Keudell, Bismarck, p
peuples amis, on peut risquer des affaires dou teuses et s'exposer à donner ou recevoir des refus; entre deux peuples inquiets, en éveil l'un contre l'autre, toute discussion est une imprudence parce qu'elle surexcite l'amour-propre, et, comme Talleyrand le disait à Madame Adélaïde, (( entre grandes nations on ne peut calculer ce que ce genre de blessure peut amener ». Assurément, en soi, rien n'était plus inofï'ensif que d'intercéder en faveur des populations malheureuses du Sleswig septentrional, ou d'inviter publiquement la Prusse à un désarmement réciproque : nous eussions été cependant de pauvres tètes si nous nous étions engagés dans ces démarches, sans prévoir que, tombant dans le foyer ardent des méfiances allemandes, elles seraient considérées comme des provocations. Lorsque deux nuages sont chargés d'électricité, si un vent propice ne les éloigne, l'explosion est inévitable. Un jour le grand Hongrois Deàk passait par un village à chaumières. — <( Est-ce qu'il est interdit de fumer dans ce village? demanda-t-il. — Ce n'est pas interdit, lui répondit un paysan, mais un homme de bien se gardera toujours d'allumer sa pipe au milieu de ces matières inflammables. »
La presse et l'opinion françaises ne se trompaient donc pas et ne cédaient pas à un mouvement irréfléchi de chauvinisme en manifestant leur indignation contre la candidature prussienne. Elles étaient dans l'erreur lorsque, établissant un rapport de dépendance entre cette
candidature et les événements de 1866, elles la repoussaient comme la dernière goutte, insignifiante en elle-même, redoutable seulement parce qu'elle tombe dans un vase plein : c'était un flot plus que suffisant à emplir tout d'un coup à lui seul un vase vide. Nul ombrage n'eût-il existé entre la Prusse et nous, nos relations depuis Sadowa eussent-elles été affectueuses et confiantes, elle n'en eût pas moins gardé son caractère de menace. Les mauvais procédés antérieurs de cette Prusse, ses ingratitudes, ses provocations envenimaient le grief, et ce qui n'eût été, sans cette aggravation, qu'une entreprise ambitieuse à contrecarrer devenait par elle une offense à ressentir si on ne voulait pas en être irrémédiablement déconsidéré. Ceux qui n'en sont pas persuadés n'ont qu'à fermer ce livre, car ils ne comprendront rien aux événements qui vont se dérouler.
La conclusion de notre étude fut donc que nous ne nous associerions pas à ceux qui, dans l'affaire Hohenzollern, ne voyaient qu'un prétexte de réparer notre inaction de 1866, de prendre notre revanche de Sadowa et d'empêcher les développements ultérieurs de la victoire prussienne ; au contraire, nous seconderions de toute notre force la résistance à une candidature qui était à la fois une provocation
et un péril. Gramont, s'il eût été libre de suivre ses inclinations particulières de diplomate appartenant à la\ieille école, n'eût pas répugné à généraliser la querelle, au lieu de la renfermer strictement dans une question particulière, mais c'eût été au prix d'une rupture immédiate avec moi, puisque jamais je n'aurais accepté de devenir l'ennemi de ce principe des nationalités que j'avais défendu pendant tant d'années. Et dans cette rupture l'avantage n'eût pas été de son côté, car je lui avais expliqué, avant son entrée au pouvoir, mes vues d'abstention bienveillante envers le mouvement germanique et il s'y était résigné. Comme il était loyal, il n'essaya pas de revenir sur cet accord, et il fut bien entendu que, quoi qu'on dît autour de nous, il ne serait jamais question de Sadowa et de ses suites, mais uniquement de la candidature et de ses impossibilités. Nous fûmes encore plus facilement d'accord sur les moyens à employer contre cette candidature : ce seraient uniquement ceux qui avaient été consacrés par le droit international en vigueur, contre lequel la Prusse serait d'autant moins recevable à s'élever que, depuis 1815, elle avait contribué à les établir de concert avec les autres puissances. Pour écarter la candidature, nous ne nous adresserions pas à l'Espagne, mais à la Prusse. Gramont et moi nous soumîmes à l'Empereur les conclusions auxquelles nous étions conduits. Il les approuva complètement sans aucune objection, et il autorisa Gramont à les mettre incontinent à exécution.
Les historiens allemands, notamment Ottokar Lorenz, un des moins partiaux, ont dit que, au fond, l'Empereur n'éprouvait pas un véritable ombrage de la candidature, que s'il l'avait repoussée, c'était pour complaire à l'Impératrice qui poursuivait contre cette famille une vengeance de femme : elle aurait conçu le projet d'un mariage entre la princesse Caroline, fille aînée du prince Joachim Murât, et le prince Charles de Hohenzollern^; le prince ayant préféré la princesse de Wied, l'Impératrice en aurait conçu un profond ressentiment et serait devenue l'intraitable adversaire de la candidature qu'elle avait d'abord favorisée. Ce fait aurait été révélé par le diplomate espagnol Arturo de Marcoartu. En marge de ce récit que je lui ai communiqué, l'Impératrice a écrit : « Faux; f ai été très bien avec tous les Hohenzollern. Marcoartic m'est inconnu. » En effet, il n'y avait pas de princesse Caroline, fille de Joachim Murât, à marier; la princesse Caroline, fille de Lucien Murât, sénateur, était mariée depuis 1850 au baron de Chassiron. La seule personne de la famille dont il pût être question était la sœur de Joachim et de Caroline, Anna, jeune princesse d'un séduisant éclat de beauté et d'intelligence. M""" Cornu eut un instant l'idée de lui faire épouser le prince Charles. Autorisée par le chef de la famille, elle en parla à l'Empereur. Deux lettres de lui, l'une familière, l'autre officielle, indiquent pourquoi ce
1. Ottokar Lorenz, p. 242. — Guillaume Lauser, premier volume, p. 218.
projet échoua : « Ma chère Hortense, Je n'ai pas pu vous écrire plus tôt. Ce n'est pas facile de mettre d'accord plusieurs têtes féminines. Enfin, voici le résultat. Anna trouve le prince Charles très bien et l'acceptera. Seulement, la famille désire qu'il établisse son domicile à Paris, sauf à passer la moitié de l'année en Allemagne. Tel est l'ultimatum. Croyez à ma sincère amitié. » (25 décembre 1863.) — <( Ma chère M""^ Cornu, Nous ne demandons pas d'engagements par écrit, et nous n'exigeons pas que le domicile officiel soit ûxé en France, mais ce que nous réclamons, au nom de la jeune personne et de la famille, c'est qu'il soit bien entendu, si le mariage se fait, que le jeune prince fera tous ses eff'orts pour partager son temps entre l'Allemagne et la France, autant que ses intérêts et ses convenances le lui permettront. Voilà ce que je vous prie d'écrire au prince de Hohenzollern. Croyez à ma sincère amitié. » (10 février 1864.) Le prince ne voulut pas accepter cette condition de séjour ; il renonça, et la princesse Anna épousa en 1865 le duc de Mouchy.
On n'attacha aucune importance aux Tuileries à l'échec du projet dont M""" Cornu et le prince de Hohenzollern avaient eu l'initiative et dont l'Empereur s'était mêlé beaucoup plus que l'Impératrice. Lorsque le prince Charles passa en Roumanie en 1866, il trouva, dans la bienveillance de l'Empereur, un appui qui excluait tout ressentiment. Et ce fut avec sympa-
thie que l'Empereur et l'Impératrice accueillirent, en 1869, son mariage avec la princesse de Wied. A aucun moment l'Impératrice n'eut à se prononcer ni pour approuver, ni pour blâmer une candidature dont elle n'entendit parler qu'en juillet 1870.
L'approbation que l'Empereur donna à notre projet de résistance était conforme à sa pensée constante : il F avait fait connaître à Bismarck par Benedetti, à Silvela et à Prim par Mercier, et il est faux qu'il ait un jour exprimé un acquiescement au maréchal de Saldanha ^ Les seules personnes auxquelles il n'ait pas notifié son opposition sont les princes de Hohenzollern eux-mêmes, parce qu'il eût cru leur faire injure en les supposant capables de cette félonie.
On n'a l'idée vraie d'une bataille qu'en distinguant entre les divers moments qui s'enchaînent et qui quelquefois se gênent, se contrarient ou s'annulent. Dans la bataille diplomatique que nous allons livrer, il faut distinguer entre cinq moments si l'on veut se rendre bien compte des péripéties qu'elle a traversées. Le premier
1. Saldanha, dans des Mémoires publiés à Londres, dit : « Quand en «nai 18G9, à Ja requête pressante de la princesse Mathilde, j'eus l'honneur de demander à l'Empereur s'il s'opposerait a l'avènement du prince de Hohenzollern au trône d'Espagne, il parut acquiescer, mais M. Rouher, le jour suivant, m'informa « que lui et tout le ministère s'y opposeraient et que toute la nation française serait avec eux dans cette opposition >>. La princesse Mathiido, que j'ai interrogée, nie absolument avoir fait une telle démarche.
moment est la déclaration ministérielle du 6 juillet; le second, la renonciation du prince Antoine (1 1 juillet), le troisième, la demande de garanties de la Droite (12 juillet) ;le quatrième, le soufflet de Bismarck et la fabrication de la dépêche d'Ems (13 juillet) ; le cinquième, notre réponse au soufflet de Bismarck par notre déclaration de guerre du 15 juillet.