NSE1L DU 14 AU SOIR PLICHON ET LE BŒUF
— I. — Plichon a été le seul de nos collègues qui ait été envoyé à l'Assemblée nationale. Comme la guerre y serait certainement anathématisée atout instant, il pouvait s'y trouver dans une situation difficile. Cette préocupation motiva ma lettre suivante : « 14 février 1871, Moncalieri. — Cher ami, Gramont me communique vos appréhensions. Mon avis est que vous évitiez autant que possible d'entrer dans tout débat. Tant que l'Empereur est prisonnier et que la France est prisonnière, nous ne pouvons pas tout dire ; ne pouvant pas tout dire, il est mieux de ne rien dire. Quant à moi, si j'étais dans l'Assemblée, je conserverais l'attitude prise après notre chute, et je dirais : « Il y a deux responsabilités : la responsabilité légale et la responsabilité historique. La responsabilité légale ne peut pas nous atteindre, puisque nous avons tout communiqué à la Chambre et tout
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conduit avec son concours, quoique la Constitution nous donnât le droit de déclarer la guerre. Quant à la responsabilité historique, l'heure n'est pointencore venue de la débattre. Si cependant vous êtes obligé de vous expliquer, soyez fier, hautain, imperturbable, affirmez que nous avons tout tenté pour éviter la guerre, dégagez-vous de toute responsabilité dans la chose militaire, mais notre action ainsi limitée, ne désavouez rien, ne baissez pas la tête devant la défaite et dites à la Prusse ce que Cappaneo dit dans Dante sous la pluie de feu qui le brûle : « Non avrai vendetta allegra. Tu (( peux me brûler, tu peux te venger, mais tu n'auras « pas la joie de la vengeance, je n'inclinerai pas la « tète. » J'ai la nausée de tous ces malheureux qui nous ont poussés, approuvés, et qui aujourd'hui se dérobent ou renient leurs actes ou leurs sentiments. Ne soyons pas ainsi et répétons fièrement : Non avrai vendetta allegra. »
Dans une autre lettre, craignant, comme il en avait le droit, qu'il désavouât la demande de garanties, je lui écrivis une lettre où je la défendais par de détestables raisons afin d'empêcher le vilain spectacle de ministres vaincus qui se déchirent entre eux. Du reste, à ce moment-là, c'est l'attitude que j'avais prise vis-à-vis de tout le monde : attaquer la demande de garanties, c'était donner des arguments à l'ennemi intérieur et à l'ennemi extérieur et je ne croyais pas que ce fût le moment de raconter à la passion haineuse ce qu'il serait plus tard nécessaire d'apprendre à l'histoire. Plichon, malgré sa réserve, crut un moment possible de se dégager de la responsabilité commune du ministère. Il en résulta une correspondance que je rétablis sans commentaires.
Emile Ollivier à PUchon, /er janvier 1886. — « Mon cher Plichon, vous venez dédire à l'Assemblée (29 décembre] que vous n'étiez pas présent à la séance du Conseil des ministres dans laquelle la guerre a été décidée. C'est inexact. La guerre a été votée à V inianimité dans un Conseil auquel l'Impératrice assistait, le lo juillet au matin, à Saint- Gloud. Vous étiez présent comme tous vos collègues et vous avez voté comme eux. Le Conseil auquel vous n'avez pas assisté, ainsi que Segris etLouvet, parce qu'il avait été réuni à l'improviste et que la convocation ne vous avait pas trouvé chez vous, est celui du 14 juillet dans la soirée. Mais on n'a rien arrêté définitivement dans ce Conseil, précisément parce que nous n'étions pas au complet, et nos décisions officielles et irrévocables n'ont été prises que le lendemain matin, en présence de tous. Vous n'auriez pas été l'homme loyal que vous êtes si vous aviez consenti à couvrir de votre nom une déclaration de guerre résolue en dehors de vous et que vous condamniez. Voire mémoire vous calomnie. Vous avez tort de croire que vous avez besoin d'être amnistié pour votre conduite en 1870. Quant à moi, je ne cesserai de la revendiquer comme un titre de patriotisme et d'honneur, et j'aime mieux rester toute ma vie hors des affaires publiques que d'y rentrer par un triste désaveu de notre juste cause. »
Plichon a Emile Ollivier^ 5 janvier 1880. — « Mon cher Ollivier, je reçois à l'instant à Paris la lettre que vous m'avez adressée à Bailleul à la date du l*''' janvier. Je m'empresse d'y répondre. Ce n'est pas ma mémoire, c'est la vôtre qui n'est pas fidèle; quelques explications l'établiront. J'ai
affirmé à la Chambre que je n'assistais pas au Conseil des ministres quand la guerre y a été décidée^ et il n'y a lien de plus exact. Mes souvenirs à cet égard sont des plus précis. La guerre a été décidée et les ordres de mobilisation ont été donnés dans un Conseil tenu à Saint-Cloud dans la soirée du ïh^ juillet. Le même jour, nous avions eu, antérieurement, deux Conseils : l'un le matin, l'autre l'après-midi, exclusivement consacrés à délibérer sur la question de paix ou do guerre. Nous étions l'un et l'autre énergiquement intervenus en faveur de la paix, qui avait enfin prévalu; un message de paix allait être porté au Corps législatif, lorsque, m'y étant rendu vers... heures pour y assister à la discussion du ministère des travaux publics, qui était à l'ordre du jour, et retenir la Chambre en séance, j'appris qu'elle avait été levée. Je portai aussitôt ce renseignement au Conseil, dont la contrariété fut grande d'être obligé de remettre son message au lendemain. Je rentrai épuisé et énervé au ministère des travaux publics. Madame Plichon exigea de moi que j'allasse avec elle prendre l'air au bois de Boulogne, après le dîner. En revenant de ma promenade, je passai à la Chancellerie, pour vous remercier d'avoir si chaleureusement et si efficacement défendu la paix. L'huissier de service fut étonné de me voir et me dit que vous aviez été mandé à Saint-Cloud et qu'il pensait que tous les ministres y avaient été appelés comme vous. En rentrant à l'hôtel de la rue Saint- Dominique, je trouvai en effet une convocation et je partis aussitôt pour Saint-Cloud, où j'arrivai vers 11 heures 1/2, au moment où le Conseil allait se séparer. Introduit dans la salle du Conseil, je fus fort étonné d'y voir l' Impératrice. Vous prîtes
aussitôt la parole, pour me dire qu'on avait reçu dans la soirée de tous nos agents à l'étranger des télégrammesdesquels il résultait que M. de Bismarck donnait un caractère offensant pour la France au refus du roi de Prusse de recevoir notre ambassadeur; qu'on ne pouvait supporter un semblable outrage, que la guerre avait été décidée et les ordres de mobilisation donnés \ que l'Empereur devant prendre le commandement de l'armée, l'Impératrice allait devenir régente, qu'à ce titre on avait jugé utile de l appeler au Conseil et qu'elle continueraità assister désormais à ces séances. Vous me remîtes en même temps un certain nombre de télégrammes pour que j'en prisse communication. A cette nouvelle je fus stupéfait et ne pus prononcer une parole. La séance fut levée, on avait remis au Conseil du lendemain \d.rédaction définitive du message de guerre, déjà en grande partie préparé avant mon arrivée. Je rentrai bouleversé au ministère, d'autant plus bouleversé que j'avais les craintes les plus sérieuses sur l'issue de la guerre, craintes que, dans une conversation particulière, j'avais cru de mon devoir de faire connaître à l'Empereur. Dans ma nuit sans sommeil, je me demandai si je devais rester dans le Cabinet ou me retirer; je compris que, quelque fût mon sentiment personnel à l'endroit de la guerre, mon devoir m'obligeait de rester, quelque grandes qiie fussent les responsabilités auxquelles cette résolution m'exposait. Au Conseil du lendemain, qui se réunit aux Tuileries et non à Saint-Cloud, comme vous le dites, vous annonçâtes à MM. Segris et Louvet ce qui s'était passé la veille au soir à Saint-Cloud; ils s'inclinèrent devant le fait accompli et les termes du message de guerre à porter aux Chambres
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furent arrêtés. Voilà, mon cher ami, la vérité tout entière, elle est incontestable. Je suis incapable, en vue d'une popularité de mauvais aloique je méprise, de trahir ou même de masquer la vérité; je ne l'ai jamais fait dans le passé et je suis bien résolu à ne le faire jamais dans l'avenir. J'ai été plusieurs fois député, sans avoir donné la moindre explication au sujet de ma situation particulière dans le conseil à propos de la guerre. Si je l'ai fait dans la séance du 28 septembre dernier, c'est que nous sommes déjà assez loin des événements et que si je suis incapable de chercher à me soustraire aux responsabilités qui m'incombent, il ne m'est pas permis, dans l'intérêt de mes enfants, d'accepter celles qui ne m'appartiennent pas. Je me suis toujours appliqué à défendre tous mes collègues dans la mesure de la vérité et, dans ce que j'ai dit ces jours derniers à la Chambre, on ne saurait rien trouver qui les accuse. Ils ont apprécié, d'une manière différente de la mienne, une situation qui légitimait une déclaration de guerre. En ce qui me touche, j'ai pensé que, tout en reconnaissant que la guerre avait une juste cause, il valait mieux ne pas rengager. Je suis tenté de croire que ce n'est pas dans \ Officiel que vous avez lu ce que j'ai dit à la Chambre, car il me semble que vous eussiez interprété différemment le mot amnistié que j'ai prononcé. Vous donnez à cette expression une portée qui n'a jamais existé dans ma pensée et qu'elle n'a pas davantage dans le texte. Bien à vous. »
Emile Ollivier à Plichon, 9 janvier 1886. — « Mon cher Plichon, vous embrouillez tous les faits. Le 14 juillet il n'y a pas eu trois conseils, l'un le matin, l'autre l'après-midi, le troisième dans la
soirée. Il n'y en a eu que deux : le premier aux Tuileries pendant la séance de la Chambre, qui a duré de une heure à six heures environ; le second à Saint-Cloud, dans la soirée, vous, Segris et Louvet absents. Le matin, il n'y avait eu qu'une conversation entre ministres à la Chancellerie. Le lo juillet, le Conseil se tint à Saint-Cloud à neuf heures. La veille, il n'avait été exceptionnellement réuni dans la journée aux Tuileries que parce que, la Chambre étant en séance, les ministres ne pouvaient s'éloigner de Paris. 11 n'y avait plus la même raison le lendemain matin pour que l'Empereur quittât sa résidence, et l'on se conforma à l'habitude, comme on l'avait fait la veille dans la soirée. L'Impératrice assistait au Conseil et aucun des ministres n'y manquait. Je ne retrouve pas tout cela dans des souvenirs plus ou moins sûrs, mais dans des notes prises au moment même et confirmées par les témoignages de la plupart de nos collègues. Mais quelque chose de plus certain que des notes et des témoignages, c'est un document officiel, et c'est par un document de cette nature que votre version est réfutée. Le 14 au soir, ditesvous, la guerre fut décidée et /es ordres de mobilisation donnés. Non. L'ordre de mobilisation n'a pas été donné le 14 au soir, en votre absence. Il avait été transmis avant, par dépêche télégraphique de 4 heures 40. Le Maréchal, dès que le Conseil eut pris cette décision dans sa séance de l'aprèsmidi, se rendit au Ministère de la guerre pour la transmettre immédiatement, pendant quenous continuâmes à délibérer. Ce n'était pas, du reste, un prélude de guerre, c'était une mesure de prudence contre l'agression dont nous étions l'objet. Dans la soirée du 14, aucun autre acte n'a été accompli.
« Les ministres présents ont décidé en principe que la France devait répondre par la guerre à un outrage dont les rapports de nos agents ne nous permettaient plus de douter; et qu'une déclaration dans ce sens serait préparée par le duc de Gramont et moi pour être soumise à la délibération du Conseil le lendemain avant d'être portée aux Chambres. Lors donc que nous nous sommes trouvés réunis le 15 au matin, la situation était entière, il n'y avait aucun fait accompli, en dehors de la mobilisation ordonnée par le Conseil à 4 heures 40. Les ministres qui, la veille au soir, avaient été d'avis de la guerre, éclairés par leurs réflexions de la nuit, pouvaient revenir à la paix. Rien ne s'opposait à ce que ceux qui avaient été absents exposassent leur opinion. Le Conseil n'a pas consisté, comme vous paraissez le supposer, en une communication cavalière faite par moi à Segris et à Louvet d'un fait accompli la veille au soir. Tout s'y passa avec une solennité particulière. Gramont commença par exposer les faits et lire la déclaration que nous avions rédigée. Alors Chevandier demanda la parole et dit : « Je demande à voter le premier parce « qu'ayant énergiquement soutenu la paix, je tiens à « déclarer le premier qu'en présence de l'outrage qui « nous est fait, nous sommes obligés à la guerre. » (Lorsque j'écrivis cette lettre, je n'avais pas sous les yeux les paroles exactes de Chevandier. Je les ai retrouvées écrites sous sa dictée en 1874; je les ai données dans mon livre.) « Après lui chacun vota à voix haute, vous comme les autres, et la déclaration fut adoptée à l'unanimité et lue ensuite à la Chambre en présence de tous les ministres. Vous pensiez, dites-vous, tout en reconnaissant que la guerre avait une juste cause, qu'il valait mieux ne
pas l'engager. En vérité, ce n'est pas le 29 décembre 1883 qu'il fallait exposer cette opinion, mais bien le 15 juillet 1870 au matin. Vos collègues auraient peut-être été convaincus par vos raisons. Vous n'avez pas été de ceux de nos collègues qui ont sou haité la guerre, vous avez énergiquement appuyé ceux qui, jusqu'au dernier moment, ont tenté de la conjurer. Mais, quand vous avez eu à choisir entre la guerre et le déshonneur, avec désespoir, mais virilement, vous avez opté comme nous tous pour la guerre. Il n'y a là rien qui ne soit honorable et dont vos enfants puissent être embarrassés. Le coupable de la guerre est Bismarck et non pas nous; elle nous a été imposée. J'ai communiqué la lettre que je vous ai écrite le 1^^ janvier à Maurice Richard et au Maréchal Le Bœuf et je vous envoie copie de leurs réponses. Bien à vous. »
La lettre de Maurice Richard n'avait pas d'intérêt; voici celle du Maréchal dont j'envoyais à Plichon copie.
Le Maréchal Le tiœuf à Emile Ollivier. Au ]fa?icel, le 6 janvier 18S6. — Mon cher Ollivier, mes souvenirs sont conformes aux vôtres. Dans la journée du li juillet 1870, le Conseil, en séance plénière aux Tuileries, a voté à l'unanimité le rappel immédiat des réservistes. C'était la réponse aux préparatifs de guerre faits en Prusse. Dans la soirée du 14, le Conseil, réuni à Saint-Cloud vers 10 heures, s'est borné à maintenir l'ordre de rappel des réservistes après une nouvelle discussion de cette mesure. Trois de nos collègues, Messieurs Plichon, Segris el Louvet, qui n'avaient pu être prévenus à temps de cette réunion ordonnée à l'improviste, n'étaient pas présents. Ce n'est
que dans une séance ultérieure, celle-ci plénière, que la guerre a été acceptée à runanimité. — Notre honorable ami Plichon commet donc une erreur, lorsqu'il reporte cettedernière résolution à la séance supplémentaire du 14 au soir. L'erreur sera rectifiée par rtiistorique que vous préparez. Votre lettre en prend acte près de Plichon; il n'y a rien de plus à faire. Votre bien affectionné. »
Plichon à Emile OUivier, Paris le 7 janvier 1886. — « Mon cher ami, je suis incapable de vous écrire moimême. Je viens d'être pris de douleurs hépatiques qui m'ont complètement anéanti. Pour vous répondre, je me vois forcé d'emprunter la main de mon secrétaire, auquel je dicte ces lignes. Le seul point qui semble nous diviser est celui-ci : La guerre a-t-elle été décidée dans la soirée du 14 juillet 1870, au Conseil tenu à Saint-Gloud, ou seulement dans la journée du lo? Vous résolvez vous-même la question dans votre dernière lettre. Vous y dites que la g uerre a été décidée dans la soirée du 14, en ajoutant toutefois qu'elle n'a été décidée qu'en principe. Ce n'est pas avec cette restriction que vous m'avez annoncé la résolution déjà prise dans le Conseil du 14, réuni en majorité, lorsque j'y suis arrivé. Vous m'avez dit : (( La guerre est décidée et les ordres de mobi- « lisation ont été donnés. » Et du reste, je ne saisis pas la nuance : une guerre est décidée ou elle ne Pest pas, qu'elle le soit ou non en principe, peu importe, et elle était si bien décidée le 14 au soir, que (vos souvenirs sont ici d'accord avec les miens) le Conseil vous a chargé de préparer, de concert avec le duc de Gramont, une déclaration dans le sens de la guerre pour être portée aux Chambres après que le texte en aurait été définitivement arrêté dans le Conseil du lendemain. Je
ne puis donc que maintenir tous les détails relatés dans ma première lettre et en confirmer la parfaite exactitude. Avant de vous l'adresser, j'ai tenu à la lire à M™^ Plichon et à mon vieil et excellent ami M. Kolb-Bernard. Je tenais M. Kolb au courant, jour par jour, de tous les incidents de cette douloureuse époque. J'avais été heureux d'annoncer à M"'^ Plichon le maintien de la paix en rentrant, le 14, vers 6 heures et demie, au ministère des travaux publics, après la séance du Conseil de l'après-midi. Elle m'avait accompagné à la chancellerie après notre promenade au bois de Boulogne. Elle avait attendu, anxieuse, mon retour de Saint-Gloud dans la nuit. Les impressions de cette journée ne sont pas sorties de sa mémoire. Eh bien, M'"*' Plichon et M. Kolb-Bernard ont reconnu tous deux l'exactitude des faits, tels que je me les rappelais moi-même, et dont j'ai tenu note à l'époque. Bien à vous. »
Emile OUivierà Plichon, W janvier 1886. — Mon cher Plichon. Non, lorsque vous êtes arrivé le 14 au soir à Saint-Gloud, je ne vous ai pas dit : (^ La n guerre a été décidée et les ordres de mobilisation (( ont été donnés. » Et vraiment l'on croirait que vous n'avez pas lu ma lettre si catégorique à ce sujet. Je n'avais pas à vous apprendre que les ordres de mobilisation avaient été donnés, puisqu'ils l'avaient été en votre présence, quelques heures auparavant, dans le Conseil tenu l'après-midi aux Tuileries. Sans doute la guerre avait été jugée inévitable par les ministres présents le 14 au soir, mais elle n'avait été décidée qu'e;i principe, ce qui veut dire qu'il n'y avait eu aucune manifestation extérieure officielle, irrévocable, d'une décision qui dès lors
restait provisoire. Cette décision provisoire n'obligeait évidemment pas ceux qui y avaient participé ; elle n'engageait pas même sans retour ceux qui l'avaient prise, puisqu'aucun acte extérieur, irrévocable n'ayant été accompli, ils pouvaient encore, après la réflexion de la nuit, revenir à un autre avis. Ainsi donc, le 15 au matin, la situation était entière encore pour tout le monde. Rien n'empêchait le Conseil, au lieu d'arrêter définitivement la déclaration de Gramont, de la rejeter, et si vous ne l'avez pas proposé, c'est que cela ne vous a pas convenu. Vous en aviez la liberté. Puisque vous avez consulté les souvenirs de M'"^ Plichon, elle a dû vous dire avec quelle conviction patriotique elle croyait la guerre inévitable. Je vous ai amicalement exposé des faits dont je suis certain. Pour cette fois je m'en tiens là. Mais si vous reproduisiez publiquement votre version, je serais obligé d'y opposer celle de mes collègues et la mienne, et je n'ai aucun doute sur le jugement de l'opinion publique. Bien à vous. »
PlichonàEmile Ollivier. Paris le '2S janvier 18 86. — (( Mon cher Ollivier. Cette réponse est la dernière : il est inutile de prolonger une discussion qui ne peut aboutir à aucun résultat. Je maintiens de la manière la plus complète toutes les affirmations de mes lettres antérieures; je ne veux ajouter qu'un mot : Vous me dites que le 15 au matin la situation était entière: du côté de la Chambre, oui; du côté de l'Europe, c'est possible; du côté du Cabinet, non !... Le Cabinet, en très grande majorité, avait décidé la guerre dans la soirée du 14. Je ne pouvais avoir aucun espoir de le faire revenir sur sa détermination. — Je n'avais que deux partis à
prendre, ou me retirer ou accepter la solidarité du Cabinet. J'ai cru que mon devoir était d'accepter cette solidarité et je l'ai acceptée. Je n'ai plus rien à ajouter. Bien à vous. »
Plichon finissait sa correspondance sur une supposition blessante pour ses collègues. Pourquoi n'avait -il aucun espoir de les faire revenir sur leur détermination? C'est qu'apparemment il n'avait aucune bonne raison à donner. 11 lui restait dans tous les cas le devoir de ne pas se rendre solidaire de leur décision, s'il la jugeait funeste à son pays. Quant au fait matériel du lieu où s'est tenu le Conseil du 15 au matin, le Journal Officiel du J G, racontant les événements de la veille, le constate. « Les ministres se sont réunis aujourd'hui en Conseil, au palais de Saint-Cloud, sous la présidence de l'Empereur. » L'heure aujourd'hui incontestée, puisqu'elle est officiellement constatée, de l'envoi du rappel des réserves achève de détruire les affirmations de Plichon. Cet envoi a eu lieu le d4 à 8 heures 40 du soir. Il est donc évident que ce n'est pas dans un Conseil tenu à 10 heures du soir que cette mesure a été adoptée, mais qu'elle a été la mise en exécution d'une délibération du Conseil prise dans l'après-midi de cette même journée.
Dès lors, le récit de Plichon, sur la séance du Conseil du 14 au soir, doit être tenu comme aussi inexact que celui de Louvet sur celle du 13 au matin. J'avais préparé une dernière lettre à cette réponse de Plichon lorsque Maurice Richard me pria de clore ce débat pénible qui contristait beaucoup Plichon et pourrait amener, en se prolongeant, une rupture entre nous. Plichon m'inspirait trop d'estime et trop d'amitié pour que je
ne me rendisse pas à la prière de Maurice Richard.
II. — Le maréchal Le Bœuf qui, dans sa déposition, a si inexactement reproduit les incidents du Conseil des ministres du 6 juillet, est encore plus inexact en ce qui concerne les séances du 14. 11 dit: « Le 13 juillet, au Conseil des ministres, dans lequel j'avais demandé inutilement l'autorisation d'expédier mes ordres de mobilisation, j'annonçai ma retraite. L'Empereur le sut et décida qu'il y aurait, le lendemain 14, Conseil pour discuter spécialement la question de mobilisation. » Cela est inexact. L'Empereur avait fixé en effet un Conseil des ministres, le 14, au soir à Saint-Cloud, à7 heures, non pasà cause de la menace de démission du maréchal Le Bœuf, mais pour prendre un parti sur la situation générale, et ce Conseil fut avancé et transporté aux Tuileries à cause des nouvelles venues de Berlin dans la matinée.
Le Maréchal raconte ainsi la réunion qui eut lieu dans la soirée du 14 à Saint-Cloud : « A dix heures du soir, le Conseil était assemblé et la discussion fut ouverte. A onze heures, il était à peu près décidé que la mobilisation serait ajournée et que l'on ferait de nouveaux etforts pour terminer la question diplomatiquement. Nous en étions là, lorsqu'on vint apporter une dépêche au ministre des Affaires étrangères. Cette dépêche fut lue au sein du Conseil ; je ne peux en dire les termes, mes souvenirs ne sont pas assez précis ; mais cette dépêche était de telle nature qu'il y eut réaction dans le Conseil; on décida que les ordres de mobilisation seraient maintenus. » Tout cela est encore inexact, il y eut plutôt conversation que délibération entre nous et, dans cette conversation, il n'y eut pas passage d'une opinion à une autre. Du premier
moment jusqu'au dernier, tous les membres présents furent d'accord que, en présence du soufflet que nous venions de recevoir, il n'y avait plus à délibérer et que la guerre s'imposait. Il est vrai que dans la soirée on vint remettre à Gramont, des Affaires étrangères, une dépêche : c'était celle par laquelle Cadore annonçait de Munich la communication officielle du ministre prussien, dont Guitaud nous avait déjà informés de Berne. Cette dépêche ne rendit pas belliqueuses des dispositions pacifiques, elle ne fit que confirmer les dispositions belliqueuses que nous avions adoptées sans variation ni dissidence, depuis le premier moment de notre réunion. III. — Gramont est inexact dans son livre et dans sa déposition lorsqu'il dit que nous fîmes l'abandon d'une demande de Congrès à la nouvelle que l'armée prussienne se dirigeait vers la frontière et s'y concentrait avec une rapidité merveilleuse. Nous aurions été des gens bien ignorants si nous avions cru à une pareille nouvelle. La mobilisation d'une armée ne s'opère pas clandestinement et nous en eussions été officiellement avertis à la fois par notre ministre et notre attaché militaire à Berlin. Or, dans la soirée du 14, nous ne reçûmes aucun avertissement de ce genre ni de l'un ni de l'autre et la mobilisation prussienne ne commença que le Î6. Nous ne fûmes pas non plus influencés par une communication, que Gramont reçut de Vienne par une voie indirecte, du langage tenu la veille par M. de Bismarck à l'ambassadeur d'Angleterre. Je ne me souviens pas que Gramont nous ait fait une pareille communication et, en effet, on comprend peu comment il aurait pu avoir le 14, de Vienne, le récit d'une conversation de Loftus le 13. Ce qu'il nous lut, ce sont les dépêches de
Lesourd du 13 nous racontant ce que Loftus lui avait dit du langage de Bismarck. Mais il n'y avait pas là de quoi nous surprendre et surtout rien qui fût de nature à modifier la demande d'un Congrès si cette demande, à la réflexion, n'avait pas cessé de nous paraître honorable.