‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 4)Chapitre 156 sur 173 · THIERS ET LA REUNION DES MINISTRES DANS UN RUREAU. 13 JUILLET · texte numérisé non relu

THIERS ET LA REUNION DES MINISTRES DANS UN RUREAU. 13 JUILLET

Naturellement, Thiers a grossièrement travesti ce fait si simple, de même qu'il a travesti tous les faits relatifs à la guerre, sur lesquels il s'est expliqué. Voici le récit d'un des ministres qu'il met en scène. Ce récit a un accent qui en démontre la sincérité; Segris d'ailleurs, n'était, pas plus qu'aucun autre de mes collègues, d'humeur à se prêter^ dans un intérêt quelconque, à la falsification de la vérité.

Emile Segris à Emile Ollivier : La Garenne ^ '28 juin 1878. — ...« Comment sera-t-il possible d'écrire un jour l'histoire avec vérité, alors que les faits les plus simples et qui datent en quelque sorte d'hier, sont parfois ampliliés et dénaturés dans un intérêt de mise en scène personnel au point d'en altérer le véritable caractère !

(( Ainsi, dans sa déposition devant la Commission d'enquête parlementaire, à la date du 17 septembre 1871, M. Thiers, parlant d'une réunion qu'il eut avec quelques-uns des ministres, en juillet 1870, dans l'un des bureaux de la Chambre, s'exprime en ces termes : « Nous les réunîmes dans un bureau, « et là je passai plus de deux heures à les entretenir

(( Jamais, je crois, je n'ai fait plus d'efforts pour ^( convaincre les hommes. Je parlai avec une véhé- (( mence extraordinaire; j'étais haletant, baigné de « sueur...! Je dis à ces ministres que, s'ils hési- « taient, ils perdraient la dynastie, ce qui ne me « regardait point, mais ce qui les regardait spécia- « lement, eux chargés de la défendre, mais qu'ils « perdraient aussi la France, ce qui était bien « plus grave et que, pour ma part, je n'en doutais (( point. »

« Voici maintenant le fait tel qu'il s'est passé réellement, reproduit avec la plus exacte vérité : M. Thiers, rencontrant un des ministres dans l'un des couloirs de la Chambre, peu d'instants avant la séance, lui avait exprimé le désir de causer avec lui et quelques-uns de ses collègues dans l'un des bureaux. Quatre ou cinq ministres, avertis successivement et sans autre concert préalable que le fait d'une rencontre accidentelle, se rendirent de suite au bureau indiqué; savoir : MM. Mège, Maurice Richard, Louvet, Segris et Ghevandier de Valdrôme. Là M. Thiers leur dit: « J'ai voulu causer avec vous. Les circons- « tances sont graves... On veut vous entraîner à « la guerre... le moment n'est pas encore venu... « La Prusse assurément s'est mise gravement dans (( son tort... Vous n'avez pas d'alliances... La « guerre mettra l'Europe en feu et contre vous... (( Le moment n'est pas encore venu >^

« La conversation se renferma absolument dans ces termes. Ces propositions furent dites et redites lentement et à diverses reprises et écoutées avec l'attention due à la position jle celui qui parlait. Il n'y eut aucune discussion. L'entretien dura à peine un quart d'heure. M. Thiers sortit du bureau

avec l'iiii des ministres présents, qui le remercia de ce qu^il avait bien voulu dire, et rentra à la Chambre. L'entretien ne dura point deux heures ; M. Thiers ne fit point d'efforts extraordinaires pour persuader des hommes qui, presque tous, tenaient à éviter la guerre (1); il ne parla point avec véhémence, n'était ni haletant, ni baigné de sueur, et jamais il ne fit entendre aux ministres présents ces phrases — évidemment arrangées après coup — que, s'ils hésitaient, ils perdraient la dynastie, ce qui ne regardait spécialement que ceux chargés de la défendre; mais qu'ils perdraient aussi la France, ce qui était bien plus grave et que, pour sa part, il n'en doutait point.

« Tout cela n'est que de la mise en scène. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que, dans cette réunion presque intime et dans le huis clos d'un bureau, pas un mot ne fut dit devant M. Thiers tendant à faire soupçonner que la France ne fût pas prête. C'était cependant bien le cas de ne pas laisser dans l'ombre un argument aussi décisif. Lorsqu'après les premiers revers, et pour la première fois, dans la séance du 12 août, M Thiers déclara devant la Chambre « qu'il n'y avait pas un ministre qui ne l'ait entendu répéter avec passion : Je suis convaincu que nous ne sommes pas prêts ^>, il fut averti que s'il prétendait l'avoir dit aux ministres réunis par lui dans le bureau, il recevrait un démenti unanime. M. Thiers nous devait cependant bien et se devait à luimême de nous faire connaître cette conviction que nous n'étions pas prêts, lui qui devant la Gham-

1. — Voir la déposition du Maréchal Le Bœuf, p. 46 et 47 de r Enquête parlementaire.

ECLAIRCISSEMENTS. o9o

bre nous avait énergiquement affirmé que les forces formidables attribuées à la Prusse n'étaient que de la fantasmagorie; qu'en 1866 elle n'avait pu porter en Bohême, où était le théâtre décisif des événements, plus de 336.000 hommes environ; qui nous disait peu de jours avant la guerre : Savez-vous pourquoi l'Europe vous respecte ? C'est qu'elle sait que vous êtes forts; et qui, parlant du maréchal Le Bœuf, nous disait encore : Nous avons un Maréchal, Ministre de la Guerre, qui sait compter lui, et c'est ce qui me rassure, etc. A tel point qu'étant écartée l'idée de conflagration générale et le défaut^ d'alliances, dont il paraissait surtout préoccupé, on était amené à conclure que la question réduite à un duel isolé entre la France et la Prusse, se présentait sous un tout autre jour.

(( Aussi dans la séance du 12 août 1872, M. Thiers s'exprimait-il ainsi : ' Il se manifeste « aujourd'hui dans le monde un étonnement cruel « et à la fois consolant pour nous; cruel et conso- <( tant parce qu'on est surpris que la France ait pu (( être vaincue. Quand la France était battue par la « coalition européenne, tout le monde trouvait sa (( grandeur et son honneur sauvés, mais aujour- <' d'hui elle est aux prises avec une seule puissance <( et l'Europe est profondément étonnée des évé- (( nements qui se sont accomplis. Savez-vous quelle f< est, non pas l'excuse, la France n'en a pas besoin, (( mais l'explication qu'on donne dans le monde « pour les échecs que nous avons essuyés? C'est « que la France n'était pas prête. Eh bien, Mes- « sieurs, je puis vous avouer que, lorsqu'il y a « quelques jours, je vous suppliais de rétléchir (( avant de déclarer la guerre, il y avait une chose (* que je ne disais pas, parce que je ne pouvais

u pas la dire : C'est que la France n'était pas « prête. »

(( Oui, mais dans ce bureau où, avant la guerre, vous aviez réuni quatre ou cinq ministres, où vous pouviez tout dire, pourquoi ne l'avez-vous pas dit ?

« Voilà l'exacte vérité sur le fait de cette réunion.

« Vous remarquerez, mon cher et ancien Collègue^ que ce que M, Thiers a dit dans le bureau se retrouve dans le discours qu'il a prononcé le 15 juillet ia la Chambre. Je vous renouvelle, cher et ancien Collègue, l'assurance de mes sentiments affectueusement dévoués. »

De Maurice Richard à Émilp Ollivier [14 mai 187^). Conférence avec M. Thiers. « Pendant une séance, je ne sais plus la date, M. Thiers a entraîné dans la petite pièce près du bureau plusieurs de nos collègues, Louvet, Segris, Parieu. Je suivis avec Mège. Il n'y en avait pas d'autres, du moins, je le crois. M. Thiers nous parla de la guerre, nous disant qu'il y était hostile, et nous apprenant que si nous la déclarions, il cesserait de soutenir le ministère, et nous combattrait. Il ne nous a jamais dit que nous n'étions pas prêts^ il ne nous a donné aucun chiffre. Ce fut une conversation pour nous assurer que nous devrions penser comme lui, mais jamais il ne nous a dit: « Vous n'êtes pas prêts! » 11 ne nous en a donné aucune preuve. Ce souvenir est certain pour moi ; à tel point qu'un jour, après notre chute, M. Thiers à la tribune ayant prétendu nous avoir prouvé que nous n'étions pas prêts, j'insistai vivement auprès de Segris, mon voisin, pour qu'il

le démentît : on crut mieux faire en ne parlant pas. Mège se souvient comme moi de cette conférence. »

Louvet àÉmile OlHviei\ Saumiir, 30 mai 187^2. — « La conférence avec Thiers dont Gramont parie dans son livre a eu lieu effectivement deux ou trois jours avant le lo juillet. C'était vers 4 heures du soir, Thiers m'exprima son désir de causer avec nous de TafTaire Hohenzollern et il me pria de réunir ceux de mes collègues du cabinet qui pourraient se trouver sous ma main. J'emmenai dans le local de la commission n'' 1 Segris, Maurice Richard et Mège, seuls ministres présents à la séance. Là, M. Thiers nous développa durant une demi-heure toutes les raisons politiques (jui lui faisaient envisager la guerre comme une calamité et un péril, mais il ne dit pas un mot de notre état d'infériorité militaire vis-à-vis de la Prusse. 11 parla seul ; nous ne pouvions entrer en discussion avec lui. Je sais qu'il a dit depuis ce temps qu'il nous avait prévenus des forces redoutables et éminemment supérieures de la Prusse : cette allégation est en tout point contraire à la vérité. »

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