Discours de Guéroult du 10 décembre 18G
ses révélations, qui l'empêchait de réclamer le Comité secret? Le Comité secret lui déplaisaitil, que n'a-t-il demandé à faire partie de la CommissioQ?On l'eût élu àl'unanimité. A défaut, que n'est-il allé frapper à sa porte ? N'y eût-il pas compté des amis tels que Talhouët et Kératry, elle se serait ouverte devant lui à deux battants. Là, entre les quatre murs muetsd'unbureau, ileût pu prendre corps à corps le ministre de la guerre, l'interroger, le pousser, le confondre. Après nos revers il a répété à satiété qu'il s'était opposé à la guerre parce qu'il la prévoyait et que nous n'étions pas prêts. Aucune de ses paroles publiques ne confirmant ces prétendues prophéties de malheur \ il se mit, avec une effronterie dont je ne connais pas l'analogue, à inventer une série de conversations particulières absolument controuvées. A l'entendre, il n'y a pas un ministre à qui il n'ait dit avec passion : « Mettez-moi en présence du ministre de la guerre, je prouverai que vous n'êtes pas prêts et ne pouvez pas l'être. » Or, il n'a tenu ce langage ni aux ministres,
1. Il a dit dans sa déposition : « Je répétais qu'il fallait être extrêmement prudents, car ma conviction était que nous n'avions pu, en si peu de jours, sortir de l'état de nonpréparation où nous avait laissés la campagne du Mexique. » On ne met pas plus d'étourderie dans le mensonge : il oubliait son discours du 30 juin : « Lors de TatFaire du Luxembourg, la France n'était pas dans l'état oii elle doiêtre pour être respectée. Ce qui l'y a replacée, ce sont les armements dûs à M. le maréchal Niel. » Par conséquent, en admettant, ce qui n'était pas vrai, que le Mexique eût désorganisé nos arsenaux, ils avaient été réunis depuis sur bon pied par le maréchal Niel.
ni à qui que ce soit, et tous ceux à qui il prétend l'avoir fait entendre Font désavouée Thiers s'est calomnié en se donnant le rôle de Cassandre dédaignée: en réalité, le lo juillet 1870 il ne doutait ni de l'invincibilité de l'armée française ni de sa victoire, si elle restait tête à tête avec l'armée prussienne.
Gambetta avait paru d'abord vouloir se créer un rôle à part. Montrant à la fois un véritable patriotisme et une intelligence politique supérieure à celle de ses collègues, convaincu comme eux de la certitude de la victoire, il concluait qu'il ne fallait pas se placer parmi les vaincus en s'opposant à la guerre, mais prendre rang parmi les victorieux, en la soutenant. Il avait rempli les couloirs du Corps législatif, les réunions de la Gauche, les cafés démocratiques, presque les rues, de ses excita-
1. Voir les désaveux de Segris et de Louvet aux Éclaircissements. Plichon m'a écrit: « M. Thiers ne m'a jamais dit non plus que la France n'était pas prête — en face de son discours du 30 décembre 1867 il ne pouvait pas le dire. — 11 ne l'a pas dit davantage dans la séance du 15 juillet. — A aucun moment, quoi qu'il en ait dit dans sa déposition, Thiers ne m'a pas même insinué que nous n'étions pas prêts et les quelques conversations que j'ai eues avec lui à ce moment ont porté exclusivement sur les faits diplomatiques en cours et non sur la situation militaire. »
lions belliqueuses, jusqu'à trouver « scélérate » la satisfaction exprimée par Mitchell de la renonciation qui supprimait le casas ôelli. Tous les contemporains ont attesté le fait. Taxile Delord, son ami, le constate : « Gambetta, l'orateur le plus populaire, en ce moment, de la Gauche, soutenait énergiquement que l'unification de l'Allemagne rendait une rectification de ses frontières tôt ou tard indispensable pour la France, et qu'une grande nation ne devait pas s'incliner devant une intrigue ourdie par le général Prim et Bismarck. » Cette conduite, qui contrastait avec celle de ses collègues, lui attira tant d'objurgations et même d'anathèmes qu'au dernier moment il se retourna et, dans son discours, cousit à une argumentation belliqueuse une conclusion qui ne l'était pas. A un de ses amis qui lui en faisait un reproche, il répondit en levant les bras au ciel : (( Il faut bien suivre son parti. » La conséquence logique de son langage eut été de voter contre les crédits en compagnie de Grévy, Jules Favre, mais il se retourna de nouveau au dernier moment, et vota la guerre avec Jules Simon, Ernest Picard et autres inconséquents. Aussi est-on confondu lorsqu'on Tentend dire plus tard, après tout son tapage extraparlementaire : « Nous avons résisté à la déclaration et à la préparation de cette guerre criminelle qui a abaissé la France et mutilé la patrie. Nous avons résisté pendant un mois; nous avons voté constamment contre les préparatifs de
guerre et contre la déclaration de guerre ^ » On est plus que confondu, on est révolté lorsque, pour se faire pardonner ses sentiments belliqueux de juillet iSlO, il outrage ceux qu'il avait trouvés trop pacifiques et s'écrie « que cette guerre fut faite sans le consentement de la nation, qu'elle est sortie de cette chose immonde qui a été présentée à la France comme une garantie d'ordre et de sécurité: du plébiscite ». 11 n'y a d'immonde en ceci que ce langage de taverne et cette palinodie sans probité.
Le peuple se sépara de ses tribuns et de ses journalistes, et il vota sur la place publique la guerre contre laquelle s'étaient prononcés les politiciens, échauffés par la haine, qui nele représentaient plus. De Kehloù il étaitalléauxnouvelles, Edmond About écrivait : « J'ai quitté Paris à regret hier soir; il était vraiment beau. Jamais le peuple mêlé de la grande ville ne m'avait paru si animé, si fier, si content de lui-même depuis le départ de l'Empereur pour la campagne d'Italie en 1859. » Toute la population descendit sur les boulevards et dans les rues. Sur les boulevards, parcourus par des bandes en colonnes précédées de drapeaux et poussant des cris belliqueux, la circulation était impossible. Six à huit mille personnes encombraient la place du Chàteau-d'Eau. La caserne était ouverte pour les adieux à faire aux soldats. Ceux-ci avaient illuminé leurs fenêtres et répondaient par des vivats