Discours de
mépris de notre sécurité, de nos droits, de l'équilibre européen. Et maintenant, on viendrait nous imposer un roi prussien à Madrid ? Non, nous ne le permettrons pas. » D'ordinaire, les boutades furibondes du Pays, si ce n'est dans un petit cercle, provoquaient le sourire plus que l'émotion. Il en alla autrement cette fois. Ce fut à qui se les approprierait et leur ferait écho. Le Soir, journal des ambitieux déçus ou impatients, représentés par le brillant About, le fit avec virulence : « Au milieu des tergiversations de la diplomatie personnelle, on annonce que le général Prim fait un roi d'Espagne à lui tout seul. C'est encore un HohenzoUern, encore un colonel prussien catalogué au répertoire de M. de Bismarck. Il ne suffit pas que la Prusse s'étende et se fortifie sur notre frontière de l'Est ; c'est peu qu'elle ait acquis par notre faute un allié fidèle et dévoué sur nos frontières du Sud- Est; on lui permettra d'installer un proconsul au Sud-Ouest sur notre frontière d'Espagne. Mais nous sommes trente-huit millions de prisonniers, si la nouvelle n'est pas fausse. Il faut absolument qu'elle soit fausse ; elle le sera, si on le veut; mais le gouvernement français estil encore capable de vouloir? Toute son énergie se borne-t-elle à repousser la candidature du duc de Montpensier? » Le Gaulois, organe indépendant, et rédigé par un écrivain d'un esprit charmant et élevé, Pessard, n'est pas plus résigné : « S'il a plu à FEmpire autoritaire d'accepter Sadowa et de se consoler de l'affaire
du Luxembourg, la France, rendue en partie à elle-même, ne saurait supporter qu'on la brave et qu'on la provoque impunément... La guerre î personne ne la hait plus que la France libérale, éprise de droit et de justice. Personne plus et mieux que la démocratie libérale ne sent quel danger une guerre heureuse peut faire courir à la liberté. Personne mieux que nous autres ne frémit à la pensée des maux qu'un échec pourrait attirer sur nous. Mais s'il faut choisir une fois encore entre la patrie amoindrie, réduite, et la guerre, nous n'hésitons pas!... Nous estimons que le gouvernement français ne pourrait, sans trahison vis-à-vis de la France, supporter un jour de plus les agissements prussiens. On pourrait pardonner au Cabinet d'avoir manqué à ses promesses, ravivé nos colères, on ne lui pardonnerait pas de n'avoir pas su être français. » Les plus intéressants à entendre sont les journaux résolument hostiles à l'Empire. Avant tout le Temps, orléaniste, dirigé avec un talent de premier ordre par un esprit fm, cultivé, puissant, Nefftzer. On y lit : « De toutes les conditions imaginables, ce serait la plus désagréable et la plus gênante pour le gouvernement français et la plus réellement inquiétante pour la situation européenne de la France. Au point de vue de la position et de l'influence, les résultats de Sadowa ont fait perdre à la France une grande partie de ce qu'elle devait au traité de Westphalie et de ce qu'aucune des luttes subséquentes, ni même aucun revers, pas même
les traités de 1815, n'avaient pu lui enlever. Si un prince prussien était placé sur le trône d'Espagne, ce n'est pas jusqu'à Henri IV seulement, c'est jusqu'à François P'" que nous nous trouverions ramenés en arrière. Qu'était-ce en effet que l'empire de Charles-Quint, si ce n'est l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne enlaçant la France et l'isolant? Et qui ne sent que l'avènement d'un prince prussien équivaudrait à cet état de choses, avec cette différence plutôt désavantageuse que le principal poids de la puissance rivale se trouverait au Nord, du côté oii notre frontière est le plus exposée^? » Le Français, journal orléaniste aussi, rédigé par François Beslay et Thureau-Dangin, deux jeunes écrivains de talent, très au courant de la véritable tradition nationale, n'hésite pas non plus : « Le patriotisme français ne saurait accepter sans alarme une combinaison qui placerait l'Espagne sous la main de la Prusse, alliée déjà de l'Italie. C'est trop d'avoir créé sur nos flancs deux unités puissantes; aller au delà serait ressusciter à plaisir la prépondérance formidable contre laquelle nos pères ont lutté pendant deux siècles . » La Gazette de France, organe renommé du parti légitimiste militant, dans les mains de l'inexorable Janicot, ne laisse pas échapper cette occasion d'envenimer une mésaventure de l'Empire'-.