‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 4)Chapitre 122 sur 173 · Saint-Vallier à Gramont, 15 juillet · texte numérisé non relu

Saint-Vallier à Gramont, 15 juillet

seulement ceux d'un chef militaire, mais d'abord ceux d'un père du pays. Cette guerre causera une effrayante elTusion de sang; je ne puis plus en porter la responsabilité à mon âge. » Il fît aussi valoir qu'on n'était pas complètement sûr des Allemands du Sud, ni au point de vue de l'aide militaire, ni même relativement à leur neutralité. Bismarck lui répondit que la mobilisation n'était pas une déclaration de guerre, qu'elle n'était qu'une mesure de défense imposée par la nécessité contre l'attaque française et dont la France était exclusivement responsable. Le Roi se tourna vers Moltke : (( Eh bien, Moltke, vous ne dites rien ? » Celui-ci s'écria avec des yeux enflammés : « Cette guerre est la pensée de toute ma vie: elle ira magnifiquement avec le sud de l'Allemagne, elle ira bien sans le sud de l'Allemagne et elle irait encore même contre le sud de l'Allemagne. » Cette confiance ne rassurait pas le Roi, bien que la voix enthousiaste du peuple, qui l'accompagnait sur tout le parcours et le saluait par des tempêtes d'acclamations à chaque arrêt du train, lui donnât la conviction que l'enthousiasme général accueillerait les mesures extrêmes.

A son arrivée dans la gare dePotsdam (8 h. 3/4), il reçut de l'agence Wolf une dépêche rendant compte de la séance législative française. Thile survint avec une autre dépêche de l'ambassade de Paris qui donnait de nouveaux détails. « Cela me semble guerrier », dit le Roi. Il se fit relire une seconde fois la dépêche : « Mais c'est

une déclaration de guerre ! s'écria-t-il. Alors vraiment, encore une fois une pareille guerre? C'est vrai, ajouta-t-il, c'est la guerre. Ehl bien, que cela soit à la grâce de Dieu. » U embrassale kronprinz avec une violente émotion, et celui-ci se tourna vers les officiers qui se? tenaient debout derrière et leur cria : « Guerre ! mobilisation! » Ce cri passa bientôt de boucheen bouche et remplit toute la ville. Une multitude immense se répandit dans les rues, chantant des chants de joie ; les maisons s'illuminèrent, le Roi fut obligé de se montrer plusieurs fois à la fenêtre, chaque fois frénétiquement acclamé. (( Cet enthousiasme m'épouvante, écrit-il à la Reine, car qui sait quelles sont les chances d'une guerre et si ces voix ne pourront pas et ne devront pas devenir muettes. » A dix heures du soir, le ministre de la Guerre présenta l'ordre de mobilisation : il fut signé dans la nuit, à quatre heures, et, le 16, au matin, lancé dans toute l'Allemagne. Lesourd nous télégraphia le 15 à 10 h. 9 : (( Le Roi vient d'arriver ; il a été chaleureusement accueilli. La Gazette de F Allemagne du Nord publie le télégramme suivant de Paris : « La guerre est déclarée. »

Le 19 juillet, Lesourd se présenta chez Thile. Sur l'ordre de Gramont, il notifia notre déclaration, non au chancelier de la Confédération, mais au ministre des Affaires étrangères^ de Prusse. Puis il demanda à Thile à quel moment il pourrait obtenir une audience de M. le comte de Bismarck. « Quelle communi-

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cation avez-vous à faire à M. de Bismarck? lui dit vivement Thile. S'agit-il de la déclaration de guerre? — Oui », répondit-il. Prévenu de son désir, le Chancelier le reçut immédiatement. Lesourd lui remit la déclaration de Gramont. Bismarck la lut lentement, à voix basse, visiblement ému, revenant à plusieurs reprises sur des phrases qui avaient déjà passé sous ses yeux, comme s'il tenait à en peser exactement tous les sens. Cette lecture terminée : (' Je n'ai pas à me prononcer sur cette pièce, dit-il, ni sur les griefs qu'elle résume, je vous ferai observer toutefois que M. le comte Benedetti a vu le Roi, à Ems, aussi souvent qu'il l'a souhaité, puisqu'il a eu trois entretiens successifs avec Sa Majesté, et a pu exercer à loisir une pression sur le pauvre Roi malade. » Lesourd interrompit à ce moment le Chancelier, et lui rappela que, dès la divulgation de la candidature et de l'acceptation du Prince de Hohenzollern, son ministre l'avait chargé de demandera Thile des éclaircissements sur la part que le Gouvernement prussien entendait assumer dans ce grave incident; qu'il avait rencontré, chez le secrétaire d'État, un refus absolu, non seulement de lui fournir des explications, mais presque de l'entendre: qu'il lui avait déclaré que cette affaire n'existait pas, aux yeux du Gouvernement prussien, et que ce parti pris de silence, cette fin de non-recevoir justifiait amplement la détermination du Gouvernement de l'Empereur d'envoyer notre ambassadeur près de Sa iMajesté, à

Ems. (( Si M. le comte Benedetti s'est rendu auprès du Roi, c'est parce que Votre Excellence était absente de Berlin, et qu'il n'y avait pas, ici, à ce moment, un gouvernement qui pût ou voulût nous répondre. — Quoi! s'écria Bismarck, pensez-vous que si j'avais été interpellé officiellement, je ne serais pas accouru de Varzin, du fond des forêts de Poméranie? J'avais, il est vrai^ entendu parler cet hiver, par le Prince Antoine de HohenzoUern, de la candidature éventuelle de son fils au trône d'Espagne, je l'avais averti qu'elle ne me regardait en rien, que je n'avais, par conséquent, aucun avis à lui donner, qu'il pouvait en entretenir le ministre de la maison du Roi, le baron de Schleinitz, qui ferait son rapport à Sa Majesté, chef de la maison HohenzoUern, mais que le Gouvernement prussien ne pouvait, à aucun titre, s'occuper de cette affaire. Là s'est bornée mon intervention, mais j'admets que, peutêtre, si j'étais allé à Ems, j'aurais réussi à empêcher la guerre. » — Lesourd, en bon nigaud, répond : « Puisque Votre Excellence émet une telle pensée, il est profondément regrettable qu'elle n'ait pas pris la résolution qu'elle indique. Prenant part aux négociations dont la rupture ne doit pas être imputée au Gouvernement français, elle aurait, sans doute, recueilli de M. le comte Benedetti des observations et lui aurait, en retour, fourni des explications qui ne pouvaient, naturellement, trouver place dans des entretiens directs entre le Roi et l'ambassadeur; votre présence à Ems eût donné à la négociation une liberté qu'elle

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n'a pas eue, et aurait pu exercer une influence heureuse sur l'issue du différend; bien des gens le croyaient; à Berlin, durant ces derniers jours, ils se souvenaient des diverses circonstances dans lesquelles Votre Excellence a su écarter les difficultés qui, à plusieurs reprises, depuis 1866, ont menacé de troubler le bon accord entre la France et la Prusse; ils auraient donc eu confiance dans le succès de vos efforts personnels.

— Tout cela est possible, dit railleusement •Bismarck, et je ne suis pas fâché de l'entendre, mais ces considérations sont malheureusement superflues; aujourd'hui, nous sommes en guerre, et savez-vous pourquoi? Parce que votre Gouvernement a trouvé à Ems trois personnages dont l'attitude conciliante lui a fait illusion : le Roi d'abord, la Reine ensuite, si ce n'est sa personne, du moins son influence, et aussi M. de Werther qui s'est montré faible depuis le commencement jusqu'à la fin. Maintenant, vous vous étonnez d'être placés en face d'un gouvernement fort et d'une nation résolue à défendre sa dignité. Quant au langage tenu par vos gouvernants à la tribune, je n'ai pas à l'apprécier pour le moment. »

Lesourd se garda d'entamer une discussion rétrospective qui eût été sans utilité. Arrivant aux questions pratiques que le duc de Gramont l'avait chargé de soumettre, il demanda si le Gouvernement prussien consentait à autoriser le séjour à Berlin du chancelier de l'ambassade pendant la durée de la guerre : le Gouvernement

(le l'Empereur était disposé à accorder une autorisation analogue au chancelier de l'ambassade de Prusse à Paris. Le duc avait même l'intention de confier à l'ambassadeur d'Angleterre à Berlin la protection de nos nationaux, sir Augustus Loftus était prêt à s'en charger, si le Gouvernement prussien donnait son agrément à cette proposition. — Je l'accepte, dit le Chanceher, et je vous apprendrai que nous avons, de notre côté, remis les intérêts de nos nationaux entre les mains du ministre des États-Unis à Paris; quant au chancelier de votre ambassade, je désire qu'il quitte Berhn de même que tous les membres de la mission ; je sais que vous avez des chanceliers, non seulement ici, mais encore dans les autres légations que vous entretenez près des Etats de la Confédération, à Dresde, àHambourg, à Weimar. Ce sont des fonctionnaires intelligents, informateurs perspicaces, connaissant bien le pays où ils résident, des diplomates, des agents politiques en un mot; ils nous gêneraient fort en temps de guerre, je désire donc que vous les rappeliez tous. — Je pensais, observa Lesourd, que le comte de Solms avait réglé cette affaire avec M. le duc de Gramont, et qu'elle était définitivement résolue ; mais, puisqu'il n'en est point ainsi, notre Chancelier quittera Berlin; son départ préjudicie seulement à la garde matérielle et à la conservation de rhôtel de l'ambassade, et comme il est certain qu'une mesure analogue sera adoptée par nous, l'hôtel que la Prusse possède à

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Paris sera aussi abandonné que le nôtre à Berlin.

— Peu m'importe, reprit Bismarck. J'agis ainsi à la suite d'avis qui m'ont été donnés par l'autorité militaire et le général de Moltke. Quels sont les gens que vous laissez à votre ambassade?— D'abord le concierge. — Est-il Prussien?

— Xon, il est Alsacien. — Alors, il est Allemand, s'écria Bismarck. — Non, certes, Français au premier chef, Allemand jadis, mais aujourd'hui se vantant de ne plus l'être. — Et le colonel Stoffel? reprit le Chancelier. On me dit qu'il n'est point encore parti. Je désire qu'il parte le plus vite possible, c'est-à-dire ce soir. Le général de Moltke m'a déclaré tout à l'heure qu'il jugeait impossible que son séjour ici se prolongeât après la déclaration de guerre; donnez-moi l'assurance qu'il quittera Berlin ce soir et laissez-moi ajouter qu'il ne pourrait se mettre en route demain. — Je vous affirme que le colonel Stotîel partira ce soir même. » Bismarck manda ensuite Thile et l'invita à envoyer sans retard les passeports, et à préparer, en outre, un sauf-conduit pour tout le personnel de l'ambassade.

Lesourd termine le récit de cette audience par ces paroles ingénues : « En résumé, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire verbalement à Votre Excellence. M. de Bismarck m'a paru, dans tout le cours de notre entretien, sincèrement affligé de la situation irrémédiable qu'a créée subitement la rupture des négociations. Il est tardivement convaincu qu'un expédient ingénieux, imaginé par lui, à la dernière heure, aurait pu nous

apporter une satisfaction que nous aurions considérée comme suffisante; il déplore de n'avoir pas compris le danger qu'il y avait à laisser le Roi dans l'isolement. Il n'est pas douteux, du reste, qu'il a connu et favorisé la candidature du Prince de Hohenzollern, et il voit maintenant qu'il a commis une faute grave en nous la cachant, mais, peut-être, se serait-il hâté de la sacrifier dès qu'il aurait mesuré l'étendue des complications qu'elle entraînerait. Contrairement à son habileté accoutumée, il a manqué cette fois de savoir-faire; il s'est maladroitement abstenu, et il ne s'en console pas (!!!). 11 assiste à l'explosion d'une guerre qu'il accepte, mais qu'il n'a pas souhaitée, ni prévue, et dont il sent que les conséquences sont incalculables pour luimême et pour son œuvre K » Encore un peu,Lesourd se répandrait en pleurs sur ce pauvre homme au cœur sensible <( qui n'avait ni souhaité ni préparé la guerre » ! Un tel excès de crédulité finit par exaspérer. Et la plupart des diplomates de ce temps-là étaient de cette force. Bien piètre serait l'histoire qui se modèlerait sur leurs appréciations.

La lecture de notre déclaration inspira, sans doute, de l'émotion à Bismarck, mais pour un autre motif que Stoffel nous indiqua : nous supposant plus sensés que nous ne l'étions, il présuma que cette déclaration était le premier acte d'une entrée en campagne immédiate. lise crut surpris

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