‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 4)Chapitre 149 sur 173 · Chateaubriand · texte numérisé non relu

Chateaubriand

IISTERPELLATION COCHERY

Lettre de Gramont à Emile Ollivier. Paris, ^5 avril 1874. — Mon cher Ollivier, vous avez fait appel âmes souvenirs à l'occasion d'un récit que vous teniez de M Cochery au sujet de l'interpellation qui amena la déclaration du 6 juillet 1870. D'après ce récit, au moment où l'interpellation venait d'être décidée ou remise au Président de la Chambre, notre collègue Maurice Richard, causant avec moi au banc des ministres, aurait fait un signe à M. Cochery qui se serait alors avancé et m'aurait entretenu de son projet d'interpellation et du jour où il conviendrait au gouvernement d'en fixer la discussion. A quoi j'aurais répondu : « Mais pourquoi pas tout de suite? Je suis prêt. » M. Cochery m'aurait dit alors : « Oh ! non, ce n'est pas si pressé que cela. )> Et il se serait retiré assez surpris de me voir si disposé à accepter sur l'heure une discussion de cette importance sans m'être concerté avec mes collègues. Mes souvenirs qui, comme vous le savez, ont l'avantage de s'appuyer presque toujours sur des notes quoti-

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diennes, destinées à en fixer la matière, mes souvenirs sont absolument contraires au récit que je viens de reproduire. — Je n'ai jamais échangé un seul mot avec M. Gochery avant le 6 juillet, quelques instants après la réponse à son interpellation. Il m'aborda alors dans l'hémicycle et me dit à peu près ces mots : «■ Ah ! je ne vous ferai plus d'interpellation. » Ces paroles m'ont frappé et je les crois fidèlement reproduites. En tout cas, le sens en est certain. Quant à l'épisode de la conversation avec notre collègue Maurice Richard et de ma réponse à M. Gochery, sa mémoire le sert mal et l'entraîne dans une confusion que je regrette. Rien de cela n'est arrivé, absolument rien. Je le déclare formellement et avec certitude. Vous serez d'ailleurs le premier à en remarquer l'invraisemblance, vous qui savez que rien n'eût été plus contraire à mes idées et à mes habitudes que d'accepter sur l'heure une discussion de ce genre sans avoir préalablement concerté, avec mes collègues et avec l'Empereur, le langage à tenir. — Décidément, comme vous le disiez il y a quelques jours, r histoire vraie ne sera pas connue de longtemps. Mille amitiés et tout à vous.

— I. — Récit de l'Indépendance Relge : — « Après le dépôt de l'interpellation de M. Gochery, les ministres se réunirent vers cinq heures en conseil, au château de Saint-GIoud, sous la présidence de l'Empereur; aucune résolution ne fut prise. L'in-

suffisance des renseignements reçus le o juillet, à -cinq heures, fit décider qu'il y aurait une nouvelle «éance au conseil après le dîner. Après délibération, il fut décidé que M. Emile Ollivier et M. le -duc de Gramont rédigeraient un projet de déclaration qui serait examiné et discuté au conseil des ministres le lendemain matin 6 juillet. Pendant que le conseil des ministres était réuni sous la présidence de l'Empereur, dans la soirée du 5 juillet, M. le baron Jérôme David eut un long entretien avec l'Impératrice. Celle-ci, loin de partager la préoccupation silencieuse de l'Empereur, parais-' sait, au contraire, dès le 3 au soir, excessivement surexcitée; elle avait de fréquentes entrevues avec ses familiers et ses paroles étaient belliqueuses. Dès que l'Empereur fut resté seul, l'Impératrice s'empara de lui : ils eurent ensemble un long entretien, qui se prolongea jusque vers une heure du matin, et à une partie duquel assista JVI. le baron Jérôme David. Le lendemain 6 juillet, les ministres se réunirent en conseil à la résidence impériale, à dix heures du matin, et quel ne fut pas leur étonnement lorsqu'ils virent, de prime abord, le changement d'attitude de l'Empereur. » Ce récit a été reproduit presque universellement par tous les historiens. Or il est purement imaginaire et en voici les preuves matérielles : Il n'y a eu le 5 aucun conseil de ministres à aucune heure ■et il ne pouvait pas y en avoir un à o heures du soir puisqu'à cette heure-là Segris, le ministre des finances, prononçait un discours qui ne s'est terminé qu'à 6 h. 1/2 (voir le compte rendu officiel des séances) ; il n'y a eu le o qu'une conférence entre Gramont, l'Empereur et moi, à dix heures du matin. En outre Jérôme David n'a pas pu

avoir un entretien nocturne avec l'Impératrice, puisqu'il était ce jour-là dans la Gironde en vertu d'un congé régulier. Tertio, je n'ai pu dîner à Saint-Cloud et y rester le soir pour un second conseil puisque, ce soir-là, ainsi que le constate le Journal officiel, il y avait réception chez moi au ministère de la justice. Lord Lyons, dans une dépêche à Granville, raconte qu'il me vit chez moi et rapporte le langage que je lui ai tenu.

— II. — Les deux projets de déclaration dit 6 juillet avec les notes de Gramont.

Premier projet — Nos informations confirment que le maréchal Prim a offert au prince Léopold de HohenzoUern la couronne d'Espagne et que ce dernier l'a acceptée. Mais le peuple espagnol ne s'est point encore prononcé et nous ne connaissons pas encore les détails vrais de cette négociation qui nous a été cachée. Aussi une discussion ne saurait-elle aboutir aujourd'hui à aucun résultat pratique et nous vous prions. Messieurs, de l'ajourner. Nous n'avons cessé de témoigner nos sympathies à la nation espagnole et d'éviter tout ce qui aurait pu avoir l'apparence d'une immixtion quelconque dans les affaires intérieures d'une noble et grande nation en plein exercice de sa souveraineté ; nous persisterons dans cette conduite, mais nous comptons sur la sagesse du peuple allemand et l'amitié de l'Espagne pour écarter un projet qui ne tend à rien moins qu'à détruire l'équilibre européen au détriment de nos intérêts.

Le second projet, que nous ne reproduisons pas puisqu'il est dans notre texte, ne diffère du premier qu'à partir de ces mots : « Nous ne sommes sortis à regard des divers prétendant s .. . » Toute cette

partie jusqu'à la fm a été écrite séance tenante par M. E. Ollivier après discussion, lecture et corrections auxquelles tout le conseil prenait part. L'Empereur suggéra cette phrase : « Mais nous ne croyons pas que le respect des droits d'un peuple voisin nous oblige à souffrir qu'une puissance étrangère puisse déranger à notre détriment l'équilibre actuel des forces de rEwope et mette en péril les intérêts de la France. » Emile Ollivier proposa d'ajouter : « En plaçant un de ses princes sur le trône de Charies-Quint. » L'Empereur accepta avec satisfaction. La fin fut discutée longtemps en conseil, et transcrite sur la minute par M. Emile Ollivier après avoir été acceptée et arrêtée unanimement par le Conseil.

— III. — La déposition de Le Bœuf : « Dans la matinée du 6, le Conseil des ministres délibéra quant à la réponse qui devait être faite à l'interpellation de M. Cochery. Le Conseil était partagé sur la formule, plusieurs membres, tout en reconnaissant que la rédaction qui leur était soumise était justifiée par les procédés de la Prusse, trouvaient la forme trop vive. — Qu'il me soit permis de dire que l'Empereur était de cet avis. On adoucit les termes mais, à notre arrivée à la Chambre, nous trouvâmes une grande animation parmi les députés. Nous nous laissâmes entraîner et la rédaction première ou une rédaction qui s'en approchait fut lue à la tribune. C'est là du moins ce que je crois me rappeler. »

Les impossibilités morales et matérielles d'un tel récit apparaissent à la moindre réflexion. Un souverain aussi pénétré du sentiment de sa dignité qu'était Napoléon lïl n'aurait pas supporté que

ses ministres eussent altéré, sans son aveu, un document officiel arrêté en Conseil avec son concours et son approbation. S'ils avaient commis cette coupable irrévérence, il les eût renvoyés. D'ailleurs, comment s'y seraient-ils pris? Partis de Saint-Cloud isolément, ils n'avaient pas eu la possibilité matérielle de se réunir de nouveau et de délibérer avant l'ouverture de la Chambre à deux heures. Ils s'y étaient rendus de leur ministère respectif, l'un après l'autre. Gramont, arrive le dernier, était monté à la tribune aussitôt après son entrée dans la salle des séances; il n'avait pas eu le temps de s'entretenir avec ses collègues ou avec un député quelconque, et dès lors, comme il l'a dit justement, moins que tout autre il avait pu se laisser entraîner par une surexcitation qu'il ignorait'. Enfin, ce n'est pas la première rédaction qui avait été vive, tandis que la seconde en conseil avait été plus modérée. La première rédaction apportée par Gramont était très modérée : elle parut trop faible pour la circonstance et fut à l'unanimité modifiée dans sa seconde partie, afin de la faire plus énergique.

Aucun doute n'est possible sur la matérialité de ces faits, car Gramont avait entre les mains l'original même sur lequel les modifications avaient été faites en conseil, et cet original était en tout point conforme au texte lu publiquement. Aussi nos collègues furent-ils unanimes à rafraîchir la mémoire du Maréchal et à lui signaler l'erreur de sa déposition. Il n'y a pas persisté. Il écrivit à Gramont :

« Devant les affirmations de mes anciens col-

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