‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 4)Chapitre 155 sur 173 · LE RAPPORT WERTHER. 12 JULLLET · texte numérisé non relu

LE RAPPORT WERTHER. 12 JULLLET

On pourrait faire une longue liste des comptes rendus de conversations qui, même écrits de bonne foi, ont été argués d'inexactitude par ceux auxquels on les attribuait. Ainsi Gavour racontait, dans une lettre écrite pendant le Congrès de Paris à Rattazzi, une conversation de Glarendon, qui l'aurait engagé à chercher un conflit avec l'Autriche, lui promettant dans ce cas le concours matériel de l'Angleterre. Après la mort de Gavour, cette lettre fut publiée. Glarendon démentit aussitôt le langage que Gavour lui avait prêté (Chambre des Lords du 17 février 1862), et, sans que personne contestât la témérité de Gavour, personne ne douta de l'exactitude de la rectification de Glarendon. L'imagination surexcitée de Gavour avait grossi un propos dans le sens de son désir. Aussi est-il de principe en diplomatie « qu'on ne peut considérer le récit d'une conversation d'un ministre étranger envoyé par un ambassadeur à son gouvernement comme un document authentique, sujet à discussion, qu'autant que l'ambassadeur a communiqué sa

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dépêche au ministre étranger et demandé si son compte rendu lui seyait ^ ».

Au moment le plus aigu de la crise de 1840, dans un échange d'idées avec Bulwer, le chargé d'affaires anglais lui tint des propos équivalant à une déclaration de guerre. Bulwer, qui était à la fois un homnie d'esprit et un homme d'honneur, ne voulut pas envoyer à Londres le récit d'un entretien aussi grave sans l'avoir soumis à Thiers. Il vint donc lui lire sa dépêche. — « N'envoyez pas votre dépêche, » lui dit Thiers, sentant qu'il s'était avancé un peu à la légère. Bulwer garda pour lui le secret de l'intempérance ministérielle.

Il est de règle en diplomatie que tout compte rendu d'une conversation fait par un agent étranger n'a un caractère d'authenticité et d'irréfragabilité que s'il a été soumis préalablement à celui dont on rapporte les paroles.

Dans aucun cas il n'est plus utile de se rappeler cette règle qu'à propos du rapport Werther rédigé en toute hâte, puisqu'il nous a quittés à 4 heures et que le rapport est parti à cinq. Il est confus, embrouillé, rend mal compte de la physionomie de l'entretien et contient des erreurs graves. J'ai été stupéfait en lisant que « s'il ne croyait pas pouvoir se charger de soumettre au Boi notre suggestion, nous serions obligés de prier Benedetti de soulever cette question et que nous lui demandions de télégraphier notre conversation ». Werther a mal compris, et c'est faux de toute fausseté . Outre l'inexactitude grave que je viens de relever, il en est d'autres moindres, mais néanmoins importantes. Gramont n'avait point séparé l'Empereur de la France.

1, Guizot, discours du o février 1847.

Parfois je n'ai pas été éloigné de croire que cerapport n'a pas été publié conformément à son texte, qu'il a été arrangé. Le Chancelier est coutumier de ces procédés. En 1866, afin d'animer les soldats prussiens, il avait fait fabriquer un ordre du jour de Benedeck, très injurieux, tandis que le véritable était très modéré. Cependant je n'ai aucune raison de faire de cette conjecture person-^ nelle une affirmation historique et je ne m'y arrête pas. Le rapport eût-il été publié tel qu'il a été écrit, il n'en resterait pas moins dépourvu de toute autorité contre nous.

Le tort primitif est que Werther n'aurait pas du faire un rapport diplomatique officiel d'un entretien d'oîi ne pouvait pas résulter une négociation; il n'y avait lieu qu'à une lettre toute confidentielle au Roi. Néanmoins, il est impossible de tirer même de ce rapport mal fait, inexact, la preuve que nous avons demandé une lettre d'excuses. Voici en effet ce qu'on y lit : « Le duc craignait qu'un dissentiment durable persistât entre nos deux pays : le germe doit en être étouffé. Dans notre façon d'agir nous n'avions pas observé un procédé amical visà-vis de la France, et toutes les autres grandes puissances étaient de son avis à sa connaissance. // déclarait sinchrement qitil ne voulait aucune guerre, mais des relations bonnes et amicales avec la Prusse, et comme il savait que je poursuivais le même, but, nous devions en conséquence examiner ensemble s'il n'y avait pas un moyen d'exercer une action salutaire et il s^en rem.it à mon appréciation (und stelle meiner Ervàgung anheim) de juger si une lettre du Roi à l'Empereur ne serait pas le moyen opportun ; il en appelait pour cela an cœur chevaleresque de Votre Majesté, qui lui

donnerait certainement à cet égard la juste inspiration. Il pouvait être dit dans cette lettre que lorsque Votre Majesté avait autorisé le prince Léopold à accepter la couronne d'Espagne, elle n'avait pu croire blesser par là les intérêts et la dignité de la nation française ; le Roi s'associerait à la lenonciation du prince de Hohenzollern, exprimant le vœu et le désir que tout motif de discorde soit dissipé entre nos deux gouvernements. )> 11 est donc impossible de tirer de ce rapport honnêtement la preuve que Gramont et moi avons demandé une lettre d'excuses.

La légende mensongère qui s'est formée à ce sujet a passé par trois phases successives. Le rapport de Werther parle d'une lettre sans la qualifier et en expliquant qu'elle avait été suggérée et non demandée; 2'^ Bismarck, dans sa dépêche du 18 juillet, dans laquelle il attaque notre conduite, qualifie la lettre de lettre d'excuses^ mais il ne dit pas qu'elle a été demandée : « Les deux ministres exprimèrent Hespoir que S. M. le Roi écrirait à l'Empereur Napoléon une lettre d'excuses dont la publication serait de nature à apaiser les esprits excités en France. » Exprimer l'espoir, ce n'est pas demander, c'est précisément suggérer. 3° Enfin les historiens allemands, copiés servilement par nos historiens, ont adopté une troisième version : Gramont a demandé une lettre d'excuses. Gramont a publiquement, dans une circulaire, démenti cette version : <' Je n'ai point demandé que le Roi écrivît une lettre d'excuses. » (24 juillet 1870.) Un Français, un ambassadeur, placé entre une affirmation de son ministre et celle d'ennemis, manquait à son devoir de patriote, de fonctionnaire et de collaborateur en adoptant, en accréditant, en propa-

géant la version mensongère de l'ennemi. C'est ce qu'à fait Benedetti dans son écrit apologétique dirigé contre Gramont. Rien n'est plus étrange que la manière dont il écarte l'objection qui se présente naturellement à l'esprit : « Si on avait adressé une demande pareille, vous en eussiez été informé dans les instructions qui vous ont été envoyées le 12 à 7 heures du soir. » Pour justifier un mensonge, il en invente un autre : « La demande avait été faite, mais elle avait été abandonnée, et c'est pourquoi on lui a laissé ignoré et la demande et l'abandon. » Or, n'ayant pas demandé, on n'avait pas eu à abandonner. Et pourquoi ces travestissements de la vérité? Pour faire un piédestal à sa vanité dans le malheur public. « Werther, dit-il, avait rendu compte directement à son souverain de la conversation tenue le 12 avec MM. de Gramont et Emile OUivier. Expédié par le train-poste de cinq heures, ce rapport arriva à Ems avant midi. Le Roi fut impressionné de la plus déplorable des exigences et des appréciations nouvelles et inattendues que Werther attribuait à ses interlocuteurs ; et c'est à partir de ce moment que tout a été compromis. » Aucune de ces affirmations ne supporte l'examen. D'abord il résulte du mémorandum d'Ems que le Roi considérait so?i dernier mot comme dit le matin, avant l'arrivée possible du rapport de Werther. C'est en effet le matin qu'il avait catégoriquement refusé toute assurance pour l'avenir; une pierre commémorative a été posée au lieu oiî il a dit ce dernier mot. Ce n'est donc pas l'arrivée du rapport qui aurait tout compromis : tout était déjà, depuis le matin, fini, compromis irrévocablement. Si le refus de recevoir Benedetti et le rejet de nos demandes avait été déterminé par les

exigences et appréciations nouvelles et inattendues transmises par Werther, c'est sur cette circonstance, par laquelle nous nous étions mis dans notre tort, qu'il eût motivé son refus. Je ne puis consentir, aurait-il dit, à discuter plus longtemps avec des ministres dont les exigences croissent heure par heure et qui ont l'insolence d'exiger une amende honorable quelques instants après m'avoir demandé des garanties. Pas un mot de cet incident n'est dit dans le mémorandum de Radziwill. Il n'y est pas dit un mot des exigences nouvelles et inattendues révélées par un rapport qui serait arrivé à midi, et certes le Roi n'avait pas intérêt à le cacher, car cette révélation eût enflammé les colères allemandes. Que s'était-il d'ailleurs produit de nouveau de la part du Roi entre la conversation du matin et l'airivée du rapport Werther? In seul fait : le Roi avait annoncé à Renedetti qu'il l'appellerait auprès de lui pour lui communiquer la décision des princes Hohenzollern, qu'il n'avait point encore reçue. Après le rapport de Werther, le Roi, au lieu de l'appeler auprès de lui, lui avait envoyé un aide de camp qui, dans les termes les plus courtois, lui avait fait connaître ce que le Roi cioyait inutile de lui communiquer de sa propre bouche. Sur le fond même, ri^n n'était changé, ni gagné, ni perdu, sur ce qui s'était dit le matin; il ne s'agissait que d'une question de protocole tout à fait secondaire. Et ce changement coïncidait avec l'arrivée du rapport Werther, mais n'en avait pas été la conséquence. C'était l'eff'et de l'ultimatum notifié dès le 12 au soir au Roi par Rismarck, renouvelé par lui en plusieurs dépêches dans la matinée du 13, et accentué par les deux ministres de l'intérieur et des finances, qui arrivaient à Ems

en même temps que le rapport Werther. Ce rapport n'eût-il pas existé, la conduite du Roi n'eût pas été difTorente, dès qu'il était décidé à subir les exigences de Bismarck plutôt qu'à se séparer de lui.

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