Rathlef, Jahrbuch, p
5i8 L'EMPIRE LIBERAL.
(le la dépêche d'Ems ? De quels précédents se seraient-ils inspirés? Quand la France avait-elle subi de telles façons?
Louis XIV avait dit : a Tout ne m'est rien à l'égal de l'honneur. » Les hommes de la Révolution avaient hérité royalement de ce sentiment du grand roi. Le ministre Delessart a été mis en accusation par l'Assemblée législative pour avoir compromis la nation par une correspondance sans dignité. Un des considérants les plus énergiques du décret par lequel la même Assemblée déclara la guerre à François I-% roi de Hongrie et de Bohême, après un rapport de Condorcet, (( précieux monument de raison et de mesure », selon Thiers, est que u le refus de répondre aux dernières dépêches du Roi des Français, ne laissant pas d'espoir d'obtenir par la voie d'une négociation amiable le redressement des griefs de la France, équivalait à une déclaration de guerre ». La même Assemblée nous a enseigné comment un peuple fier répond au refus de recevoir son ambassadeur. Dumouriez demandant au Roi de Piémont, Yictor-Amédée, de se montrer favorable à la France, lui envoie Semonville, notre agent diplomatique auprès de la République de Gênes, avec mission de proposer une alliance offensive et défensive, moyennant la promesse de la Lombardie. Le roi, lié à la Coalition et à l'émigration, dépêche au-devant de Semonville à Alexandrie le comte Solara, avec ordre de l'empêcher d'aller en avant, en employant toutefois des formes aimables. Le comte,
homme apte aux missions délicates, exécute ces instructions avec urbanité : il invite Semonvilleà dîner et comme c'était un vendredi et qu'il supposait qu'un jacobin ne fait jamais maigre, il a l'attention de lui offrir un dîner gras; mais il ne le laissa point poursuivre sa route vers Turin, lui refusa des chevaux de poste et l'obligea à retourner à Gênes. « L'offense faite à la France dans la personne de son représentant, dit Nicomede Bianchi, était trop évidente pour être palliée. » Dumouriez s'en plaignit avec irritation à l'Assemblée et conclut à une déclaration de guerre. De toutes parts s'élevèrent des acclamations. La guerre fut solennellement déclarée fi 5 septembre 1792). Plus tard, lors de la paix qui eut lieu entre la République et Victor-x\médée (15 mai 1796), une des principales conditions fut que le Roi désavouerait l'injure faite à l'ambassadeur à Alexandrie. Les procédés de Bismarck et du Roi à notre égard avaient été aussi impertinents et beaucoup plus publics que ceux de Victor-Amédée à l'égard de Semonville : ils exigeaient une réparation éclatante.
On a quelquefois opposé à notre conduite celle des ministres de l'Empire autoritaire lors de l'affaire du Luxembourg. Que n'étaient-ils encore au gouvernement! Tout eût été sauvé, car ils auraient, eux, tout supporté. On les calomnie par cette supposition, et ce qui le prouve, c'est l'adhésion empressée que le principal d'entre eux, Rouher, donna à nos décisions. Et en effet les diflerences entre les deux moments étaient
telles que, l'eussent-ils youIu, ils n'auraient pu, en 1870, suivre la même marche qu'en 1867. Ils avaient soulevé eux-mêmes l'affaire du Luxembourg et cette acquisition présentait un mince intérêt, simple trompe-l'œil, qui devait aider le ministre d'État à répondre aux députés de l'opposition. Il leur devenait par conséquent loisible d'avoir des condescendances auxquelles nous ne pouvions songer, nous qui n'avions pas suscité la difficulté Hohenzollern et qui défendions en Espagne un intérêt de sécurité et d'honneur de premier ordre. Le refus du Luxembourg constituait la première bravade patente de la Prusse ; on avait eu pour se retourner et pour la supporter des facilités qui nous étaient interdites devant un affront plus retentissant et qu'eût suffi à rendre plus cruel le seul fait qu'il était le second. Enfin, en 1867, Bismarck craignait la guerre et ne la voulait pas, tandis qu'en 1870, il ne la craignait pas et la voulait. Si ses dispositions eussent été en 1867 ce qu'elles furent en 1870, tous les aplatissements de Rouher et de Moustier n'eussent pas sauvé la paix et il eût fallu dégainer.
La critique des entreprises suivies d'insuccès serait beaucoup moins écoutée s'il était possible de déterminer ce qu'aurait produit la coaduite contraire. On a vu les effets de la défaite : a-t-on
réfléchi à ceux qu'aurait entraînés la platitude? Pouvions-nous oublier l'enseignement de 1840? Au milieu des négociations poursuivies à Londres entre les cinq grandes puissances, le ministre anglais Palmerston, annonce tout à coup, à notre ambassadeur, Guizot, qu'un traité de coopération contre Mehemet Ali, notre protégé, a été signé à notre insu, entre les quatre autres puissances et s'exécute avec autant de hâte qu'il a été conclu. La France se sent outragée. Rémusat écrit à Guizot : <( Tel qu'il est, même réduit à une résolution précipitée, le procédé est intoléral)le,et le seul moyen de n'en être pas humilié, est de s'en montreroffensé. » Le ministère présidé parThiers arme et convoque les Chambres; il propose au Roi une déclaration fîère dans le discours du trône^ Le Roi ne l'accepte point, parce qu'elle était conçue dans la perspective de la guerre. Sans doute, dit-il avec Guizot, on a tenu peu de compte de l'amitié de la France. Elle en est blessée ; mais TofTense n'est pas de celles qui commandent et légitiment la guerre; s'il 1/ avait en une offense réelle, il faudrait tout sacrifier, mais il y a eu manque d'égard, insouciance,
1. K Les événements qui se pressent pourraient amener des moditications graves. Les mesures prises jusqu'ici par mon gouvernement pourraient alors ne plus suffire. Il importe donc de les compléter par des mesures nouvelles pour lesquelles le concours des deux Chambres était nécessaire. J'ai dû les convoquer. Elles penseront comme moi que la France, qui n'a pas été la première à livrer le repos du monde à la fortune des armes, doit se tenir prête à agir le jour où elle croirait l'équilibre européen sérieusement menacé. »
mauvais procédé, non insulte politique, non affront; on n'a voulu ni nous tromper, ni nous défier; aucun grand intérêt n'est attaqué : l'acquisition de la Syrie à Mehemet Ali n'est pas une cause légitime de guerre ^ — Écoutez en quels termes Thiers, après sa retraite, juge cette résignation de Guizot et du roi : a Je ne puis froidement discuter cette question, je ne puis rechercher, la rougeur m'en monterait au front, s'il y a eu mauvais procédé, outrage, je ne distingue pas-... Si la France recule, elle descend de son rang : cette monarchie que nous avons élevée de nos mains, je ne pourrais plus me trouver en présence des hommes qui nous accusent de n'être venus que pour l'amoindrir. Que pourrai-je répondre à ces ennemis, que vous connaissez bien, quand ils nous diront : « Ce gouvernement, nous ne savons pas ce qu'il a pu faire, mais il assiste à la plus grande humiliation que nous ayons subie. Mes collègues et moi nous sommes retirés le jour où nous n'avons pas pu pousser jusqu'à son ferme naturel et nécessaire la grande résolution que nous avons prise, non pas de faire la guerre à l'Europe, mais d'exiger, dans un langage qui ne l'aurait pas offensée, la modification du traité, ou, je l'avoue, le mot est grave à prononcer, ou de déclarer la guerre {Mouvement.) Le ministère
1. Guizot, Mémoires, t. V, p. .390, et ses discours dans la discussion de l'adresse à la fin de 1850, à la Chambre des Pairs et à la Chambre des Députés.