Tocqueville à Reeve, mai
rer Sadowa, qu'ils estimaient irréparable; ils n'avaient souci que de l'honneur à sauvegarder^ et ces occurrences on les subit comme on vous les impose, on ne les choisit pas. Celle à laquelle nous ajournait Thiers montrait qu'il n'avait pas pénétré la pensée de Bismarck et qu'il ignorait cette Allemagne sur laquelle il prophétisait. Une idée irréductible, commune au Roi et à son ministre, était de ne jamais essayer de s'annexer les États du Sud par la violence et de différer plutôt leur unité aussi longtemps qu'elle ne serait pas établie par la volonté des populations. L'hypothèse de Thiers était donc purement chimérique et ne pouvait entrer dans un calcul politique sérieux.
Par contre, ce discours renfermait deux condamnations que l'histoire ratifiera : celle de l'entreprise prussienne voulant, en dépit des principes les plus certains et d'une tradition séculaire, introniser en Espagne un prince allemand ; celle d'une demande de garanties, défendable en pure logique, mais injustifiable dans les circonstances de fait où elle s'était produite. Toute l'argumentation de Thiers à ce sujet est irréfutable ; il avait raison d'appeler la demande de garanties une faute. Quoique cette faute n'ait pas été celle du Cabinet, je ne pouvais pas en écarter de nouslaresponsabilité, puisque, n'ayant pas donné notre démission, nous nous en étions rendus solidaires. J'avais même été obligé de couvrir par un mot officiel ce que je blâmais en mon for intérieur; je l'avais fait en glissant sans
y insister, et c'est pleinement qu'aujourd'hui j'adhère aux reproches très sensés de Thiers. Mais il redevient un homme de parti injuste, et ici l'histoire ne le suivra pas, en faisant de la guerre un effet nécessaire de la demande de garanties. Cette demande n'a été soumise au Roi que le 13 juillet à neuf heures, elle n'a été connue de Bismarck que dans la journée, ce n'est donc pas elle qui a déterminé le chancelier prussien à prendre une résolution belliqueuse qu'il avait impérieusement réclamée du Roi dès le 12 au soir. Certes, la demande de garanties fournit à Bismarck des facilités de nous infliger un outrage, qu'il aurait eu de la peine à trouver ailleurs si nous ne les lui avions pa& apportées par la réouverture imprudente d'une négociation heureusement close : ayant affaire à un brutal impatient de nous donner un croc-enjambe, nous lui avions nous-mêmes tendu lajambe. Toutefois la demande de garantie n'entraînait pas nécessairement la guerre : si Bismarck l'avait rejetée dans les formes ordinaires de la diplomatie, poliment, même sèchement, la crise ne recommençait pas, puisque, dès le 13, nous avions résolu de ne pas la convertir en ultimatum. Elle avait été refusée outrageusement, et c'est cela seul qui avait amené la guerre. Si Thiers eût été inspiré par des sentiments patriotiques, après avoir critiqué notre faute, il eût, plus énergiquement encore, blâmé l'insolence de la Prusse et l'eût jugée, comme nous, intolérable. Il n'osa pas, il est vrai, la justifier; il reconnut que notre
susceptibilité était honorable, mais il dit que deux nations ne se précipitent pas l'une sur l'autre pour (( d'aussi futiles motifs ».
Avoir été giflé en face de toute l'Europe, c'était une futilité, un simple détail de forme!! On ne discute pas ces énormités, on les flétrit. Gramont le fit d'un accent superbe de gentilhomme et d'homme de cœur qui électrisa l'assemblée : (( Après tout ce que vous venez d'entendre, il suffît de ce fait quele Gouvernement prussien a informé tous les cabinets de l'Europe qu'il avait refusé de recevoir notre ambassadeur et de continuera discuter avec lui. Cela est un affront pour l'Empereur et pour la France et si, par impossible, il se trouvait dans mon pays une Chambre pour le supporter ou pour le souffrir, je ne resterais pas cinq minutes ministre des Affaires étrangères. » Des applaudissements enthousiastes couvrirent ces fiers accents. Alors Jules Favre, plus blême, la lèvre plus tordue, soulignant plus que jamais ses paroles enfiellées de son hoquet strident de haine, se leva. Il avait conseillé à l'Empereur la guerre contre l'Autriche, il en aurait voulu une pour la Pologne et une autre pour le Danemark, et il se déchaînait contre la seule guerre où la France fût véritablement intéressée ! Je ne puis juger les oppositions d'autrefois, n'ayant pas été sous leur feu, mais certainement il n'en a jamais existé une qui égalât en déloyauté celle que j'ai trouvée devant moi. A entendre Jules Favre, la guerre n'avait aucun motif avouable : la dépêche aux gouvernements
étrangers n'existait pas; c'était un docLiment fictif. Il en demanda la communication ainsi que celle des dépêches par lesquelles le gouvernement prussien avait notifié sa résolution aux gouvernements étrangers.
Cette fois ce fut un des membres de la Gauche, Kératry, qui répondit : <( Je regrette absolument de me séparer de tous mes amis politiques sur la question qui est soumise à la Chambre, mais je crois devoir le dire hautement. [Ti'ès bien!) La question se borne à ceci : la France a-t-elle subi un outrage? Oui ou non? Eh bien, je mets en fait qu'après la déclaration du cabinet, à laquelle j'ai applaudi tout le premier, qui a été faite le 6 juillet, vous n'avez obtenu aucune espèce de satisfaction delà Prusse. [Très bien! Très bien 1) J'entends regretter constamment, depuis quatre ans, le fait de Sadowa. Eh bien, en ce moment, la France a, non pas un prétexte, mais une occasion décisive; M. Thiers dit qu'il faut attendre une occasion favorable; eh bien! moi, je prétends qu'il n'y a pas seulement une occasion favorable, mais qu'il y a motif absolu de faire la guerre. ( Très bien! T)'ès bien !). Si vous retardez, comme l'honorable M. Thiers le demande, pour donner le temps de la réflexion, vous laissez aux canons prussiens le temps de se charger . (Vive approbation en face et à droite de la tribune.) Quand la Convention, en 1793, appelait les citoyens aux armes, elle ne discutait pas si longtemps, elle décidait que le vote aurait lieu dans les bureaux. Je demande que la Chambre
fasse de même et qu'elle passe à l'ordre du jour sur la proposition qui vient d'être faite. » [Nombreuses marques d'approbation. — Bravo î bravo! — Applaudissements. — La clôture! la clôture!) Emmanuel Arago s'opposa à la clôture, afin de prouver « que le bon droit n'était pas pour nous ». L'assemblée refusa de Técouter. Avant de se rendre dans les bureaux, il restait à voter sur la proposition de Jules Favre. Un des signataires, Paul Bethmont, doucereux confit en astuce, essaya de donner au vote une portée que les termes mêmes de la motion contredisaient : il énonça que c'était la question de paix ou de guerre qu'il avait entendu poser et il demanda le vote par l'appel nominal. Mais, averti par les dénégations de ses cosignataires, il se hâta d'ajouter : « Je parle en mon nom personnel. » En effet, ainsi interprétée, la proposition n'eût pas réuni vingt suffrages. Buffet le comprit, demanda à s'expliquer sur la position de la question et déclara a qu'il lui était impossible de l'accepter telle qu'elle résulterait des paroles de l'honorable M. Bethmont, et qu'en votant sur la question de communication de pièces, il n'entendait en aucune manière préjuger la résolution de la Chambre : ce n'était qu'une mesure d'instruction ; la Chambre avait le droit et le devoir de connaître tout ce que le Cabinet avait connu; avant les explications du Garde des Sceaux il croyait la communication éminemment utile, après les avoir entendues il la considérait comme indispensable; toutefois il admettait
DECLARATION DU lo JUILLET. 44^
que ces communications fussent réservées à la Commission ». Tous les opposants, même Jules Favre, se rallièrent à cette interprétation ^ .J'aurais fait comme eux, au nom du Gouvernement, si Buffet n'avait lui aussi exigé la dépêche prussienne aux cours étrangères. Comment pouvais-je exhiber une dépêche envoyée à des tiers et qui ne m'était pas adressée? Les Cabinets même auxquels elle avait été communiquée n'auraient pu nous la procurer puisqu'elle leur avait été lue et non laissée en copie. Bismarck seul, pour être agréable à MM. BufPet et Jules Favre, aurait pu nous en donner le texte original. Nous ne pouvions, nous, produire que les dépêches de nos agents qui nous transmettaient ce texte d'après les rapports de ceux auxquels il en a ait été officiellement donné lecture. Et ces dépêches de nos agents, nous ne refusions pas de les communiquer. Je me pré-
1. Dans des brochures^ des députés, même anciens ministres de l'Empire, ont essayé d'attribuer au vote des 84 la signification d'une protestation contre la guerre. L'un d'eux, Cochery, le fit à la tribune en 1873. Un député qui avait voté comme lui, rhonorableHaentjens,le rappela fermement à la vérité : «M. Cochery est venu répéter ce qu'on a dit souvent dans les journaux depuis 1870, c'est que les quatrevingt-quatre députés qui ont demandé communication des pièces ont voté contre la guerre. Je crois que c'est absolument inexact. Je suis un des quatre-vingt-quatre qui ont voté avec M. Cochery... {Rires à gauche), et vous contestez que je sache la portée de mon vote? Je déclare que nous n'entendions pas voter contre la guerre... (Interruptions à rjuuche) ; nous voulions seulement avoir la communication de pièces qu'on nous refusait, comme M. Waddington les refuse aujourd'hui. (Exclamations à gauche.) Voilà ce qui s'est passé à ce moment-là, et je crois qu'on avait raison de nous refuser cette communication. »
parai à donner ces explications et à dire à Buffet : « Amendez correctement votre proposition, réduisez-la à la demande des documents expédiés par le Gouvernement français ou reçus par lui, et nous Facceptons. » Une explosion de cris : (( Ne répondez pas ! Ne répondez pas ! » m'empêcha de prononcer un mot, et la proposition de Jules Favre fut repoussée par 159 voix contre 84. Les bureaux donnèrent aux commissaires nommés le mandat d'exiger des communications complètes, et nous-mêmes, dès que la Commission eut été constituée sous la présidence d'Albuféra, avant même qu'on les exigeât, nous vînmes les apporter.
YIII
J'arrivai d'abord avec Le Bœuf. J'expliquai ce que l'impatience de la Chambre ne m'avait pas permis de dire, et j'annonçai que Gramont communiquerait tous les documents que nous possédions : 1° les dépêches télégraphiques échangées entre lui et Benedetti du 7 au 13 inclusivement^; 2» les dépêches de Comminges-Guitaud, de Cadore et d'un ou deux de nos agents, de celui de Dresde notamment, qui nous étaient arrivées depuis. Le Maréchal devait répondre aux interro-
1. Je ne parlai point des rapports parce qu'ils n'étaient que la paraphrase des dépèches auxquelles ils n'ajoutaient
DÉCLARATION DU io JUILLET. 451
gâtions sur la situation militaire. Puis, je demandai la permission de me retirer; des affaires urgentes à expédier me réclamaient. Le Bœuf, resté seul, satisfît à toutes les demandes sur la préparation militaire, demandes et réponses également sommaires et surtout superficielles. On ne pouvait exiger d'une Commission, renfermée dans un bureau du Corps législatif, qu'en quelques instants elle se rendît compte de l'état de nos arsenaux, de nos approvisionnements, de nos effectifs, de nos plans de mobilisation. Cet examen, au surplus, était inutile, car il avait été déjà fait à loisir par la Commission du budget. Elle avait constaté l'état de l'armement et de l'approvisionnement (22 mars 1870); l'état de l'habillement, du campement, des fortifications (16 avril 1870). Chaque année cetteenquête avait lieu; elle avait été cette année plus minutieuse que jamais. Le Maréchal n'eut qu'à s'y référer. Il éclaircit seulement quelques doutes, sur la cavalerie et sur l'artillerie. Il répéta, avec une conviction communicative, ce que, depuis le commencement de la crise, il n'avait cessé d'affirmer à ceux qui l'avaient interrogé, soit au Conseil, soit dans les couloirs, soit au ministère, que si on ne perdait pas de temps il répondait de tout; que nous serions prêts avant les Prussiens, dont l'entrée en ligne ne serait pas aussi rapide qu'on le présumait, et puisque la guerre devait, tôt ou tard, nous être imposée, il valait mieux qu'elle le fût avant que les Prussiens eussent changé leur fusil, acquis de bonnes mitrailleuses et que l'op-
position eût achevé de démolir notre armée *. Ces explications terminées, il prit Talhouët dans un coin et lui dit : « Nous avons quelques jours d'avance, ne nous les faites pas perdre. »
Gramont survint ensuite. Il déposa toutes les pièces que j'avais annoncées. Elles étaient très soigneusement classées par numéro d'ordre, c'est-à-dire chronologiquement, parce que cet ordre était fixé par les dates inscrites en tête de chacune des dépêches. Il lut et expHqua les principales. On ne lui fît d'objections que sur un seul point : d'Albuféra avait été frappé de cet argument de l'opposition, que nos demandes n'avaient cessé de s'accroître avec les concessions qui nous avaient été faites. Il interrogea Gramont en termes pressants. Gramont répondit : « que le 12 juillet, après la renonciation Hohenzollern annoncée par Olozaga, alors que nous n'avions obtenu duroi de Prusse aucuneconcessionencore, pas même une réponse, il avait demandé aussitôt, à la fois, l'approbation et la garantie pour l'avenir, et non pas, comme la gauche le prétendait, d'abord l'approbation, puis la garantie ». (( Ainsi, dit d'Albuféra, dès que la renonciation a été obtenue, vous avez aussitôt après, au premier moment même, demandé à la fois les deux concessions? — Oui, répondit Gramont. «Et il lut et mit dans les mains de d'Albuféra le télégramme du 12 à sept heures à Benedetti, qui contenait en effet les deux demandes : « Je suis
1. Voir aux Éclaircissements lettre de Latour à Emile Ollivier, du 23 juin 1872.
très heureux d'entendre cette déclaration, répondit d'Albuféra, le rapport en prendra soigneusement acte, car elle est de nature à dissiper bien des malentendus. » Ce qui s'était passé après la renonciation ayant été ainsi fixé, Gramont ajouta de son chef une autre observation qui frappa également la Commission. « Lorsque la candidature Hohenzollern parut abandonnée par la renonciation, dit-il, le parti de la guerre avait essayé d'obtenir que, greffant une question sur une autre, nous exigions, l'épée tirée, que la Prusse s'engageât à respecter le traité de Prague. Nous avons résisté à cette pression et, après comme avant la renonciation, nous n'avons pas cessé de poursuivre le même but : empêcher dans l'avenir, aussi bien que dans le présent, l'intronisation d'un prince prussien en Espagne. Au début, nous avions demandé au Roi de conseiller ou d'ordonner à son parent de renoncer, ce qui entraînait implicitement une garantie que la candidature ne se reproduirait plus. Le Roi ayant refusé d'intervenir, et la candidature ayant disparu à son insu, nous avions réclamé, sous une forme explicite, la garantie impliquée dans notre première demande. Or, demander au Roi, avant la renonciation, de l'imposer ou de la conseiller, ou après la renonciation faite en dehors de lui, de l'approuver et de promettre qu'il ne l'autoriserait plus de nouveau, c'était demander la même chose, en accommodant cette demande, identique quant à son but, à la circonstance de l'événement. » La Commission estima
cette seconde remarque aussi importante que la première et décida qu'elle serait insérée dans le rapport. D'Albuféra demanda ensuite si nous avions des alliances. « Sij'ai fait attendre la Commission, répondit Gramont, c'est que j'avais chez moi, au ministère des Affaires étrangères, l'ambassadeur d'Autriche et le ministre d'Italie. J'espère que la Commission ne m'en demandera pas davantage. » Talhouët, à son corps défendant, fut nommé rapporteur. Ce choix avait beaucoup de signification : outre que Talhouët jouissait d'une considération générale, on le savait homme prudent, n'aimant pas à se compromettre dans les affaires risquées, et sa présence signifiait que celle-là était sûre et qu'on pouvait s'y engager sans crainte. A la reprise de la séance, Dréolle, membre de la Commission, s'approcha de mon banc et me dit : « J'ai rédigé le rapport, vous en serez content. » Je fus surpris de cette confidence de la part d'un journaliste qui ne cessait de me vilipender.
Talhouët lut ce rapport de Dréolle qui concluait, à l'unanimité, au vote des projets du Gouvernement. Il fut accueilli par des bravos et applaudissements prolongés mêlés aux cris de vive l'Empereur! Ce rapport constatait le fait capital que les pièces diplomatiques avaient été communiquées. Mais fait à la hâte par un journaliste habitué aux à peu près et ne se souciant pas de préciser les faits, il contenait une erreur. Pour démontrer que le Gouvernement, depuis la première phase des négociations jusqu'à
la dernière, avait poursuivi loyalement le même but, il affirmait que la première dépêche à notre ambassadeur à Ems se terminait par cette phrase : « Pour que cette renonciation produise son effet, il est nécessaire que le roi de Prusse s'y associe et nous donne l'assurance qu'il n'autorisera pas de nouveau cette candidature. )) La dépêche citée par Dréolle disait bien, en effet, cela. Pour qu'elle fût complète, aux mots, à la première dépêche adressée à notre ambassadeur, à Ems, il eût fallu ajouter : après la renonciation du prince Antoine au nom de son fils. Les moi'è pour que cette renonciation produise tout son effet auraient dû être précédés de ce préambule : Nous avons reçu des mains de r ambassadeur d'Espagne la renonciation du prinfe Antoine, au nom de son fils, au trône cV Espagne. Pour que cette renonciation jjroduise tout son effet., etc. Ces suppressions avaient été faites pour aller plus vite, non pour altérer le sens de la dépêche, car, ainsi raccourcie, elle portait en elle-même, aussi bien que si elle eût été complète, la preuve qu'elle n'avait pu être la première adressée à Ëenedetti le 7 juillet. Il n'est pas possible d'en avancer la date, attendu que cette date est précisément déterminée par le texte même. Elle prescrivait en effet de demander au Roi, « pour que la renonciation produise son effet, )) de s'y associer. Or le 7 la renonciation n'était pas même prévue; on ne pouvait donc pas demauder au Roi, à cette date, de sanctionner ce qui n'existait pas encore. La
4o6 L'EMPIRE LIBERAL.
dépêche devait être placée après le 12, puisque c'est ce jour-là seulement que s'était produite la renonciation à laquelle on priait le Roi de s'associer. De plus, la déclaration lue à la Chambre à l'ouverture de la séance datait cette dépêche. Il y était dit : « Pendant que nous discutions avec la Prusse, le désistement du prince Léopold nous vint du côté où nous ne l'attendions pas et nous fut remis le 12 juillet par l'ambassadeur d'Espagne. Comme on ne pouvait pas supposer que notre ambassadeur eût été expédié d'urgence àEms pour se promener les bras croisés, il fallait bien admettre que, le 7, d'autres instructions lui avaient été adressées. La déclaration que je venais de lire distinguait nettement les deux phases : la première du 7 au 12, dans laquelle Benedetti demanda au Roi d'ordonner ou de conseiller la renonciation ; la seconde après le 12, dans laquelle il lui demanda de s'associer à la renonciation opérée en dehors de lui. La confusion était donc manifeste : elle n'était certainement pas intentionnelle et elle était inoflensive, puisque le raisonnement le plus élémentaire et l'exposé formel de notre déclaration, qui paraissait en même temps au Journal officiel^ la corrigeaient à la fois. Si je m'en étais aperçu, je Taurais sans doute relevée, mais accablé de dégoût et de tristesse, j'avais écouté la lecture d'une oreille distraite et n'avais point pris garde à l'erreur. Elle n'eût sans doute pas échappé à Gramont. Retenu aux Affaires étrangères par ses conférences avec les ambassadeurs, il n'arriva que
bien après. Du reste, personne ne s'aperçut de l'inexactitude, pas même l'opposition, si achar née à nous créer des difficultés.
La guerre terminée, ce fut à qui renierait ^ sa participation aux actes qui l'avaient amenée. Le parti bonapartiste, replacé sous la direction de ses anciens chefs, adopta la tactique de rejeter toute la responsabilité sur le ministère libéral, dénoncé comme le véritable artisan de nos malheurs-. Dréolle fut un des meneurs de cette
1. Dréolle, afin de se faire pardonner par l'Empereur son article du 7 juillet et avoir sa part de la victoire, s'était fait nommer de la commission, après un discours approbatif, et avait rédigé ce rapport, ce que, certes, je ne lui avais pas demandé. Plus tard, pour obtenir l'oubli de sa participation et se dégager de la défaite, il invoqua son article : « Nul n'a pu être plus prudent que moi en 1870. Si mes votes sont oubliés de M. Gochery, peut-être M. Cochery qui, tout à riieure, attestait ma loyauté, se souviendra que, publiquement, dans mon journal le Public, — c'est imprimé — j'ai été contre la guerre et contre le ministère Ollivier. » (10 mai 1872.) Devant la commission d'enquête, il a été plus cynique : « Je dois à la vérité de dire que les documents pris en eux-mêmes n'étaient pas suffisants pour donner une conviction à un homme qui aurait été en dehors du mouvement qui régnait, en dehors de l'agitation politique dans laquelle nous vivions en ce moment-là, et qu'il n'y avait pas là de quoi justifier une déclaration de guerre. J'ai suivi le courant avec regret, mais je l'ai suivi. )> Que penser d'un député qui consent à appuyer, à défendre, à faciliter une déclaration de guerre qu'il ne trouve pas justifiée, qu'il condamne, et qui, plus tard, se targue de cette ignominie? Qu'en penser, si ce n'est qu'il est un misérable dont la parole ne peut avoir d'autorité que sur les gens de son espèce.
2. Ce programme, dont l'invention de Dréolle a été une des manifestations, a été très nettement indiqué par Paul
campagne. Il exhuma comme argument nouveau l'inexactitude du rapport du 15 juillet, auquel personne ne pensait plus: renversant les rôles, il imputa à Gramont Terreur commise par luimême, et donna à- cette erreur inoffensive et involontaire un caractère de gravité prémédité et exceptionnel : « C'est sciemment, dit-il, que Gramont a opéré des suppressions dans le texte de la dépêche et l'a reportée au 7, et, comme c'est sur cette dépêche antidatée et altérée que la guerre a été engagée, Gramont a trompé la Commission et par elle la Chambre et le pays. L'autorité d'un Dréolle n'aurait pas suffisamment accrédité cette invention; il fallait s'assurer l'assentiment de Talhouët. Si le véritable Talhouët eut encore existé, on n'y fût point parvenu, mais le pauvre homme, frappé au cerveau, inconsolable du fardeau moral que son rapport faisait peser sur lui, n'était plus que l'ombre de lui-même. Quand Dréolle vintlui dire qu'il y avait un moyen de s'exonérer, il le saisit sans aucun examen et, tout à coup soulagé, il se mit à répéter atout venant : «Vous ne savez pas, la dépêche a été altérée, la dépêche a été altérée. » Sur un seul point Dréolle ne put l'entamer. L'important
de Cassagnac dans un article du Pays du 12 janvier 1876 : « Il faut que quelqu'un, de TEmpereur ou du ministère, reste et demeure responsable d'une guerre trop légèrement entreprise. Eh bien, il ne nous plaît pas que ce soit l'Empereur, parce que l'Empereur n'y est pour rien et que les seuls coupables sont les libéraux vaniteux du premier cabinet parlementaire. Quiconque excuse M. Emile OUivier doit se rendre compte qu'il condamne l'Empereur. »
pour ce drôle n'était pas d'incriminer Gramont, qui, après tout, appartenait au régime autoritaire ; c'était de m'atteindre, moi, demeuré la personnification inébranlable du régime de sa haine. Il affirma, quoiqu'il sût le contraire, ma présence pendant les explications de Gramont. Mais alors le galant homme et l'ami se réveillèrent en Talhouëtet, dans sa déposition, il dit au contraire que je m'étais retiré avant l'arrivée démon collègue ^ A mon retour en France, en 1874, j'allai le trouver, espérant le ramener à une plus juste appréciation des faits. C'eût été aisé encore s'il avait eu la possession de son excellent esprit. Son regard se voila, et je n'en pus tirer que ces mots prononcés d'une langue embarrassée : « Mais, mon cher ami, ce n'est pas contre vous; vous n'étiez pas présent; je l'ai dit dans ma déposition! » L'invention de Dréolle a trouvé un rapide succès auprès des ennemis de l'Empire.
(( Vous avez altéré, a dit Gambetta, le texte de de la dépêche sur laquelle vous avez engagé la guerre. » Gramont a eu raison de dire : « On ne sait si l'on doit s'étonner davantage de la perfidie
1. Déposition de Talliouët : «Nous avons attendu assez longtemps M. de Gramont; nous avions d'abord interrogé M. le Maréchal Le Bœuf, qui était venu avec M. Ollivier. Le Maréchal pouvait nous donner des éclaircissements sur Tarmée. Comme M. de Gramont devait être entendu sur les affaires diplomatiques, M. Ollivier nous avait demandé qu'on lui permette d'aller s'occuper de différentes affaires qui étaient urgentes; il se mettait du reste à la disposition de la Commission. Dans ces conditions, nous n'avions pas besoin de le retenir, il s'est retiré. »
d'une telle calomnie ou de la légèreté inepte avec laquelle elle a été conçue ^ »
J'ai tenu entre mes mains le texte donné à la Commission avant et après cette communication et, je l'affirme, ce texte portait en tête sa date et était entièrement conforme au texte officiel publié par Gramont et Benedetti dans leurs ouvrages et conservé aux Affaires étrangères. Gramont eût été un idiot, et non un fourbe, s'il avait commis devant la Commission une supercherie que nous avions nous-mêmes démasquée au Sénat et au Corps législatif, et que le texte de la dépêche, quelque altérée qu'on la fît, démentait. Il aurait commis cette altération et cette transposition par simple dilettantisme, car la dépêche du 12, utile pour apprécier la conduite du Cabinet dans les négociations, n'éclairait nullement la question de savoir si la guerre devait être ou non approuvée. Ce n est pas sur cette pièce que la guerre a été engagée^ c'est sur la publication de la Gazette de FAllemagne du Nord et sur les dépêches venues de Berlin, de Berne et de Munich \
Toute calomnie crescit eundo s'accroît en cheminant. Bientôt ce ne fut plus Gramont ni Emile OlHvier qui avait trompé la Commission et la Chambre et, parla Chambre, le pays, ce fut le Cabinet. Ici nous touchons au monstrueux. Voilà une douzaine d'hommes, presque tous éminents de quelque manière, ayant occupé le
1 . Dans quelques instants Gambetta va, le réfutant d'avance lui-môme, l'affirmer.
premier rang, soit dans l'armée et la marine, soit au barreau, soit dans l'industrie, soit dans les finances, soit dans la diplomatie; ils n'ont point ambitionné le pouvoir ; il leur a été en quelque sorte imposé par l'opinion; ils l'ont exercé non sans succès et avec dévouement ; et des écrivains n'ayant fait preuve nulle part d'une capacité quelconque, n'ayant ni commandé une division, ni rédigé même une dépêche, de prétendus historiens, dépourvus de compétence et d'autorité, se permettent de juger à tort et à travers sans se donner la peine ou sans avoir l'intelligence de comprendre ! Ils ne s'en tiennent pas là : ils accusent ces honnêtes gens d'avoir altéré des documents afin d'entraîner un vote. C'est trop! Tous les ministres étaient pacifiques, ils s'étaient tenus debout aussi longtemps qu'ils l'avaient pu au miheu de la passion publique afin d'empêcher la guerre; ils avaient été contraints de s'y décider parce qu'ils croyaient l'honneur de leur pays blessé; ils auraient serré dans leurs bras les membres de la Commission s'ils leur avaient démontré que leur susceptibilité avait été exagérée et que la dépêche d'Ems était une aménité dont on pouvait s'accommoder. Et ces mêmes hommes auraient dissimulé ou altéré des pièces pour assurer le succès d'une opinion qu'ils eussent été heureux d'abandonner, dût leur chute immédiate s'ensuivre!
Bien souvent, j'ai senti l'indignation gronder dans mon cœur. Que de fois j'ai effacé, aussitôt après les avoir écrites, des phrases irritées afin
de laisser à ce travail son caractère de lucidité mathématique. Mais ici je ne puis plus me contenir, et je dis à ceux qui racontent ou insinuent que tous ou quelques-uns d'entre nous ont trompé par une supercherie la Commission afin d'entraîner son vote et par suite celui de la Chambre : Vous êtes de lâches imposteurs en qui je ne sais ce qu'il faut le plus détester, la débilité du jugement ou la perversité de la conscience.
Guyot-Montpayroux, autre membre de l'opposition, soutint le rapport : la guerre était dans la force même des choses ; son ajournement ne ferait qu'accroître ses dangers et en l'appuyant il traduisait l'opinion de la majorité du pays. Gambetta prononça d'une voix de plus en plus enrouée^ un discours artificieux qui, en paraissant contre la guerre, lui était cependant favorable. L'intention de se distinguer de Thiers y perce à tout instant : il affirme « qu'il ne sortira pas de sa bouche une parole qui puisse servir à l'étranger », sous-entendu comme vient de le faire M. Thiers. Thiers avait trouvé naturel que le roi de Prusse ne voulut prendre aucun engagement pour l'avenir, Gambetta comprend que « cela nous ait émus » et
1. Puisqu'on a contesté ce fait, voir le témoignage de son ami Taxile Delord, page 196.
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il accorde a qu'il nous appartenait d'insister pour avoir satisfaction ». Thiers avait considéré comme une susceptibilité exagérée le sentiment que nous avait inspiré le refus public de recevoir notre ambassadeur, Gambetta conçoit que nous trouvions « le procédé blessant et irrégulier ». Il voulait bien une guerre, mais de sa façon, celle qu'il avait célébrée dansla fameuse harangue de la rue de la Sourdière; le ministère motivait mal la sienne; il cherchait dans de misérables ressources les raisons décisives de sa conduite; il n'invoquait pas les véritables griefs, il faisait reposer tout le casus belU sur les mauvais procédés d'Ems, au lieu de justifier ses résolutions par la nécessité de réparer une politique que lui « déplore, déteste, la politique de 1866 ». Comme les députés de la Droite, il me reprocha de ne pas faire de la guerre une revanche préméditée de cette défaillance. « Quelqu'un peut-il contester, s'écria-t-il, que le jour où vos régiments auront passé le Rhin, ce sera le démenti de la politique qui avait été nouée en 1864 lors des négociations primitives au sujet du Slesvvig-Holstein et qui avait amené la conclusion du traité d'alliance de la Prusse avec Fltalie, sous l'égide de l'Empereur?... Je sais pertinemment que ceux d'entre vous qui émettront un vote de guerre, le jour où le vote de guerre sera demandé, ne sont pas des hommes politiques prêts à se contenter de la question Hohenzollern ou du plus ou moins de susceptibilité qu'on aura apporté dans les étiquettes royales. Voilà la
vérité ! Et la preuve, c'est qu'aujourd'hui même, quand le premier ministre se livrait à la critique des véritables griefs contre la Prusse, lorsqu'il a dit qu'il n'avait jamais pactisé en aucune façon avec certaines opinions sur les conséquences funestes de Sadowa, lorsqu'il a dit qu'il n'avait pas vu làun signe précurseur d'une grandeur rivale et menaçante pour l'intégrité future de la France, il y a eu un mouvement d'incontestable froideur dans cette assemblée^ et s'il avait insisté dans le développement de cette thèse, s'il n'eût été redressé et secouru par une sortie de M. de Gramont, il eût été singulièrement menacé de sombrer devant les répugnances patriotiques de la Chambre. »
La remarque était parfaitement exacte, et Gambetta était plus complètement d'accord avec l'assemblée que moi lorsqu'il montrait, contre les aspirations nationales de l'Allemagne, une haine qu'à aucun prix je n'aurais consenti à exprimer. Cependant il s'associa aux exigences implacables de ses collègues, dont il n'avait pas Faudace de s'affranchir, et s'efPorça de démontrer que le motif que nous donnions à notre susceptibilité n'était pas justifié. Il s'attendait à ce que la pièce, sur laquelle nous ferions reposera tort tout le casus belli, serait communiquée directement, pleinement, intégralement à la Commission. <( Vous ne nous avez pas donné toutes les satisfactions de certitude qui nous étaient dues. » Le président de la Commission, d'Albuféra, interrompit : « La Commissio?i les a
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reçues toutes ; je F affirme sur F honneur. » Gambetta insista. «Ce que jedemandais au Gouvernement et à la Commission parlementaire que vous avez élue, et qui est souveraine dans une aussi capitale question, ce n'était ni la dépêche de M. Benedetti, ni la dépêche d'un de vos agents ^ ; c'était la note générale envoyée par le comte de Bismarck à tous les cabinets de l'Europe... [Rumeurs à droite et au centre. — A gaurhe : C'est cela ! très bien ! — A droite : Nous la con- ?2«mo/2.y .') Pourquoi? Parce que du moment que vous vous êtes sentis blessés, outragés par ces procédés qui sont graves, que je veux croire aussi graves que vous le voudrez; mais ce ne sont que des procédés. 11 y a la dépêche ellemême, il y a les termes employés. 11 faut que nous la voyions, il faut que nous la discutions avec vous. (A gauche: Oui! oui! — De divers côtés : On l'a discutée dans les bureaux !) Oui, Messieurs, en pareille matière, j'admettrais la discussion; oui, dans les bureaux, parfaitement ! J'admettrais que la Commission seule en connût et la rapportât. » D'Albuféra l'interrompit de nouveau : « La Commission l'a lue. » Gramont ajouta : « Je déclare que j'ai communiqué la pièce à la Commission et qu'elle l'a lue. » Les membres de la Commission confirmèrent : « Oui ! oui ! » D'Albuféra reprit : « Nous déclarons que nous l'avons lue et si vous ne
i. Cela confirme ce que j"ai dit plus haut, que ce n'est pas sur la dépêche du 12 de Benedetti à Gramont que s'est engagée la guerre.
nous croyez pas, il fallait nommer d'autres commissaires. »
11 n'était pas possible de n'être pas convaincu et arrêté par des affirmations aussi péremptoirés données par de tels hommes. Aussi cette fois Gambetta coupa court et, oubliant qu'il venait de se contenter d'une communication à la Commission, il dit : « S'il est vrai que cette dépêche soit assez grave pour avoir fait prendre ces résolutions, vous avez un devoir, ce n'est pas de la communiquer seulement aux membres de la Commission et à la Chambre, c'est de la communiquer à la France et à TEurope; et si vous ne le faites pas, votre guerre n'est qu'un prétexte dévoilé et elle ne sera pas nationale. » [Réclamations nombreuses . — Approbation sur plusieurs bancs à gauche.)
Je voulus en finir avec cette confusion puérile autant que déloyale, déjà plusieurs fois dissipée, soit devant la Chambre, soit devant la Commission et je pris de nouveau la parole : « Chacun parle de ses émotions et de ses impressions. Laissez-moi vous dire combien je trouve nouveau, dans nos annales parlementaires, le spectacle auquel nous assistons; c'est la première fois qu'on rencontre dans une assemblée française, d'un certain côté, tant de difficultés à exphquer une question d'honneur. [Violentes réclamations à gauche. — M. Glais-Bizoïn : Oui, cest une insulte...) Vous ne ferez prendre le change à personne, et vous ne me ferez pas sortir de la modération que je dois conserver.
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[Murmures à gauche.) J'ai le droit d'exprimer ma pensée comme vous avez exprimé la vôtre. Quand vous êtes monté à cette tribune, nous avez-vous épargné les interprétations blessantes? Avez-vous hésité à opposer les doutes à nos affirmations les plus nettes? N'ai-je pas entendu arriver jusqu'à mon oreille des interruptions telles que celles-ci : u Ce télégramme n'existe pas, il est inventé! » J'ai gardé le silence, me croyant le droit de ne pas être atteint par ces soupçons. [C'est vrai! — Très bien!) Je vous prie d'écouter et de ne pas trouver une insulte là où il n'y a que l'expression vive, j'en conviens, profonde, d'un sentiment qui, chez moi, est atteint et blessé, depuis le commencement de cette discussion; mais mes appréciations n'atteignent pas les personnes, elles passent au-dessus d'elles, et n'atteignent que des opinions ou des manières de raisonner et de juger. Et en vérité, c'est nous, nous seuls, qui aurions le droit d'être blessés par le langage qu'on nous tient depuis quelques heures. [Très bien! très bien! — Bravo!) C'est la première fois qu'il me paraît difficile d'expliquer une question d'honneur national et qu'un ministre est obligé de monter plusieurs fois à la tribune pour préciser un fait d'une simplicité élémentaire. Oh î je comprends qu'on nous accuse d'impéritie; je comprends qu'on invoque les considérations les plus élevées pour ou contre cette guerre ; je comprends encore mieux qu'en évoquant, par l'imagination, les malheurs qui vont arriver, le sang qui va couler, on laisse
échapper de son cœur un cri de douleur; je comprends tous ces sentiments. Mais je ne comprends pas qu'on puisse douter, discuter sur un fait saisissable, manifeste, déjà expliqué deux fois, et qu'un esprit aussi éminent et lucide que celui de M. Gambetta en soit encore à répéter : La dépêche! la dépêche prussienne! donnez-nous la dépêche prussienne!... pour prouver que vous avez été insultés. Qui vous a parlé d'une dépêche prussienne? Quand donc, pour étabhr qu'un affront a été fait à la France, avons-nous invoqué des protocoles de chancellerie? des dépêches plus ou moins mystérieuses? Notre langage a été autre. Nous avons dit : A l'heure où nous discutons, il y a un fait, un fait public en Europe, que pas un ambassadeur, pas un journaliste, pas un homme politique, pas une personne au courant des choses de la diplomatie ne peut ignorer : c'est que, d'après les récits de la Prusse, notre ambassadeur n'a pas été reçu par le Roi et qu'on lui a refusé, par un aide de camp, d'entendre une dernière fois l'exposé courtois, modéré, conciliant, d'une demande courtoise, modérée, conciliante dont la justesse est incontestable. (Vive approbation et applaudissements sur un grand nombre de bancs.) Que nous importent les protocoles de chancellerie... [Interruptions à gauche.) les dépêches sur lesquelles on peut discuter? Sur notre honneur d'honnêtes gens, sur notre honneur de ministres, nous affirmons un fait. Que serions-nous donc si, en face de l'Europe
dont nous invoquons le témoignage, nous avions ou la sottise ou l'impudeur d'alléguer comme prétexte un fait inexact? Mais pour qui nous prenez-vous? Et, en vérité, quelque ineptes que vous vouliez bien nous supposer, notre ineptie n'est pas encore telle que nous puissions commettre une méprise ou une fourberie comparable à celle dont vous trouvez tout naturel de nous supposer capables, sans que nous nous reconnaissions le droit d'éprouver et d'exprimer le sentiment de la dignité froissée. [Bravos et applaudissements.) Vous me parlez de dépêches. Je vous parle d'un acte connu de l'Europe entière. Seulement, lorsqu'on est au moment de prendre une de ces décisions qui font trembler la conscience, on a besoin de lumière, de lumière, de beaucoup de lumière. L'évidence n'est jamais assez évidente. Nous l'avons éprouvé. L'acte est incontestable, nous sommes-nous dit; mais il n'est peut-être pas intentionnel, c'est peut-être une de ces rumeurs échappées au patriotisme en éveil, et qu'il serait injuste, même dans les moments d'entraînement et de passion, de faire remonter jusqu'à un Gouvernement; voilà les scrupules que les dépêches ont calmés. Nous n'avons plus douté de l'intention offensante, lorsque de tous les coins de l'Europe, nous est venu quoi? Le texte même... [Bruit à gauche.) le texte même des instructions de M. de Bismarck. Je n'en crois pas même ce que j'entends lorsque je recueille cette clameur: Donnez-le-nous! Mais je vous l'ai déjà donné ! [Nouveau bruit à gauche.)
Puis, j'ai fait passer sous les yeux de la Commission qui l'a attesté... — [M. le duc d'Albuféra et d'autres membres de la Commission : Parfaitement!) — (les pièces authentiques !) — M. le marquis de Talhouet et M. le comte de Kératry : Parfaitement.) — Et puisque les ministres de la France... — [M. Jules Ferry : Mais vous ne nous les avez pas données à nous.) — Et puisqu'enfin des ministres de la France sont obligés, sous l'attaque d'une opposition qui se prétend modérée, de prouver qu'il n'altèrent pas et qu'ils n'inventent pas des pièces... [Nouvelles interruptions à gauche) nous avons communiqué à la Commission les textes originaux. Vous avez entendu le marquis de Talhouet, le duc d'Albuféra, vous avez entendu M. de Kératry... — [Au banc de la Commission : Tous! tous!) — Vous les avez tous entendus affirmant sur l'honneur qu'ils avaient tenu ces pièces entre leurs mains. — M. le marquis DE Talhouet : Nous avons eu les dépêches de quatre ou cinq de nos représentants dans les différentes cours de l'Europe qui reproduisent ce document presque exactement dans les mêmes termes. — Yoix nombreuses : Très bien! très bien! — Allez! allez! — Aux voix! aux voix ! — M. Chagot : La continuation de cette discussion est indigne d'une Chambre française^ et nous vous demandons, au nom du pays, de ne pas répondre, — M. le baron Zorn de Bulagh : Je suis sûr qu'on ne tiendrait pas un pareil langage et qu'on ne se livrerait pas à de semblables insinuations dans une Chambre prussienne, et
je proteste au nom de mon pa^s. — Le Garde DES Sceaux : Vous avez raison, Messieurs; après un pareil témoignage, j'ai le devoir de ne rien ajouter. [Très bien! très bie?i!) Et je termine en vous suppliant de clore cette discussion. (Très ^it?/i.'j Unissons-nous, nous qui sommes animés par les mêmes sentiments, pour dire que le moment des paroles est passé {Oui oui!) et que celui des actes commence. [Ouï! oui! Très bien! très bien!) Votez! votez! car voter c'est agir. Ne discutez plus, parce que discuter, c'est perdre un temps précieux! » [Très bien! très bien! Bravos et applaudissements répétés. — Aux voix! aux voix!) N'ai-je pas le droit de conclure du récit de cette pénible séance que c'est moi, bien plus que Thiers, qui ai été outragé?
Ernest Picard convint de l'efficacité de ma démonstration. « Je ne dirai pas au ministre qui descend de celte tribune que je ne crois pas à l'existence des documents qui ont été communiqués à la Commission. [Ah! ah! de toutes parts.) Ils existent, soit; seulement, il est possible que, s'ils étaient produits devant cette assemblée, ils n'auraient pas sur l'opinion Teffet qu'on paraît en attendre, et qu'alors la véritable question qui nous domine tous en ce moment et que prévoyaient MM. les ministres lors de leur Déclaration à cette tribune, déclaration qui a été le premier acte de la guerre, c'est la question de savoir si notre diplomatie n'est pas la première sortie des règles ordinaires. [Nouvelles interruptions. — La clôture! la clôture!) Je sais très bien
que vous demandez la clôture, et je ne veux pas parler malgré vous ; d'ailleurs, je ne pourrais pas. {La clôture! la clôture!) Je dis qu'en supposant acquis tous les faits mêmes, il faudrait rechercher si c'est bien par notre faute que la question d'honneur est difficile à expHquer; si ce ne serait pas par la faute de la question elle-même. » [La clôture! la clôture! — M. Picard descend de la tribune.) Pelletan, Grévy essayèrent en vain de prolonger le débat, sous prétexte de motiver leur vote, la Chambre, saturée des mêmes arguments, ne voulut plus rien entendre, et l'on vota. Pendant qu'on dépouillait le scrutin, je rencontrai Gambetta dans la salle des Conférences : (( Comment, lui dis-je, pouvez-vous contester l'existence des dépêches dont je vous ai donné lecture? Je vous les montrerai si vous le désirez. — Je ne les conteste pas, dit Gambetta, mais vous n'avez pas tout lu. — C'est vrai, Gramont a tout montré à la Commission, mais je n'ai pas lu la fin de la dépêche de Cadore, de Munich, annonçant au roi de Bavière que Benedetti avait abordé irrévérencieusement le roi sur la promenade. — Eh bien, c'est précisément ce que je voulais vous amener à lire aussi. — Je ne le pouvais pas, sans rendre impossible la situation de Cadore à Munich; ce que ma lecture eût ajouté au débat n'était pas assez décisif pour que j'aie cru nécessaire de braver cet inconvénient. »
Précisons la signification de ce vote qui ouvrait un crédit de cinquante millions. Il ne
s'agissait pas de soutenir une guerre commencée; rien n'était compromis ni engagé; aucune déclaration de guerre n'avait eu lieu, aucun acte irréparable n'avait été consommé, pas une seule armée n'était réunie; il suffisait d'un vote contraire à nos crédits pour qu'au lieu de la guerre, ce fût la paix qui prévalût. Pendant toute la discussion on avait envisagé le vote comme devant trancher la question de paix ou de guerre : « De la décision que vous allez émettre, avait dit Thiers, peut résulter la mort de milliers d'hommes. » — « Le Cabinet, avait dit Gambetta, vous a proposé de prendre sur vous-mêmes la responsabilité d'un vote, d'une attitude, d'une décision parlementaire qui lui permettraient d'engager la guerre. » Et au début même de ses observations il avait dit \ avant que la guerre soit déclarée. La Chambre était donc maîtresse d'empêcher qu'on la déclarât. Le devoir de ceux qui voulaient la paix était de nous refuser les fonds et de nous renverser. Sous la Restauration, les membres de l'opposition ne votèrent pas les crédits, même après que l'expédition d'Espagne eut été engagée. Si le gouvernement impérial, avant d'envoyer des troupes au Mexique, était venu au Corps législatif réclamer des subsides, les Cinq les eussent-ils accordés? Voter les crédits, c'était voter la guerre. Aussi les députés qui s'étaient prononcés résolument contre elle n'hésitèrent-ils pas et votèrent-ils non ^
4. Ce sont MM. Emmanuel Arago, Desseaux, Esquiros, Glais-Bizoin, Grévy, Ordinaire.
Le vote de ceux qui ont voté oui signifie : (( Marchez à l'ennemi, la Chambre, expression du pays, est avec vous! » Deux cent quarantecinq députés pensèrent ainsi * , au nombre desquels fut Gambetta. Thiers avait épuisé sa fougue en paroles; il s'abstint, avec Crémieux, Girault et Raspail. Voulût-on exclure du vote tous les candidats officiels et ne considérer comme représentant la nation que les cinquante ou soixante députés nommés sans le patronage de l'administration, la guerre n'en eût pas moins réuni une imposante majorité de suffrages. Il n'est donc pas permis de présenter la guerre de 1870 comme une entreprise arbitraire du despotisme imposée à la nation malgré elle. Ainsi que l'Empereur l'a souvent répété depuis, la responsabilité de chacun doit se répartir en proportion égale : entre lui, ses ministres, le Parlement. (( Si j'avais été contraire à la guerre, dit-il, j'aurais renvoyé mes ministres; s'ils ne l'avaient pas crue nécessaire, ils auraient donné leur démission; si le Parlement l'avait désapprouvée, il ne l'aurait pas votée ^ » Empereur, ministres,
1. Parmi ces deux cent quarante-cinq on remarqua les députés suivants, siégeant à la gauche ou à ses confins : MM. Barthélémy Saint-Hilaire, Bethmont, Garré-Kérizouet, Dorian, Jules Ferry, Javal, de Jouvencel, Lecesne, Keller, DE Keratry, Gambetta, Magnin, Larrieu, Malézieux, Ernest Picard, Rampont, Riondel, Guyot-Montpayroux, Jules Simon, Steenagkers, Wilson.
2. Emile Ollivier au prince Napoléon : — « Saint-Tropez, 18 mars 1876. — Mon cher Prince, lorsque je vins chez vous en 1871, je me plaignis fort de la polémique bonapartiste qui tendait à me rendre seul responsable de nos
Parlement se sont décidés en toute liberté et en pleine connaissance de cause, aucun d'eux n'ayant été trompé ni n'ayant trompé. Le vote des cinquante millions a tranché la question.
On vota successivement sans discussion un crédit de quinze millions pour la marine, la loi qui permettait de limiter les engagements volontaires à la durée de la campagne et celle qui appelait à l'activité toute la garde nationale mobile. Cette séance, qui avait commencé le 15 à une heure de l'après-midi, fut levée aux premières minutes de la journée du 16.
Reprochera-t-on à l'assemblée sa précipitation? Je réponds par la durée de la séance. Rapidité n'est pas précipitation. Délibéra^t-on plus longtemps le 20 août 1792, lorsque, sur la proposition de Louis XVI et de son ministre des Affaires
désastres. Vous écrivîtes ma plainte à TEmpereur, qui vous répondit : u En effet, la responsabilité ne peut pas se con- (c centrer sur la tête d'E. 0. Elle doit se partager également (( entre le ministère, la Chambre et moi. Si je n'avais pas « voulu la guerre, j'aurais renvoyé mes ministres; si Toppo- « sition était venue d'eux, ils auraient donné leur démis- « sion; enfin si la Chambre avait été contrainte à Tentre- « prise, elle eût voté contre. » Il serait pour moi de la plus grande importance, en vue de certaines éventualités, d'avoir la copie de cette lettre. Cette communication ne saurait, en aucun cas, avoir d'inconvénients pour vous. C'est pourquoi je la sollicite dd votre amitié.» — Prince Napoléon à Emile Ollivier : « Paris, 21 mars 1876. — Mon cher Ollivier, ce que vous me rappelez de l'Empereur m'a été dit, mais non écrit. Ma mémoire est parfaitement fidèle à ce sujet. A mon prochain voyage à Prangins, je relirai et rechercherai dans les lettres de mon cousin, mais je suis presque certain qu'il ne m'a pas écrit la phrase que vous me rappelez : il me l'a répétée de vive voix plusieurs fois. »
étrangères, Dumouriez, et sur le rapport de Condorcet, l'Assemblée législative décréta le commencement de la grande guerre de la Révolution ? Lorsqu'on lit le récit de cette séance émouvante, on croit lire d'avance celui de la séance du 15 juillet 1870. Le Roi, les yeux remplis de larmes, proposa la guerre contre le roi de Hongrie et de Rohême; Lassource demande qu'on renvoie la proposition au Comité diplomatique, pour qu'il lui en soit fait un rapport dans la séance du lendemain. Mailhe demande la discussion immédiate, qui est votée par une immense majorité aux applaudissements des spectateurs. On appelle Dumouriez au Comité diplomatique pour la rédaction du décret. A cinq heures du soir on le rapporte à l'Assemblée ; Recquet l'attaque : (( Si l'Assemblée veut m'entendre, dit-il, j'espère lui démontrer qu'elle ne peut accepter la proposition du Roi ». [Un grand nombre de voix: Oui! oui! parlez.) Il se fait un grand silence. « Si vos armées, dit l'orateur, combattent au dehors, qui pourra contenir les séditieux au dedans? [Murmures.) Je sais quels prodiges de valeur on doit attendre de Français combattant pour la liberté, mais l'on sait aussi ce que vos armées de terre et de mer doivent inspirer d'inquiétudes, si nous devons soutenir une guerre générale [Murmures. A l'ordre!) — Le président Rigot de Préameneu : (( Je vous prie de faire trêve aux murmures et de laisser le président rappeler l'opinant à l'ordre de la question s'il s'en écarte. » Recquet continua ses développements, mais les mur-
mures recommencèrent lorsqu'il affirma « que nous pouvions obtenir le redressement de nos griefs parla voie des négociations ». Finalement on alla aux voix à dix heures du soir, sept voix seulement se prononcèrent contre la guerre. Le décret fut porté au Roi qui le sanctionna aussitôt. « L'Assemblée insultée, dit Dumouriez dans ses mémoires, ainsi que le Roi et la nation, poussée par la volonté générale, car il n'y eut pas un département ni un district qui ne montrât le plus grand désir de la guerre, se serait déshonorée et perdue si elle avait hésité sur la déclaration K » Partout, dans toutes les occasions graves, les résolutions ont été prises avec la même rapidité. En 1827, à propos de l'intervention en Portugal, Canning disait : « C'est vendredi dernier que la demande officielle du Portugal m'a été remise; samedi, la résolution des ministres était prise; dimanche, elle recevait la sanction du Roi, lundi elle était communiquée aux deux Chambres, et aujourd'hui les troupes sont en route pour s'embarquer. » Sous Louis-Philippe, le traité de la quadruple alliance entre l'Angleterre, la France, l'Espagne et le Portugal^ menace guerrière aux puissances du Nord, fut décidé par nos ministres en deux heures -. Les assemblées de la troisième République mirent-elles plus de lenteur à engager l'expédition de Tunisie? Daub le même jour les crédits furent votés d'urgence à la Chambre des députés et au Sénat, et les
1. Dumouriez, Mémoires, t. II, page 213. l. Discours de Thiers du 14 janvier 1837.
explications des ministres ne furent ni aussi complètes, ni aussi loyales que les nôtres. Un fait qui se reproduit toujours le même dans les circonstances les plus diverses a une cause fatale. Un peuple ne se décide à la guerre que sous le coup d'une surexcitation violente et presque générale, et cet état de passion n'admet ni les temporisations, ni les contredits, ni les ergoteries.
Au Sénat, Gramont n' avait pas trouvé les mêmes difficultés. La déclaration avait été accueillie par des bravos et des applaudissements prolongés auxquels se mêlaient les cris de Vive la France ! Vive l'Empereur ! Les tribunes publiques s'étaient associées à l'enthousiasme de l'assemblée et l'avaientredoublé. Le président Rouher ayant dit : « Personne ne demande laparole? — Non! Non, s'écria-t-on de toutes parts: Vive l'Empereur » ! Rouher reprit : « Le Sénat, par ses bravos enthousiastes, a donné sa haute approbation à la conduite du Gouvernement. Je propose au Sénat de lever la séance comme témoignage d'ardente sympathie pour les résolutions prises par l'Empereur. » Les cris de Vive TEmpereur! éclatèrent et la séance fut levée. A la sortie les sénateurs, devenus populaires pour la première fois, furent acclamés par la foule.
Le lendemain, la commission du Sénat se réunit. Gramont y fut appelé. Il plaça sous les
yeux des commissaires les dépêches qu'il avait fait connaître la veille au Corps législatif ; il communiqua en outre la nouvelle que le matin nous avait donnée Le Bœuf que des ennemis avaient passé la frontière en armes près de Sierck. Dans la journée une seconde dépêche vint contredire la première. Gramont en informa aussitôt Rouher, qui présenta alors dans son rapport, comme un hruit non officiel et incertain, ce qu'il avait d'abord affirmé comme une nouvelle positive. A quatre heures il donna communication de ce rapport. Il était très court et fort expressif: (( M. le Ministre des Affaires étrangères s'est rendu dans le sein de la Commission. Il lui a exposé avec étendue, et en lui donnant lecture de toutes lesdépêchesimportantes, la conduite des négociations entamées à Ems depuis le 6 juillet avec le roi de Prusse. Votre Commission a reconnu à l'unanimité que ces négociations avaient été suivies avec fermeté et modération de la part de la la France. [Assentiment.) Tous les griefs signalés par les déclarations du Gouvernement lui ont paru à la fois fondés et légitimes. [Nouvel assentïment,) Elle a constaté notamment, avec une émotion indignée, qu'une dépêche du ministre des Affaires étrangères de Prusse, communiquée aux diverses puissances, dénaturait une situation déjà tendue et regrettable, en déclarant que le roi Guillaume aurait refusé de recevoir notre ambassadeur. [Très bien! Très bien! Bravo!) Disons seulement que la responsabilité de la guerre n'appartient point à ceux qui la déclarèrent pour
défendre leur dignité, mais à ceux dont l'ambition inquiète porte atteinte à la sécurité d'une autre nation et jette le trouble dans les intérêts du monde. {Vive approbation. — Applaudissements.) Votre Commission vous propose à l'unanimité l'adoption des quatre projets de lois. )) Ce rapport achève de confondre l'accusation portéecontre Gramont d'avoir supprimé devant la Commission du Corps législatif les dépêches antérieures au 12. Il constate que la Commission a reçu la communication de toutes les dépêches importantes depuis le 6 juillet. On ne comprendrait pas que la supercherie, si elle avait été commencée au Corps législatif, n'eût pas été continuée au Sénat. A l'interrogation du Président : « Quelqu'un demande-t-il la parole? » Les cris : Non ! Non ! s'élèvent de toutes parts. Les crédits furent votés à l'unanimité.
La séance levée, Rouher organisa une représentation à grand fracas. Sans concerter cette démarche avec le Président du Corps législatif et sans en instruire les ministres, il se rendit à Saint-Cloud à la tête du Sénat et prononça le discours suivant : a Une combinaison monarchique nuisible au prestige et à la sécurité de la France avait été mystérieusement favorisée par le roi de Prusse. Sans doute, sur notre protestation, le prince Léopold a retiré son acceptation ; l'Espagne, cette nation qui connaît et nous rend les sentiments d'amitié que nous avons pour elle, a renoncé à une candidature qui nous blessait. Sans doute, le péril immédiat
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était écarté, mais notre légitime réclamation ne subsistait-elle pas tout entière ? N'était-il pas évident qu'une puissance étrangère, au profit de son influence et de sa domination, au préjudice de notre honneur et de nos intérêts, avait voulu troubler une fois de plus l'équilibre de l'Europe? N'avions-nous pas le droit de demander à cette puissance des garanties contre le retour possible de pareilles tentatives ? Ces garanties sont refusées : la dignité de la France est méconnue. Votre Majesté tire Tépée : la patrie est avec vous, frémissante d'indignation et de fierté. Les écarts d'une ambition surexcitée par un jour de grande fortune devaient tôt ou tard se produire. Se refusantà des impatiences hâtives, animé de cette calme persévérance qui est la vraie force, l'Empereur a su attendre ; mais, depuis quatre années, il a porté à sa plus haute perfection l'armement de nos soldats, élevé à toute sa puissance l'organisation de nos forces militaires. Grâce à vos soins, la France est prête, Sire, et par son enthousiasme, elle prouve que, comme vous, elle était résolue à ne tolérer aucune entreprise téméraire. Que notre auguste Souveraine redevienne dépositaire du pouvoir impérial; les grands corps de l'État l'entoureront de leur respectueuse affection, de leur absolu dévouement. La nation connaît l'élévation de son cœur et la fermeté de son âme ; elle a foi dans sa sagesse et dans son énergie. Que l'Empereur reprenne avec un juste orgueil et une noble confiance le commandement de ses légions
agrandies de Magenta et de Solferino ; qu'il conduise sur les champs de bataille Félite de cette grande nation. Si l'heure des périls est venue, l'heure de la victoire est proche. Bientôt, la patrie reconnaissante décernera à ses enfants les honneurs du triomphe; bientôt, l'Allemagne affranchie de la domination qui l'opprime, la paix rendue à l'Europe par la gloire de nos armes, Votre Majesté qui, il y a deux mois, recevait pour elle et pour sa dynastie une nouvelle force de la volonté nationale, Votre Majesté se dévouera de nouveau à ce grand œuvre d'améliorations et de réformes dont la réalisation — la France le sait, et le génie de l'Empereur le lui garantit — ne subira d'autre retard que le temps que vous emploierez à vaincre. )>
C'était le discours que la Droite n'avait pas pu obtenir de moi dans la séance du 15 juillet, une contre-déclaration opposée à notre déclaration, le programme du parti de la guerre mis en présence du nôtre. Notre déclaration ne désavouait pas la demande de garanties, car c'était impossible, mais elle ne la glorifiait pas non plus ; surtout elle ne faisait pas du refus qu'on lui avait opposé la cause de la guerre; la cause unique qu'elle donnait à la guerre, c'était le soufflet d'Ems dont Rouher ne parlait même pas. Nous nous étions efforcés de ne pas élargir le débat, de le renfermer dans l'affaire Hohenzollern, et de présenter la guerre comme un fait inopiné, subit et non désiré par nous : Rouher la présente comme
le résultat d'un long désir de quatre ans et d'une attente préméditée. Autre est le tonde la réponse de l'Empereur. Pas de fanfaronnades : « Nous commençons une lutte sérieuse. » Etdiscrètement il se solidarise avec les idées de son ministère et non avec celles de Rouher, en remerciant le Sénat « du vif enthousiasme avec lequel il avait reçu la déclaration que le ministre des Affaires étrangères avait été chargé de lui faire ». Mais ce redressement était tellement discret et enveloppé, que le public ne le comprit pas. Il ne retint que les affirmations fanfaronnes et compromettantes de Rouher.
L'effet en fut aussi déplorable que l'avait été celui de la demande de garanties. L'étranger surtout, ignorantl'étatdenospartis, aulieud'y voir la manifestation d'une des deux politiques en lutte autour de l'Empereur, y vit la révélation cynique ou imprudente de ce qu'il supposait être la politique du gouvernement français. Le Tïmes dit : « Ceux qui s'attendaient à beaucoup de choses de la part du monde officiel français s'étonnerontde l'audacieux aveu contenu dans le discours de M. Rouher. On soupçonnait bien quelque chose de semblable, mais on ne croyait pas qu'on pût en France l'avouer avec tant d'imprudence ^ » (18 juillet.) Les journaux allemands reproduisirent ces appréciations pour exciter les esprits, et, depuis, ce discours de Rouher a été l'argument invoqué par les ennemis de TEm-