ^ L'Empereur eut voulu que nous le lussions immédiatement aux Chambres, mais il était trop tard : ni le Sénat ni le Corps législatif ne devaient plus être en séance ; de plus nous étions épuisés, hors d'état d'affronter le déchaînement qui nous eut accueillis. Nous remîmes notre communication au lendemain. Néanmoins, avant de quitter les Tuileries, l'Empereur écrivit à Le Bœuf un billet qui, sans contenir l'ordre de ne pas rappeler les réserves, laissait percer quelque doute sur l'urgence de la mesure ^

Il est heureux, si l'on peut parler ainsi, que nous n'ayons pu étaler à la tribune notre pauvre solution. Bismarck, ce jour même, à Berlin, nous démontrait comment il l'aurait acceptée. Granville avait eu aussi l'idée d'une transaction. Il fît mettre sous les yeux du roi de Prusse un mémorandum contenant la suggestion suivante : <( Comme Sa Majesté a consenti à l'acceptation, par le prince Léopold, de la couronne d'Espagne,

1. Gramont a présenté quelques lignes de TEmpereur comme étant ce projet; il se trompe. Les quelques lignes n'étaient qu'un canevas qui n'a pas servi. Mon projet avait une forme oratoire et pathétique; je ne l'ai pas retrouvé dans mes papiers.

2. L'ordre de rappel des réserves ne fut pas néanmoins retiré. Gramont se trompe en le laissant supposer.

et était ainsi, dans un certain sens, devenue partie dans l'arrangement, de même elle pouvait, avec une parfaite dignité, communiquer au Gouvernement français son consentement au retrait de l'acceptation, si la France renonçait à sa demande d'engagement garantissant l'avenir \ » En même temps il envoyait à Gramont par Lyons un mémorandum dans lequel il était dit : « Quoique notre opinion soit que la France, après avoir obtenu la substance, ne devrait en aucun cas recourir à des mesures extrêmes sur des questions de forme, nous avons fait d'urgentes représentations à la Prusse dans le but d'obtenir une solution pacifique. Nous pensons que si la France retirait la demande de garanties pour l'avenir, le roi de Prusse pourrait lui communiquer son consentement au retrait du prince Léopold. Nous sommes prêts à appuyer une demande sur cette base. )) Nous eussions accepté sans difficulté ce mémorandum, puisque, dans le Conseil du J3, nous avions implicitement abandonné la demande de garanties, mais Bismarck ne nous en laissa pas le temps. Il reçut fort mal la proposition qui, au moment où son clairon retentissait dans le monde, reconnaissait notre titre juridique à mettre le Roi et la Prusse en cause. Il ne déguisa pas sa mauvaise humeur et le prit de très haut. Il regretta « que le Gouvernement de la Reine eût fait une proposition qu il lui serait impossible, quant à lui, de recommander àl'ac-

1. Ce mémorandum fut remis à Tambassadeur prussien à Londres le 14.

ceptation du Roi. La Prusse avait montré, devant la menace publique de la France, un calme et une modération qui rendraient toute concession équivalente à une soumission aux volontés arbitraires de la France qui serait considérée comme une humiliation, et que le sentiment national allemand repousserait comme une nouvelle insulte. L'opinion publique en Allemagne prouve que, sous l'influence des menaces de la France, toute l'Allemagne est arrivée à la conclusion que la guerre, même dans les circonstances les plus difficiles, serait préférable à la soumission du Roi à l'injustifiable demande de laFrance. Le Gouvernement prussien, entant que Gouvernement, n'avait rien à faire avec l'acceptation delà candidature du prince Hohenzollern et n'en avait pas même été instruit; il ne pouvait donc pas mettre en balance son adhésion à une telle acceptation avec son adhésion à l'acte de la retirer. Une demande d'intervention de la part d'un souverain dans une affaire d'un caractère purement privé ne peut pas être l'objet d'une communication publique entre Gouvernements^ et, comme le prétexte primitif aune telle demande doit être trouvé dans la candidature elle-même, elle ne peut plus être nécessaire, maintenant que la candidature a été retirée ^ » Une proposition de ce genre, suggérée par le ministre de Ravière, Rray, avait été également rejetée par la Prusse.

1. Granville à Loftus, 15 juillet. — Bernstorff n'a communiqué la réponse de Bismarck que le 15 au matin : mais comme résolution elle appartient à la journée du 14.

On peut juger par là du sort réservé à notre appel h un Congrès. L'Angleterre, connaissant ces dispositions, ne se serait plus risquée à s'attirer une rebuffade personnelle et un échec certain. La Russie l'eût encore moins fait, et Bismarck aurait saisi l'occasion, puisque le premier soufflet ne nous avait pas suffi, de nous en administrer un second. Notre platitude n'eût pas sauvé la paix et nous eût avilis. Nous aurions alors vraiment mérité la qualification de Miiiistère de la honte que Gassa^nac nous donnait injustement la veille.

Lorsque je sortis de l'espèce de réclusion dans laquelle nous délibérions depuis de si longues heures, j'éprouvai ce que ressent un homme qui, d'une atmosphère étouffée, revient à l'air libre : les fantômes cérébraux se dissipent et l'esprit reprend la conscience des réalités. Le projet auquel nous nous étions arrêtés m'apparut ce qu'il était, une chimérique défaillance de courage. Je pus me convaincre bien vite de l'interprétation que le public en aurait faite. A mon retour à la Chancellerie, je réunis ma famille et mes secrétaires, et donnai lecture de la Déclaration arrêtée. Mes frères, ma femme, mon secrétaire général Philis, tous jusque là partisans de la paix, éclatèrent en exclamations

indignées. Ce ne fut qu'un toile d'étonnement et de blâme.

Notre appel à l'Europe ne reçut pas à Saint- Cloud meilleur accueil. L'Impératrice dit à l'Empereur : « Eh bien, il paraît que nous avons la guerre? — Non, nous sommes arrivés à un terme moyen qui permettra peut-être de l'éviter. — Alors pourquoi, fît l'Impératrice, en lui montrant le Peuple français, votre journal dit-il que la guerre est déclarée? — D'abord, réplique l'Empereur, ce n'est pas mon journal comme vous le dites, et je ne suis pour rien dans cette nouvelle. Voici d'ailleurs ce qui a été rédigé en Conseil. » Et il lui donna à lire la Déclaration. « Je doute, fît-elle, que cela réponde au sentiment des Chambres et du pays. » Seulement, elle ne le dit pas avec placidité, comme on le supposerait par ce récit de l'Empereur à Gramont ^ ; elle donna à son sentiment une forme bien plus impétueuse. Le Bœuf, qui, malgré le billet de l'Empereur, avait expédié les ordres de mobilisation à huit heures quarante du soir, vint à Saint-Cloud après le dîner et pria l'Empereur de réunir le Conseil le soir même, aQn de savoir si l'on retirerait ou si l'on maintiendrait le rappel des réserves. L'Empereur me télégraphia de convoquer d'urgence les ministres à Saint-Cloud. 11 communiqua ensuite au Maréchal notre projet de Conférence arrêté après son départ du Conseil. — « Eh bien! qu'en pen-

d. Lettre de Gramont du 29 octobre 1871,

sez-vous? » demanda Tlmpératrice. Le Bœuf répondit que la guerre eût certainement mieux valu, mais, puisqu'on y renonçait, cette Déclaration lui paraissait ce qu'il y avait de mieux. — a Comment: vous aussi vous approuvez cette lâcheté? s'écria-t-elle. Si vous voulez vous déshonorer, ne déshonorez pas l'Empereur. — Oh ! dit l'Empereur, comment pouvez-vous parler ainsi à un homme qui nous a donné tant de preuves de dévouement? » Elle comprit son tort, et aussi chaleureuse dans le regret qu'elle l'avait été dans la rudesse, elle embrassa le Maréchal en le priant d'oublier sa vivacité Elle avait voulu surtout atteindre, par-dessus la tête du Maréchal, le parti mitoyen auquel nous étions arrivés. Dans cette mesure son mot n'était pas trop fort. Ce soirlà, elle sentit, pensa et parla juste ; sa révolte était légitime, et elle eut raison d'user de son ascendant pour écarter un expédient qui, sans sauver la paix, eût discrédité l'Empereur à jamais.

Lorsque je me rendis à Saint-Cloud, il faisait une de ces délicieuses soirées comme il y en a à Paris, avant qu'août ait tout à fait brûlé et flétri les feuilles. L'air était chaud sans être pesant ; le scintillement des étoiles était moins vif que dans notre Midi, il était plus doux; la Seine coulait mollement d'un flot alangui ; le long du quai et dans les allées du bois de Boulogne, où ne se faisait pas sentir l'agitation violente de la ville, régnait une sérénité contagieuse ; des promeneurs insoucieux circulaient en riant et en causant; c'était la paix, source de

la joie et de la vie, la paix, sœur des Muses et des Grâces, c'était l'aimable et féconde paix, et non la guerre, la moissonneuse terrible, hélas ! que la nature conseillait. J'entendis sa voix et j'en fus comme bouleversé. Que j'aurais voulu m'évader du pouvoir et me perdre dans cette foule insoucieuse! Sous l'empire de cette émo-^ tion, je repris à fond la question, j'alignai de nouveau les arguments les uns en face des autres,, insistant surtout sur les arguments pacifiques. Des gouttes de sueur nées de mes angoisses intérieures me baignaient le front! Et in agonia ego. Mais j'avais beau sophistiquer, argumenter, me débattre contre l'évidence, elle m'étreignait, me brisait, me subjuguait, et j'en revenais toujours à la même conclusion : La France vient d'être insultée volontairement, grossièrement; nous^ serions des gardiens infidèles de son honneur si nous le supportions. Lorsqu'un saint est souffleté, il se met à genoux et tend l'autre joue. Pouvions-nous proposer à la nation de- prendre cette attitude? 11 y a quelque chose de grand et de victorieux, je le savais, dans une insensibilité courageuse aux injures a par laquelle elles^ retournent et rejaillissent entières aux injuriants». Mais ces dédains qui font la vertu des individus ne sont-ils pas la dégradation des peuples ?

Enfin ma voiture s'arrêta au perron du château de Saint-Gloud. J'étais le premier arrivé. Je trouvai l'Empereur seul. Il m'exposa en peu de mots le motif de cette convocation imprévue,

puis il me dit : « Réflexion faite, je trouve peu satisfaisante la Déclaration que nous avons arrêtée tantôt. — Je pense de même, Sire; si nous la portions à la Chambre, on jetterait de la boue sur nos voitures et on nous huerait. » Après quelques moments de silence, l'Empereur reprit : « Voyez dans quelle situation un gouvernement peut se trouver parfois : — n'aurions-nous aucun motif avouable de guerre, nous serions cependant obligés de nous y résoudre pour obéir à la volonté du pays ! » Nos collègues arrivèrent successivement, sauf Segris, Louvet et Plichon, que la convocation n'avait pas rejoints. L'Impératrice, pour la première fois, assista au Conseil. Le Bœuf expliqua l'objet de la réunion : le billet de l'Empereur l'avait inquiété, puis il avait eu connaissance du nouveau parti auquel le Conseil s'était arrêté; il désirait que le Conseil décidât si cette nouvelle politique était conciliable avec le rappel des réserves; il avait expédié l'ordre à la suite de notre première résolution, mais cela ne devait pas peser sur notre délibération ; si l'on croyait nécessaire de l'annuler, il en prendrait seul la responsabilité devant le pays et il donnerait sa démission. — Gramont ne nous laissa pas le temps de discuter cette éventualité, ïl mit sous nos yeux des dépêches et télégrammes arrivés depuis que nous avions quitté les Tuileries, ainsi que le rapport de Lesourd sur l'attitude de Bismark à Berlin pendant la journée du 13, les derniers télégrammes d'Ems, et un télégramme de Berne. Lesourd nous exposait que^

depuis la nouvelle de la renonciation, on s'était départi à Berlin du calme qu'il avait constaté depuis une semaine et que l'irritation avait tout à coup succédé au sang-froid ; il nous racontait le*s impressions pessimistes que Loftus avait rapportées de son entretien avec Bismarck. Benedetti, d'un ton embarrassé, nous mettait au courant des faits que Ton connaît de la dernière journée d'Ems.

Mais bien plus grave et plus significatif était le télégramme de Berne ! Ce télégramme (4 h. 1/2) de Comminges-Guitaud, notre ministre, était ainsi conçu : <( Le général de Rœder a communiqué ce matin au Président un télégramme du comte de Bismarck annonçant le refus du roi Guillaume de s'engager, comme roi de Prusse, à ne jamais plus donner son consentement à la candidature du prince Hohenzollern, s'il en était de nouveau question, et le refus également du Roi, à la suite de cette demande, de recevoir notre ambassadeur.» Gramont venait à peine de terminer la lecture de ce télégramme qu'il reçut des Affaires étrangères un télégramme de Munich. Cadore, notre ministre mandait : <( Je crois devoir vous transmettre la copie à peu près textuelle de la dépêche télégraphiée par M. le comte de Bismarck : (( Après que la renonciation du prince « Hohenzollern a été communiquée officiellement « au Gouvernement français par le Gouverne- « ment espagnol, l'ambassadeur de France a (( demandé à Sa Majesté le Roi, à Ems, de l'au- « toriser à télégraphier à Paris que Sa Majesté

« s'engageait à refuser à tout jamais son con- « sentement, si les princes de Hohenzollern « revenaient sur leur détermination. Sa Majesté (( a refusé de recevoir de nouveau l'ambassadeur « et lui a fait dire par un aide de camp qu'Elle « n'avait pas de communication ultérieure à lui « faire. » La dépêche ajoutait que « le Roi de Bavière serait sans doute impressionné par ce fait que M. Benedetti avait abordé le roi de Prusse sur la promenade d'une manière provocante » . Le caractère o/y^cz^/ des deux télégrammes était évident. Comminges-Guitaudet Cadore n'en avaient pas eu connaissance par des confidences de collègues, mais par le récit des Présidents de la Confédération et du Conseil des ministres bavarois, auxquels les ministres prussiens l'avaient communiqué en une audience officielle. Si la communication avait été limitée à Munich, nous aurions pu croire qu'il s'agissait d'une démarche isolée auprès d'un allié intéressé à savoir où en était une affaire commune, mais la communication à Berne, à un gouvernement neutre, ne pouvait s'expliquer que par des instructions générales transmises à toutes les légations du gouvernement de l'Allemagne du Nord ^

1. Un des diplomates qui, avec un certain air d'impartialité, ont le plus défiguré les actes de son gouvernement, Rothan {Allemagne et Italie^ t. I®"^, page 17 en note), a dit : « La dépêche prussienne provoqua dans tous les centres diplomatiques une grande émotion, mais nulle part on ne lui attribua le caractère officiel qu'on lui prêtait à Berne et à Munich! «Il est incompréhensible qu'un diplomate ait pu écrire de telles balourdises. La communication

La circonstance que pareille nouvelle ne nous était encore parvenue ni de Londres, ni de Pétersbourg, ni de Florence, ne nous surprit pas. Dans les grands centres, où l'on se meut sans se heurter à son voisin et en échappant à son regard, nos agents ne pouvaient être informés aussi rapidement que dans les petits pays où les agents diplomatiques forment un monde spécial qui se fréquente, se coudoie, se surveille et où la moindre démarche est connue et commentée. Aucun indice extérieur ne pouvait avertir La Valette de la visite de BernstorfT àGranville, et celui-ci, qui, à la prochaine rencontre, l'eût entretenu d'un fait confié sans mystères, ne l'appela cependant pas pour l'en instruire aussitôt.

C'était donc certain autant que peut l'être une vérité diplomatique : le Gouvernement prussien venait d'informer officiellement tous les cabinets étrangers, si ce n'est quelques petits États tels que la Suède, du refus du roi de Prusse de recevoir notre ambassadeur et d'examiner no& demandes. Sommes-nous, par précipitation, tombés dans un piège, en attribuant un caractère officiel à ce qui n'était qu'officieux? Supposition

faite à Berne et à Munich, qu'il reconnaît incontestablement officielle, l'avait été en vertu d'une instruction générale envoyée à tous les agents prussiens. Dès lors on ne s'expliquerait pas pourquoi cette communication aurait eu un caractère d'une certaine nature dans un pays et un caractère différent dans un autre. Comment enfin un diplomate a-t-il pu ignorer qu'une communication faite par un gouvernement à tous les autres est forcément officielle?

bien étourdie. Nous aurions eu beau réfléchir des jours et des nuits, nous ne serions jamais parvenus à comprendre comment une communication , faite par un agent diplomatique à un ministre étranger, n'est pas un acte officiel. Entre agents diplomatiques et ministres étrangers, tout est officie], il ne peut y avoir d'officieux que des conversations, lorsque, chacun d'eux ayant préalablement dépouillé son caractère diplomatique, ils échangent librement leurs idées sans engager ni leur gouvernement ni eux-mêmes. La forme des actes officiels seule est différente : il y a en effet des dépêches dont on laisse copie, d'autres qu'on lit seulement, enfin il en est qu'on résume verbalement sans les lire ni en laisser copie '. Parmi ces dernières sont les dépêches dites d'information, qui instruisent les agents diplomatiques d'un fait afin qu'ils en donnent connais-

1. Wicquefort le constate : u Un ambassadeur n'aurait jamais fini s'il donnait copie de toutes les plaintes et de tous les reproches, qu'il veut bien faire de bouche, mais dont il ne veut pas éterniser la mémoire, en faisant charger les registres de quelques emportements indignes de la connaissance de la postérité. Lord Buchhorst, ambassadeur d'Angleterre à la Haye en l'an 1587, fit des plaintes assez aigres de la conduite que les États des Provinces Unies avaient tenue à Tégard de la reine sa maîtresse pendant le gouvernement du comte de Leicester et depuis sa retraite, mais il refusa de donner par écrit ce qu'il avait dit de bouche. Quelque temps après Kilgrey, que la reine Elisabeth avait envoyé en Hollande, fit une proposition touchant la nécessité de faire la paix avec l'Espagne, et les États demandèrent qu'il la leur donnât par écrit; mais il s'en excusa, disant qu'il fallait que TafTaire demeurât secrète, et qu'elle ne le pouvait pas être s'il donnait copie de la proposition. )>

sance aux gouvernements auprès desquels ils sont accrédités, sans leur demander de s'en expliquer ^

Nous ne tardâmes pas à acquérir la preuve surabondante que nous ne nous étions pas trompés en induisant des deux télégrammes, reçus de Berne et de Munich , que tous les ministres prussiens informaient officiellement les cabinets étrangers du refus du Roi de recevoir notre ambassadeur. Ainsi notre ministre à Dresde nous écrivit le 15 juillet : « Ce télégramme, qui a toutes les apparences d'un caractère officiel, a été publié par le Journal de Dresde; M. de Nostitz reconnaît qu'il émane du gouvernement

1. Dans la négociation actuelle, on trouve des exemples nombreux de ce genre d'actes diplomatiques. Le 7 juillet, Gran ville écrit à Layard, à Madrid : u J'ai vu aujourd'hui le ministre d'Espagne. Il m'a traduit un télégramme qu'il a reçu de son gouvernement, annonçant que le Gouvernement espagnol avait offert la couronne d'Espagne au prince Léopoldde Hohenzollern. » Le 11 juillet, Buclianan,de Pétersbourg, télégraphie à Granville : « J'ai fait part ce matin à M. Westmann du contenu du télégramme de Votre Seigneurie, en date d'hier, au sujet d» différend entre la France et la Prusse pour la candidature du Prince Léopold de Hohenzollern au trône d'Espagne. Son Excellence a pris note du renseignement que je lui donne afin de le communiquer à l'Empereur. » A la vérité on donne aussi le nom de dépêches ou télégrammes d'information à des actes d'une nature toute différente, à ceux par lesquels un ministre des affaires étrangères instruit confidentiellement ses agents de faits graves sur lesquels il importe qu'ils sachent la vérité. Mais ces actes n'entrent pas dans la catégorie des communications diplomatiques, qui supposent un rapport avec un Gouvernement étranger, ce sont des instructions ministérielles d'une nature spéciale, rien de plus, et les télégrammes de Bismarck n'avaient pas ce caractère.

prussien. » Bismarck lui-même ne tarda pas à dissiper tous les doutes. Dans sa circulaire du 18 juillet, il mit en annexe le texte du télégramme d'information avec ce titre : Télégramme du Gouvernement prussien. Le télégramme d'un gouvernement est évidemment un acte officiel. Il avait d'abord soutenu que son information n'avait été adressée qu'à quelques gouvernements de l'Allemagne; il rejeta aussi cette fiction et, en chargeant son ambassadeur d'en mettre le texte sous les yeux du ministère anglais, il lui donna un intitulé que le Blue-Book traduit ainsi : « Telegram adressed hy the Prussian Government to foreign governmentsK » Enfin, Caprivi, le successeur de Bismarck, a donné à la tribune l'heure exacte du départ, le 13 au soir, des dépêches destinées à Pétersbourg, Florence et Londres, et il n'a pas eu l'idée d'en contester le caractère officiel. Ceci expliqué par amour de Texactitude, car l'information lancée le 13 au soir, n'eût-elle été qu'officieuse, jointe à la publicité de la Gazette

1. Blue-Book n« 3, page 5, cahier 3, n*^ 8, inclozure 2. L'Angleterre avait déjà reçu, le 14 juillet, comme toutes les autres grandes puissances, la communication officielle du refus de recevoir l'ambassadeur, mais cette communication avait été verbale; celle du 18 juillet est écrite et voici pourquoi cette communication écrite était venue apr&s la communication verbale. J'avais dit dans mon discours que la dépêche d'Ems était un outrage, Bismarck avait mal compris; il avait cru que je faisais résulter l'outrage des termes mêmes de la dépêche, e^t c'est pour prouver que ces termes n'avaient rien d'injurieux qu'il communiquait son télégramme au Cabinet anglais afin qu'il pût se rendre compte d'une réalité, ce que n'avait pas permis une communication verbale par conséquent fugitive.

de r Allemagne du Nord, elle nous eût paru une insulte aussi intolérable que si elle eût été officielle. Dès lors^ il ne nous était plus permis de perdre notre temps en sentimentalités inutiles et périlleuses; nous n'avions qu'à accepter la rencontre à laquelle on nous obligeait.

Nous maintînmes le rappel des réserves déjà en voie d'exécution depuis 8 h . 40, — et il fut convenu que Gramont et moi préparerions un projet de Déclaration, qui serait examiné le lendemain dans un Conseil auquel nul de nos collègues ne manquerait. Dans cette réunion de Saint- Cloud,iln'yavaitpaseudedélibérationproprement dite, mais plutôt une conversation dans laquelle chacun avait exprimé à peu près les mêmes idées. Seule l'Impératrice écouta sans prononcer une parole. On ne vota pas nominativement et à voix haute, selon notre habitude dans les cas graves. Nous ne pouvions pas, en effet, adopter un parti définitif en l'absence de trois de nos collègues^ pour l'opinion desquels nous avions tous une graude déférence. Plichon arriva à la fin de la séance. Nous l'instruisîmes de ce qui venait de se passer eatre nous. A la sortie, Parieu s'étant attardé dans le salon d'attente à chercher son chapeau, l'Impératrice le rencontra. Elle le prit à part, en ayant l'air de provoquer son avis intime. Il lui dit : « Il a été question d'une offre de Lord Lyons, qui espérait faire donner par le roi de Prusse la garantie pour l'avenir spontanément/ après notre renoncement à la demander. Mon avis serait de tenter cette voie d'accommodé-

ment. » — « L'Impératrice ne dit rien^ m'a raconté Parieu, et il me sembla que le lendemain j'étais boudé par les deux Majestés ^ »

A onze heures et demie nous rentrions à Paris. Ainsi se termina cette soirée qu'on a convertie en une nuit fatale, dans laquelle se serait décidé le sort de la France et de la dynastie, où la paix, après avoir triomphé pendant une demi-heure, aurait été repoussée par la puissance de je ne sais quel sortilège qu'on ne révèle pas. Il y eut un échange d'idées d'où il résulta que la guerre ne pouvait être évitée, mais il ne s'y décida rien. Aucune résolution définitive ne fut arrêtée, aucun fait irrévocable ne fut accompli : l'appel des réserves fut maintenu, mais il avait été décrété dans l'après-midi au conseil des Tuileries ; une nouvelle déclaration fut jugée nécessaire, mais sa rédaction avait été renvoyée au lendemain.

A la fin de cette journée commencée avec une si douce espérance et terminée dans une aussi tragique perspective, je trouvai Mitchell chez moi. Je lui annonçai la résolution que nous avions prise et la douleur profonde que je ressentais

1. J'ai ce récit écrit par Parieu lui même dans une lettre du 20 juillet 1871. Or voici comment Rothan raconte ce petit incident : « A la sortie du conseil, où venait de se décider le sort de la France et de la dynastie, l'Impératrice demanda anxieusement à M. de Parieu ce qu'il pensait des résolutions prises. « Je pense, Madame, dit le président du conseil d'État, que si l'Angleterre devait demain trouver une formule qui nous permettrait d'éviter la guerre, elle aurait bien'mérité de la France. — Je suis bien de votre avis, » répondit l'Impératrice. — Allemagne et Italie, 1. 1, page 388, note.

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d'être contraint à déclarer la guerre, moi qui n'avais cessé de lutter pour prévenir une guerre quelconque et surtout uneguerreavecl' Allemagne! Il partagea mon affliction, : « Eh bien, me dit-il alors, donnez votre démission. — Je ne le puis; le pays a confiance en moi; je suis la garantie du pacte qui lie l'Empire à la France. Si je me retire, on considérerait l'avènement du ministère Rouher comme une sorte de coup d'État contre les réformes parlementaires; la situation, déjà si grave, se compliquerait de difficultés intérieures. Et puis, ajoutai-je, la guerre est décidée, elle est légitime , elle est inévitable ; aucune force humaine ne pourrait la conjurer aujourd'hui. Puisque nous ne pouvons l'empêcher, notre devoir est de la rendre populaire. En nous retirant, nous découragerions le pays, nous démoraliserions l'armée, nous contesterions le droit de la France et la justice de sa cause. — Qu'espérez-vous donc? — Pour moi rien. Après la victoire (dont j'étais sûr comme tout le monde) , l'esprit militaire essaiera d'escamoter mon œuvre. Si nous sommes victorieux, que Dieu sauve nos libertés, si nous sommes vaincus, que Dieu sauve la France! »

Dès le matin Lyons, avec sa perspicacité habituelle, avait prévu l'effet que produirait le soufflet d'Ems, lorsque le public en aurait connaissance. (( Le langage des membres influents du

Cabinet était plus pacifique, écrit-il à Granville, et l'on regardait comme possible que quelque nouvelle conciliante pût arriver de la Prusse et permettre au Gouvernement de dédarer toute V affaire finie. La publication de l'article de la Gazette de V Allemagne du Nord changea complètement le point de vue du Gouvernement françak sur l'état de la question. Quoique la nouvelle de la Gazette de ï Allemagne du Nord ne fût pas généralement connue, l'excitation publique était si grande et l'irritation si vive dans l'armée qu'il devint douteux que le Gouvernement put résister au cri de guerre, même s il était en mesure d'annoncer un sure es diplomatique décidé. On sent que lorsque l'article prussien paraîtra dans les journaux du soir à Paris, il sera difficile de retenir la colère du peuple et que le Gouvernement sera obligé d'apaiser l'impatience publique en déclarant formellement son intention d'en tirer vengeance ^ »

L'explosion du sentiment public dépassa ce qu'avait prévu Lyons. Elle fut comparable à celle qui se produisit chez le peuple anglais, elles pacifiques Gladstone et Aberdeen, à la nouvelle de la destruction de la flotte turque par les Russes à Sinope. Clamorbelliascenditadcœlumut tuba. Le cri de guerre retentit de toutes parts. Les journaux pacifiques osèrent à peine risquer quelques mots. Les autres ne gardèrent aucun ménagement. Le Pays : « Pour l'opinion publique, il n'y

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