‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 4)Chapitre 153 sur 173 · L EMPEREUR ET LE BŒUF · texte numérisé non relu

L EMPEREUR ET LE BŒUF

Lettre du duc de Gramont à C Empereur du ^4 juillet iS7''2.

— I. — Sire, Votre Majesté m'a habitué à trouver chez elle une bienveillance constante et un esprit de justice qui a résisté à toutes les épreuves. C'est cette habitude qui m'engage à m'adresser à Votre Majesté en cette occasion. Vous avez sans doute lu. Sire, l'article du Figaro, où M. de Saint-Genest, justement fier de l'honneur que vous lui avez fait d'entrer en rapports avec lui, raconte 'sa conversation avec M. le comte de la Chapelle, chargé par l'Empereur de lui remettre une brochure militaire. Peut-être l'Empereur aiira-t-il remarqué le passage suivant : « En me remettant la brochure, M. le comte de*** m'a fait comprendre que l'Empereur, ?ie voulant pas laisser accuser ses ministres, ne permettait pas de tout dire. Il m'a confirmé •dans la pensée que j'avais toujours eue que, loin d'avoir voulu la guerre, l'Empereur y avait été entraîné malgré lui, et que là où l'opinion imbécile avait vu une fourberie, il y avait eu un souverain trompé comme le reste de la nation »... M. de la Chapelle est votre mandataire. Sire, puisqu'il vient de votre part trouver M. de Saint-Genest. Aux yeux du public, il lui parle en votre nom, et

que lui dit-il? — « Que, ne voulant pas laisser accuser vos ministres, vous ne permettez pas de tout dire », ce qui signifie que si vous permettiez de tout dire, la culpabilité de vos ministres éclaterait au grand jour. Dans des cas comme celui-ci, on ne peut parler que pour soi et je suis obligé de déclarer. Sire, qu'il me serait impossible, en ce qui me concerne personnellement, d'accepter le bénéfice de cette défense de tout dire, si en vérité (ce dont je doute) M. de la Gh. est autorisé par l'Empereur. L'Empereur tout d'abord ne désirait pas la guerre; c'est vrai et je l'ai écrit moi-même, mais si l'Eaipereui' a été trompé plus tard comme la nation entière, il faut ou n'en pas parler ou dire franchement par qui. J'attends la réponse de l'Empereur avec une extrême confiance, car Votre Majesté comprendra qu'il s'agit ici de quelque chose de plus sérieux que d'un article de journal. Il s'agit pour moi de savoir si je connais ou si je ne connais pas les sentiments de Votre Majesté à mon égard. Je sais fort bien qu'il y a des personnes qui croient servir la cause de l'Empereur en parlant comme ce comte de ***, je sais qu'à la librairie Amyot, on vend à bas prix, parmi les opuscules de propagande, un petit livre d'un M. DréoUe oii je suis appelé menteur et trompeur; j'aurais pu réclamer contre cette maladresse autorisée, et je ne l'ai pas fait, tant je dédaigne les mouvements de cette espèce de gens; mais aujourd'hui qu'un de ces messieurs parle au nom de l'Empereur, et qu'un autre de ces messieurs publie sa conversation, je me sens blessé et j'en appelle à mon souverain, qui lui, du moins, ne peut ignorer mon caractère, qui doit savoir que je l'ai servi avec honneur, dévouement, fidélité et que je ne l'ai jamais trompé.

— II. — Réponse de r Empereur. — 30 juillet 187*2. — Chislehurst. — Mon cher duc, je m'étonne que vous me rendiez responsable d'articles de journaux. J'ai envoyé une brochure en effet à M. de Genest, mais je n'avais chargé M. de la Chapelle d'aucune communication verbale. L'écrivain a donc accompagné le reçu de la brochure des commentaires qu'il lui a plu d'ajouter. A cela je ne puis rien. D'ailleurs, tout en regrettant les paroles prêtées à M. de la Chapelle, je comprends très bien qu'il ait pu les exprimer et voici pourquoi : Je lui avais montré une note du maréchal Le Bœuf du mois de juillet 1870, où le maréchal me disait ces propres paroles : Nous sommes plus forts que les Prussiens sur le pied de paix comme sitr le pied de guerre. 11 m'avait beaucoup engagé à publier cette note, je m'y suis refusé. Il avait donc raison de dire que l'Empereur, ne voulant pas laisser accuser ses ministres, ne permettait pas de tout dire. — Vous voyez donc, mon cher duc, que tout cela ne vous regarde en rien, et d'ailleurs, comme je vous l'avais dit en commençant, je n'avais chargé M. de la Chapelle que de remettre la brochure sans commentaires. Recevez l'assurance de ma sincère amitié.

Napoléon.

— III. — Lettres du Maréchal Le Bœuf à Emile Ollivier. — Après la défaite Le Bœuf est devenu naturellement le bouc émissaire par lequel le parti bonapartiste a essayé de couvrir la responsabilité militaire de l'Empereur et d'accréditer la légende mensongère que notre défaite tenait uniquement au défaut de préparation et on l'avait représenté lors de la mort de l'Empereur se préci-

pitant sur le cercueil de l'Empereur en s'écriant : pardon, Sire ! Le Bœuf dément ce propos.

Sur le chiffre exact des troupes promises par Le Bœuf à l'Empereur voici ce qu'il m'a écrit : (( Je n'ai jamais parlé de 400000 hommes au conseil et à l'Empereur; j'ai dit : nous pourrions à la rigueur mobiliser 350 000 hommes grâce au maréchal Niel, mais pour qu'il n'y ait pas de déceptions, ne comptez que sur 300 000 en l8 jours pour les troupes prises à l'intérieur. » (Voir brochure sur Sedan, page 4, où l'Empereur reconnaît qu'il n'avait compté que sur 300 000 hommes.)

Extrait des Nouvelles de r Yonne, du 26 juin 1873. — Paris, 23 janvier — Mon cher ami. J'arrive d'Angleterre; je ne vous parle pas de ma douleur. Vous connaissez trop mon caractère pour croire aux paroles que l'on m'attribue (P<:^>Y/o?i, Sire, pardon) devant le cercueil de l'Empereur; et vous me connaissez aussi trop pour penser qu'il me convienne de répondre aux journaux et à leur on-dit.

Croyez, cher ami, à tous mes meilleurs sentiments.

Maréchal Le Bœuf.

Le journal ajoutait qu'il apprit d'une brochure sous presse que le Maréchal Le Bœuf ne pouvait pas demander pardon à l'Empereur, ni l'Empereur, se fût-il dressé vivant de son cercueil, lui rien pardonner, le Maréchal Le Bœuf n'ayant jamais promis pour les débuts de la guerre que le contingent de soldats quon lui pouvait demander et qu'il a réellement donné.

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