DE LA DUCHESSE DE MOUCHV ET DU DUC DE MASSA
La duchesse de Moiichy a raconté quelquefois cette anecdote; mais un preneur de notes reproduisant fidèlement ce qu'il a entendu, c'est un miracle sur lequel on ne peut compter. On a représenté Thiers comme venant lui-même chez la duchesse, l'envoyant à Saint-Gloud, attendant son retour avec une anxiété fiévreuse et trompant son attente par l'examen des hibelots du salon. Il faut ne pas avoir connu Thiers pour ajouter foi à de telles sornettes. Le fait d'une démarche indirecte de Thiers auprès de l'Empereur a été confessé par Thiers lui-même dans son discours du 20 juin 1871 : <( Quoique étranger au prince qui régnait, — car à l'égard des gouvernements, je puis être étranger, je ne saurais être ennemi, — f ai fait dire au prince qui gouvernait qu'on le trompait, qu'il était dans l'illusion et qu'on n'était pas prêt. » Ainsi, le fait d'une démarche indirecte faite au nom de Thiers résulte de ce discours. Sur les auteurs de cette démarche, nul doute. Ceux-ci ont confirmé l'indication discrète de Thiers. A la suite de l'article du Figaro, Philippe de Massa a écrit à la duchesse : f( Chère Duchesse, nous voici bien inutilement mis en cause dans le Figaro ! Si je me rappelle bien l'incident, voici ce qui s'est passé : M. Thiers, que j'ai rencontré rue de Morny chez ma belle-sœur où il allait tous les dimanches, m'a dit qu'il désirait faire savoir à l'Empereur que ses renseignements
particuliers ne lui assuraient pas qu'on fût aussi prêt pour la guerre qu'on pouvait le croire à la Cour, mais que si cette guerre s'engageait, l'Empereur pouvait compter sur son patriotisme pour voter les crédits et s'associer aux efforts du gouvernement. Il me semble lui avoir dit que vous étiez à Saint-Gloud et que je m'adresserais à vous pour faire parvenir ce renseignement.
« Si je ne me trompe pas, j'ai été à Saint-Gloud où je n'avais pas pris mon tour de service à cause de mon grand deuil (ma mère étant morte le 30 mai 1870). Vous avez transmis la commission à l'Impératrice et j'ai été chargé de remercier beaucoup M. Thiers en lui assurant que, ni elle, ni l'Empereur n'avaient jamais douté du patriotisme de l'historien du Consulat et de l'Empire. A moins que je n'aie la berlue, il me semble que M. Thiers n'était pas si pressé, et je suis très certain de n'être pas allé le chercher place Saint-Georges pour l'amener chez vous regarder vos bibelots, pendant que vous couriez à Saint-Gloud. Je n'ai pas l'intention de relever la fantaisie de ce récit. Je ne serais obligé de le faire qu'au cas où Barthélémy Saint-Hilaiie interviendrait et me mettrait en demeure de déclarer que je n'ai jamais été demander à l'Empereur un portefeuille pour son ancien patron ! ! !... J'espère que non. Sinon, je dirai ce qui précède, à moins que vous n'ayez des souvenirs plus précis ou plus en harmonie que ne sont les miens avec ceux du signataire de l'article du Figaro.
« Voyons, que diable, on ne va pas faire de moi un homme politique? J'ai résisté à cela toute ma, vie, et je reconnais avec modestie que je n'ai jamais eu de disposition pour l'emploi de courrier de cabinet. Donc, à moins d'une interpellation
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adverse, il est convenu que je me tiens coi. — Votre, etc.
« Massa. »
La duchesse a re'pondu : " Mon cher monsieur de Massa, j'ai été aussi surprise quevous en trouvant nos noms dans le Figaro de ce matin, je nepuism'imaginer qui a écrit cet article. Vos souvenirs sont parfaitement exacts sous certains rapports, et la visite de M. Thiers chez moi est une invention. Mais vous vous rappellerez que vous êtes venu boulevard de Courcelles de la part de M. Thiers, en me demandant d'aller immédiatement à Saint- Cloud. Ma conversation avec l'Empereur est absolument vraie, quant au fond; j'ignore toute la partie qui a rapport à l'inauguration de la magistrature en 1849; il ne m'en a pas dit un mot. — Je n'ai vu ce jour-là que l'Empereur. Il ne s'agissait pas de le prévenir que M. Thiers ne croyait pas l'armée prête, mais de lui dire, de la part de M. Thiers, que la guerre avec la Prusse était le rêve de sa vie, qu'il croyait avoir assez d'influence sur la Chambre pour lui faire voter les crédits, et qu'il mettait son patriotisme au service de l'Empereur. C'est à cela que l'Empereur a répondu la phrase que vous citez : « Dites à M. Thiers que, dans le ministère ou sur les bancs de l'opposition, je compte sur le patriotisme de l'historien du Consulat et de l'Empire. » Vous vous souviendrez également que vous êtes venu chercher la réponse le jour même chez moi; elle lendemain ou à peu après, M. Thiers faisait son fameux discours contre la guerre. — Nous n'avons pas parlé ouvertement d'un ministère, mais toute la question était là : la réponse de l'Empereur le prouve. Je trouve inutile de rec-
tifier les erreurs du Figaro, et je doute que M. Barthélémy Saint-Hilaire intervienne dans une affaire qui est de l'histoire ancienne. J'ai souvent dit à l'Empereur que je regrettais qu'il n'ait pas compromis M. Thiers en le prenant au mot. Recevez, etc.. »
Le seul point sérieux de dissentiment entre Philippe de Massa et la duchesse est que, d'après- Ph. de Massa, Thiers aurait fait dire à l'Empereur que ses renseignements particuliers ne lui assuraient pas qu'on fût aussi prêt pour la guerre qu'om pouvait le croire à la Cour. On voit que cette version de Ph. de Massa ne confirme que très partiellement celle de Thiers, beaucoup plus absolue, puisqu'il aurait fait dire, non pas qu'on n'était pas^ aussi prêt, mais qu'on ne l'était pas du tout, qu'on trompait l'Empereur, qu'il était dans l'illusion. Il n'est pas possible d'être un plus parfait homme d'honneur que Philippe deMassa. Cependant, après y avoir bien pensé, je crois que quelque sincère qu'il soit, sa version est le résultat d'une -transposition de souvenirs. Thiers, après les événements, a tellement répété avoir annoncé que nous n'étions pas prêts que Ph. de Massa a pu croire qu'il le lui avait dit avant. 11 eût été alors le seul auquel cette confidence aurait été réservée, car tous ceux auxquels Thiers prétend l'avoir faite, comme tous ceux auxquels il aurait dû la faire ont contesté qu'il l'eût faite.
Plus tard, Ph. de Massa, dans ses très intéressants et très spirituels souvenirs, a raconté tout cela sans se nommer. « Il est à ma connaissance que, pendant les négociations poursuivies pour obtenir des garanties contre une reprise éventuelle de cette candidature, déjà suscitée en 1869, M. Thiers,
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quoiqu'il considérât comme suffisante la renonciation transmise parle père du prétendant, désira taire officieusement savoir à l'Empereur que si, malgré tout, la guerre ne pouvait pas être évitée, il appuierait à la tribune la demande des crédits militaires afin qu'ils fussent, comme il était désirable, votés à l'unanimité. En remerciant M. Thiers de sa communication et de ses intentions, l'Empereur lui fit répondre qu'il n'avait jamais douté du patriotisme de l'historien du Consulat et de l'Empire. » Celui-ci, malgré son expérience et sa finesse, ne semblait donc pas croire tout d'abord à la duplicité, hautement avouée aujourd'hui, de l'homme d'Etat prussien, d'autant plus décidé à humilier la France, afin de rendre la guerre inévitable, que les armées allemandes étaient plus prêtes et qu'à sa connaissance la nôtre l'était moins. Il y a dans cette version une erreur dommageable à Thiers, car si celui-ci a admis la possibilité de la guerre avant la renonciation, il l'a toujours repoussée après. Philippe de Massa a rectifié ce récit par la lettre qu'il a eu l'obligeance de m'adresser : «' Absolument sûr de mes souvenirs — sans pouvoir préciser exactement la date sinon que c'était un dimanche de juillet et avant la renonciation du prétendant, — M. Thiers me dit et ses paroles commençaient ainsi : Je voudrais faire savoir confidentiellement à l Empereur que mes renseignements^ personnels me portent à croire qu on n est pas aussi prêt quon le dit en haut lieu^ mais cependant, si la guerre ne peut pas être évitée, j'appuierai à la tribune la demande des crédits militaires, afin qu'ils soient, comme cela est désirable, votés à l'unanimité. — C'est le début de cette confidence, dont je tenais à rétablir ainsi les termes soulignés. On en
a conclu que M. Tliiers voulait être ministre, on Ta dit, et c'est pour ne pas être obligé de démentir les intermédiaires que je ne me suis pas nommé dans mon livre. Votre dévoué. » (28 juin 1907.)
Je suis convaincu, comme Ph. de Massa, que cette démarche de Thiers n'avait pas pour objet d'obtenir un ministère.