Bossuet
pauvres mères qui pâlissez à la pensée de la guerre, combien de vos enfants sont enlevés en Europe par la phtisie? Un million par an, sans parler des autres maladies impitoyables dont le nom seul terrifie votre amour. Et ne croyez pas que la mort de la guerre soit la seule à préférer les beaux et les jeunes, celle de la paix ne leur est pas plus clémente. Elle aussi, combien de nous l'ont éprouvé, se plaît à briser sur leur tige printanière les fleurs jeunes et riantes qui sont en train de s'ouvrir !
Où fuir la mort? N'étend-elle point partout et sur tous sa main féroce? Toute vie ne se soutient que par l'immolation d'autres vies. Nous dévorons en attendant que nous soyons dévorés. Pauvres hommes, que sommes-nous, si ce n'est des feuilles éphémères aussitôt remplacées que fanées sur une branche qui voit avec indifférence les unes succéder aux autres jusqu'à ce qu'elle se dessèche elle-même. Pourquoi? Pourquoi? Nous le saurons ce pourquoi lorsque, du haut de l'une de ces étoiles dont le rayon met maintenant un millier d'années à nous parvenir, nous apercevrons avec des yeux d'une pénétration accrue, au loin dans l'espace immense, comme un point à peine visible, le minuscule globe obscur, le soleil éteint dont nous avons l'infatuation de faire le centre de l'univers. Jusque là, soumettons-nous aux lois contre lesquelles nous nous révolterions en vain, et, puisque la guerre est une de ces lois, ne la maudissons pas. Acceptons-la comme la forme noble de la néces-
^lté de mourir, comme celle qui conduit le plus sûrement à la renaissance ascendante du mieux. Ne cherchons pas toutefois l'enivrement de ses grandeurs : elles sont trop mêlées de calamités et de larmes; employons au contraire toute la vigueur de notre pouvoir à en écarter le fléau, car elle est une douleur et à toute douleur il faut oj)poser, non seulement une compassion, mais une résistance. Seulement, quand la destinée nous l'impose comme un devoir, acceptons-la virilement, à tous risques, et ne la fuyons pas dans la lâcheté.
J'ai défendu de mon mieux la cause nationale, je ne m'arrêterai pas à une justification personnelle. J'ai exposé mes actes, donné leurs motifs; au lecteur de juger. Il me suffira, quant au reste, d'indiquerle genre de j ustification que je repousse. Un très grand nombre de ceux qui ont conseillé, décrété ou défendu la guerre ont cru s'absoudre en disant : j'y étais contraire; j'y ai néanmoins poussé, contribué ou consenti, soit pour ne pas exposer au hasard l'avenir de la cause libérale, soit par attachement à l'Empereur, soit pour céder aux volontés de l'opinion publique, soit pour ne pas rompre la solidarité ministérielle, soit par exagération de patriotisme. Je m'estimerais inexcusable si par ces considérations ou toutes autres, étrangères au conflit soulevé par la Prusse, j'avais consenti à une guerre qui, examinée en elle-même, indépendamment de toute vue accessoire, ne m'eût point paru juste, inévitable, impérieusement commandée par le
devoir national. Ni l'intérêt libéral, ni le désir de complaire à l'opinion publique, ou à l'Empereur, ni la crainte de paraître un patriote médiocre ou de me séparer de mes collègues, n'a pesé un instant sur mes résolutions. Je tiens ces explications atténuantes, que quelques-uns m'ont accordées, comme plus blessantes que les attaques déchaîuées et je les repousse autant que des injures. Non, le 15 juillet, je n'ai pas porté à la tribune une opinion de complaisance, de faiblesse ou de résignation : mes paroles ont été l'expression d'une pensée réfléchie et toute personnelle. Si j'avais été opposé à la guerre, aucune considération ne m'eût décidée l'approuver et à plus forte raison à la conseiller et à la défendre. En cette circonstance suprême, pas plus que dans toute autre, je n'ai obéi à une influence quelconque, directe ou indirecte, j'ai agi avec la plénitude de ma volonté.
Je me suis immédiatement décidé à écarter le Hohenzollern du trône d'Espagne, dût la guerre s'ensuivre. Dès que le retrait de la candidature eut sauvegardé l'intérêt français, j'ai intrépidement lutté pour la conservation de la paix, et j'aurais réussi sans la publication de la dépêche falsifiée. Dans le plus pacifique de mes discours j'avais dit : « Nous aussi nous sommes affamés de paix, mais nous voulons la paix dans l'honneur, la paix dans la dignité, la paix dans la force ! Si la paix était dans la faiblesse, dan& l'humiliation, dans l'abaissement, je dirais sans hésiter : Mille fois plutôt la guerre K » Après le
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soufflet de Bismarck, la paix ne pouvait plus être que la paix dans la faiblesse, dans l'humiliation, dans l'abaissement, car « si un souftlet ne fait pas de mal, il tue- ». Alors je me suis infligé la plus atroce souffrance qu'un être humain ait connue en mettant mon nom au bas d'une déclaration de guerre afin que l'honneur de mon pays ne soit pas tué. Ce sacrifice m'a valu un long et effroyable débordement d'outrages et de calomnies et un impitoyable ostracisme. J'ai supporté €ette épreuve avec une imperturbable sérénité, parce que je suis sûr de m'être dévoué à mon pays €n honnête homme, en bon citoyen, sans aucune arrière-pensée personnelle d'aucun genre. Lorsque Prométhée, enchaîné sur son rocher, pour avoir servi les mortels, sent fondre sur lui la terrible tempête déchaînée par Jupiter, il invoque Thémis sa mère et TÉther et s'écrie : « Auguste divinité et toi qui fais rouler sur le monde le flambeau de la lumière, vous voyez mes injustes tourments! » Moi aussi, quelque peu que je sois, avec une fière humihté, j'ai invoqué la Justice et l'auguste divinité qui fait rouler sur le monde le flambeau de la lumière. Autour du misérable enchaîné dans les liens d'un inexorable airain, sont accourues, compatissantes etattendries, les douces Océanides. Autour de moi aussi des êtres bien-aimés, charme, fierté et force de mesjours, ont formé le chœur des douces Océanides; je les nomme tout bas en les bénissant.
d. 15 mars 1867.