Charles de Roumanit, 4-lG juillet
lité de princes prussiens de cette branche des Hohenzollern était tellement notoire que, voulant rendre honneur au prince Charles, à son passage à Vienne, l'empereur François-Joseph, pour la première fois depuis 1866, revêtit le grand cordon de TAigle Noir prussien, et Prim, dans son discours du tl juin, et dans les circulaires de ses ministres, invoque comme titre principal du candidat « qu'il fait partie de la famille d'une des plus grandes puissances d'Europe ». Et l'on eût trouvé naturel qu'un prince ainsi recommandé fût placé sur le trône d'Espagne? Nous ne nous arrêtâmes pas au sophisme tudesque qui soutenait que les Hohenzollern étant alliés aux Napoléon, leur candidature était aussi française qu'allemande. Palmerston avait usé de ce stratagème lorsqu'il voulut faire d'un Cobourg le mari de la Reine. — N'était-il pas, disait-il, le parent par alliance de la reine des Belges, le beau-frère de la princesse Clémentine, le frère de la duchesse de Nemours? — Louis- Philippe répondit que sans doute Cobourg était tout cela, mais qu'il était avant tout Allemand. Et il ne s'arrêta pas à l'argument. Si ce mélange d'alhances devait être pris en considération, toutes les familles européennes étant plus ou moins liées entre elles, la règle deviendrait caduque. Nous ne fûmes pas arrêtés non plus par cette observation que le prince, en appartenant à la famille royale , n 'était pas i nvesti d'un droit de succession à la couronne. Leuchtenberg et Murât ne jouissaient pas davantage
d'un droit successoral et celui de Montpensier et d'Alfred était si éloigné qu'il ne deviendrait certainement pas une réalité : cependant ils avaient tous été exclus des trônes de Belgique, de Grèce et de Naples. Il est donc incontestable, et ceci nous fournit notre quatrième certitude, que Léopold entrait dans la catégorie de ceux auxquels il était interdit d'accepter une couronne sans le consentement préalable de l'Europe et que, dans aucun cas, la France n'avait eu un intérêt plus manifeste, plus impérieux d'invoquer la règle internationale et de conjurer un péril permanent.
Le moyen le plus sûr de conjurer ce péril ne serait-il pas de laisser le prince Léopold courir librement l'aventure? On nous le conseillait fort. Le fier peuple espagnol ne s'accommoderait pas longtemps d'être régi par un prince étranger; il ne tarderait pas à nous en débarrasser et le sort du Hohenzollern allait être celui réservé plus tard à l'Italien Amédée. La (( fierté intraitalDle du peuple espagnol » est i un de ces lieux communs irréfléchis dont il faut beaucoup rabattre. De quel ton de prophète Talleyrand, Royer-Collard, Foy n'en avaient-ils pas menacé les Bourbons? L'armée française, qui devait, selon eux, y périr encore une fois, n'y avait trouvé que des triomphes faciles.
Les longues guerres civiles avaient émoussé les ardeurs; l'indifférence, la lassitude avaient gagné ce peuple et les observateurs attentifs étaient frappés de sa docilité aux influences étrangères, devenues une condition de succès, dont chacun recherchait l'avantagea L'insuccès d'Amédée ne prouve pas contre ces affirmations. Sans l'assassinat de Prini, le prince savoisien se fût maintenu ; même sans ce puissant appui il eût assis sa royauté s'il eût montré plus d'expérience, de décision, de capacité, de sérieux. Par malheur, s'il était brave, généreux, modeste, il ne connaissait pas les hommes et connaissait trop les femmes; il n'avait pas l'aptitude aux affaires; il aimait le plaisir etpas le travail, il manquait du sang-froid nécessaire à régir un peuple en révolution. L'armée lui resta constamment fidèle ; dans le Parlement il garda une majorité dévouée; Ruiz Zorrilla et ses amis le servirent avec intelligence et loyauté-; il s aban-
1. (( L'Espagne n'est plus l'Espagne de 1808. En 1823, on y est entré et on n'a pas péri. Elle est fatiguée plus qu'au cun autre pays. Il n'y a plus qu'une masse honnête qui souhaite qu'on la délivre des excès de tous les partis... » (Thiers, 14 janvier 1837.) — « Votre Grâce connaît trop bien ce pays pour qu'il soit nécessaire de m'étendre sur la manière dont l'influence étrangère y est considérée et acceptée par ceux-là mêmes qui proclament le plus hautement leur indépendance nationale. La reconnaissance de la reine par l'Angleterre et la France a suffi pour faire pencher à l'instant la balance en sa faveur. » (Villiers, depuis lord Clarendon, au duc de Wellinslon, de Madrid, 7 décembre 1834.)
2. Voir kl brochure déjà citée de Zorrilla qui réfute péremptoirement les accusations mensongères dont on l'a char«-é
donna lui-même : il n'a fui ni devant l'insurrection, ni devant lepronunciamiento, ni devant une obstruction parlementaire, ni devant une trahison ; il s'est retiré devant son propre découragement, il a cédé aux suggestions de sa femme, qui, intelligente et cultivée, était, par sa dévotion étroite, hors d'état de s'accommoder aux nécessités d'une royauté démocratique. S'il avait préalablement consulté Victor- Emmanuel comme l'en suppliait Zorrilla, il ne seraitpoint parti. Un Hohenzollern, plus sérieux, plus décidé, plus âpre, soutenu et guidé par Bismarck, n'eût pas déserté le trône : où Couza avait échoué, le prince Charles s'était maintenu; où Amédée a défailli le prince Léopold eût gagné la partie, même s'il n'avait pas eu la capacité hors ligne de son frère de Roumanie. Le conseil de renoncer à notre droit d'exclusion en Espagne n'était donc pas bon à suivre „ Il fallait au contraire l'exercer avec plus de sollicitude là qu'ailleurs. Un agrandissement aussi subit et aussi considérable que celui de la Prusse avait trop déplacé en sa faveur l'équilibre des forces pour que, malgré nos désirs pacifiques, nous pussions autoriser un accroissement nouveau de puissance ou même d'influence qui n'eût pas été un exercice strict du droit d'une nation indépendante, telle que l'entrée volontaire des États du Sud dans la Confédération du Nord. Qui aurait osé conseiller d'abandonner aux
pour couvrir une défaillance princière. Ruiz Zorrilla m'a verbalement confirmé tous ces faits.
vainqueurs de Sadowa la Hollande ou les cantons allemands de la Suisse? Il n'eût guère été moins imprudent de laisser un prince prussien s'implanter en Espagne. La Prusse, qui se rapprochait de l'Italie par le Saint-Gothard, nous eût étreints de tous les côtés, entre le Rhin, les Alpes et les Pyrénées. Plus puissante que l'Autriche de Charles-Quint, elle aurait eu, comme le rival de François I"', sa branche espagnole en même temps que sa branche prussienne ; ce danger, contre lequel avaient lutté François F"", Henri lY, Mazarin, Lionne, Louis XIV, se serait dressé devant nous et nous aurions eu trois factionnaires prussiens, trois Hohenzollern, à l'embouchure du Danube, aux Pyrénées, au passage du Rhin.
Les Allemands ont feint de railler cette évocation du souvenir de Charles-Quint ; c'est leur Bismarck qui l'a faite avant nous. Dans son rapport au Roi il disait ^ : « Le prestige de la dynastie des Hohenzollern, le légitime orgueil avec lequel la Prusse regarde sa Maison royale, et l'Allemagne entière s'habitue à nommer ce nom comme une propriété de la nation, cet élément de fierté nationale qui réside dans le prestige manifeste de la dynastie, contribuera dans une large mesure à développer le sentiment monarchique, si cette maison souveraine prend en Europe une place qui n'a d'analogie que dans les antécédents de la maison de Habs-
i. Keudell, p. 39o.
bourg. » C'est encore Bismarck qui a indiqué les conséquences pratiques qu'auraient produites contre nous cet établissement d'un Hohenzollern en Espagne, qui, maître de l'armée d'une nation dans laquelle fermente constamment une haine sourde contre la France, nous aurait menacés par les Pyrénées pour aider le chef de sa famille à venir à bout de nous sur le Rhin. Il dit dans le même rapport au Roi : « Pour les rapports avec la France, il serait avantageux d'avoir à son autre extrémité un pays sur les sympatliies duquel nous pourrions compter, avec les sentiments duquel la France aurait à compter. Supposons que dans une guerre entre l'Allemagne et la France, la situation en Espagne soit ce qu'elle était sous Isabelle la Catholique; supposons d'autre part qu'il y existe un gouvernement favorable à l'Allemagne : la différence entre ces deux situations s'élèvera pour nous jusqu'à deux corps d'armée. Dans le premier cas, des troupes françaises seraient relevées par des troupes espagnoles; dans le second cas, les Français devraient laisser un corps d'armée sur la frontière d'Espagne K »
Nous ne prenions donc pas « une puce pour un éléphant », et nous ne nous forgions pas des fantômes lorsque nous considérions un Hohenzollern à Madrid comme une sérieuse menace à notre sécurité. Ici je reviens à mon leitmotiv. Si cette candidature était aussi inoffensive, si
1. Ce rapport est donné par Keudell, Bismarck et sa famille, i 846-1872. Traduction Lang, p. 39r).
même elle était dans notre intérêt, car on allait jusque-là, pourquoi donc Bismarck, qui n'aimait pas à faire les choses sans profit, a-t-il pris si passionnément en mains son succès? Pourquoi a-t-il présenté au prince son acceptation comme l'accomplissement d'un devoir patriotique prussien? Pourquoi en a-t-il gardé si jalousement le secret? Keudell nous représente Bismarck comme un innocent se lançant dans cette affaire sans savoir où cela le conduirait, après quoi il raconte : « Bismarck a repris la question du trône d'Espagne, abandonnée contre son vœu au début d'avril, et, par une action indirecte ininterrompue, il a fini par décider le prince héritier à une déclaration sans laquelle la guerre n'eût pas éclaté en juillet 1870 ^ »
Existât-il quelque doute sur le caractère antijuridique de la candidature et quelque exagération dans les périls que nous en redoutions, elle n'en eût pas moins été un acte offensant dans les relations tendues créées par les événements de 1866. En l'état de défiance ombrageuse où se trouvaient placées, l'une vis-àvis de l'autre, la Prusse et la France, par suite des fanfaronnades réciproques, et des excitations du parti national à Berlin, et de Thiers et de ses amis à Paris, la seule conduite à tenir était d'éviter toute affaire, et de donner ainsi au bon sens le temps de calmer les passions, et aux intérêts la force de les dompter. Entre deux