PREMIER MOMENT
L'agression étant manifeste, nous avions le droit, sans mot dire, de rappeler nos réserves, de les lancer à la frontière, et, quand elles y seraient massées, de dénoncer, par un parlementaire envoyé aux avant-postes, Ije commencement deshostilités. Nous donnâmesune grande preuve de modération en n'usant pas de notre droit incontestable de représailles immédiates. Nous fîmes plus : au lieu de discuter la conduite à suivre au cas où le Hohenzollern deviendrait roi , nous essayâmes d'empêcher qu'il ne le devînt. Nous résolûmes de déjouer le guetapens et d'éviter la guerre par des négociations diplomatiques. Nous trouvâmes beaucoup d'incrédulité dans les hommes expérimentés à qui nous confiâmes notre dessein. L'un d'eux auquel je demandais de m'aider de ses lumières, me dit : « Je ne puis qu'approuver votre pensée humaine, car je déteste la guerre autant que vous, mais je doute que vous réussissiez. Ne
VOUS faites pas d'illusion ! Le secret gardé prouve que vous êtes en présence d'une trame fortement organisée et sure d'elle-même ; comment pouvez-vous croire que Bismarck, que toutle monde, quoi qu'il dise, considérera comme l'auteur de cette trame, consentira à se désavouer? Mais ce serait pour lui un désastre diplomatique qui le précipiterait en un seul jour du haut de son piédestal de 1866 ! Vous adresserez-vous à l'Europe afin qu'elle pèse sur sa volonté? Mais où trouverez-vous l'Europe? Gortchacow est entièrement à lui ; Granville et Gladstone le sont à moitié ; Visconti ne l'effraye pas, et il ne tient nul compte de Beust. Vous n'auriez qu'une chance, c'est qu'il fût trahi par un de ses deux complices, Prim ou Léopold de HohenzoUern ; mais vous ne pouvez pas l'espérer, car il a dû se les attacher par des engagements solides. D'ailleurs, si cette trahison inattendue le surprenait, soyez certain qu'il se relèverait, et que d'un coup de boutoir, il renverserait toute votre œuvre diplomatique. 11 veut une guerre ; elle lui est nécessaire et, quoi que vous tentiez, il l'aura. Essayez cependant, car une belle tentative, même infructueuse, ne peut que vous honorer. » La manière dont nous avions été accueillis à Madrid et à Berlin le 4 juillet justitiait bien le pessimisme de ce diplomate. Cependant nous nous obstinions à vouloir négocier sans savoir comment.
Gramont et moi avions dégagé les règles internationales ; l'Empereur avait approuvé nos
conclusions théoriques; cela ne nous avançait guère : il y avait à trouver le moyen de ne pas tomber dans le précipice au bord duquel nous avaient acculés la précipitation de Prim et le persiflage de Thile. Le 5, à dix heures du matin, l'Empereur nous appela à Saint-Cloud, Gramont et moi, pour en délibérer. Si nous n'avions cherché qu'un prétexte de guerre, la conversation eût été courte : nous tenions ce prétexte, et le mettre en œuvre ne nous eût pas été difficile. Mais si nous étions décidés à repousser la candidature Hohenzollern, fût-ce par une guerre, nous désirions passionnément que cette candidature disparût sans guerre.
Beust, dont on nous a vanté la prudence, nous proposait un plan fort original : le gouvernement français déclarerait que, se sentant blessé par le procédé de la Prusse, le moins qu'il pût faire était d'interdire au prince Léopold de traverser son territoire pour se rendre à Madrid. Le prince candidat, ne pouvant passer par la France, s'embarquerait nécessairement, soit sur la Méditerranée, soit sur la mer du Nord. Le gouvernement français, aux aguets, prévenu par ses agents, ferait attaquer en mer le navire qui portait le prince et s'emparerait du corps du délit. On négocierait, on s'entendrait à merveille,, car il allait de soi que la Prusse trouverait l'affaire toute simple, et l'incident serait terminé. On pense bien que nous ne discutâmes pas ce scénario d'opéra-comique où se retrouve l'amateur de calembours.
D'autres nous conseillaient de déclarer simplement que, dans le cas où Hohenzollern serait élu, nous retirerions notre ambassadeur, favoriserions les prétendants évincés, et laisserions entrer, par la frontière ouverte, carlistes et alphonsistes, fusils, poudre et chevaux. Ces tactiques tortueuses n'étaient pas de notre goût: nous les jugions avilissantes. Elles avaient, en outre, l'inconvénient de rendre l'affaire espagnole, ce que nous ne voulions point parce que Bismarck le voulait. En effet, le gouvernement du prince Léopold n'eût pas assisté bouche close à nos machinations; il se fût plaint, nous eût sommés d'y mettre un terme, eût répondu à l'hostilité par l'hostilité. Dans ce conflit la Prusse serait intervenue, et nous tombions dans une guerre contre l'Espagne et l'Allemagne réunies.
Le seul parti que nous discutâmes sérieusement fut celui d'une conférence. Si, avant le 20 juillet, date où devaient se réunir les Cortès, nous avions pu la convoquer, nous eussions certainement adopté ce parti, car le premier acte des puissances aurait été d'exiger de l'Espagne qu'elle reculât la date de l'élection et nous donnât ainsi le temps de nous retourner. Mais l'Espagne et la Prusse auraient d'accord refusé cette conférence; l'Espagne aurait invoqué son droit de nation indépendante à se régir comme il lui convenait, et la Prusse l'aurait d'autant plus soutenue qu'elle avait constammentrepoussé le contrôle de l'Europe dans les arrangements
intérieurs de rAllemagne. Les autres puissances auraient, avant de s'engager, discuté le programme à soumettre aux plénipotentiaires, d'où échanges de notes, de dépêches, de dupliques et de tripliques et des jours et des jours employés en pure perte. Au milieu de tout ce papiergriffonnéen vain, le 20 juillet serait arrivé et, comme Prim poussait son affaire à plein collier, nous aurions appris à la fois que les Cortès avaient élu le prétendant prussien, que celui-ci, plein de reconnaissance et de zèle, avait pris possession sans délai de son nouveau royaume. Et par cette voie comme par les précédentes, l'affaire serait devenue espagnole et nous aurions été placés entre une résignation impossible ou une guerre avec l'Espagne et la Prusse réunies. Personne qui ne s'en rendît compte. Metternich le dit à Gramont : « Si le prince Léopold arrive en Espagne, s'il y est acclamé, c'est à l'Espagne qu'il faudra faire la guerre. »
Ainsi, dans quelque direction que nous nous engagions, nous tombions toujours dans le gouffre. Nous en étions là, perplexes, anxieux, ne sachant à quoi nous résoudre, lorsque tout à coup une lueur traversa mon esprit. Je me rappelai que le 3 mai 1866, à la veille de la guerre entre la Prusse et l'Autriche, Thiers avait dit : «. Quelle conduite faut-il donc tenir vis-à-vis de la puissance qui menace la paix de l'Europe? Je ne vous dis pas de lui faire la guerre. Mais n'y a-t-il aucun autre moyen de
lui faire arriver la vérité? Je vais prendre toutes les formes, depuis la plus dure jusqu'à la plus douce, et il me semble qu'il n'y en a pas une qui ne dût réussir. Je ne conseille pas la plus dure, mais je sais des gouvernements qui l'auraient employée. Au fond, quand on vent une chose juste, on peut être franc, et, par exemple, qu'est-ce qu'il y aurait de plus juste que de dire à la Prusse : « Vous menacez l'équilibre (( de l'Europe, vous menacez le repos de tout <( le monde; il est connu que c'est vous seule, et « point l'Autriche. Eh bien ! nous ne le souf- « frirons pas ! »
Récemment, dans la discussion de juin 1870, il était revenu sur cette idée : « On pouvait épargner ce malheur (Sadowa) à l'Europe, et un mot aurait suffi. » — «Bien! m'écriai-je, voilà la marche indiquée. Prononçons ce mot que Thiers reproche à l'Empereur de n'avoir pas prononcé pour empêcher la guerre de 1866. Nous ne pouvons pas adopter la forme douce, car pour cela il faudrait causer et on nous le refuse. N'adoptons pas non plus la forme dure; tenons-nous-en à la forme ferme. Notre cause est juste; disons sincèrement ce que nous ne permettrons pas. Si nous n'avions devant nous que Bismarclv, Prim, Léopold de Hohenzollern, ce mot serait inutile et nous serions nonobstant amenés à la guerre, car il n'est pas supposable qu'aucun des trois compères manque à l'engagement pris envers les autres. Mais, à côté de Bismarck, il y a le Roi qui, d'après nos rensei-
gnements, s'est lancé à contre-cœur dans cette aventure; il y a, à côté de Prim, Serrano qui nous est sympathique et ne sera pas fâché de jouer un tour à son Maire du palais; à côté du prince Léopold, il y a le prince Antoine, homme prudent facile à épouvanter: en dehors des puissances directement intéressées, il y a la Russie dont le Tsar désire énergiquement lapaix, dans la conviction que la guerre déchaînerait la révolution, son cauchemar; il y a l'Angleterre dont les ministres sont opposés systématiquement à tout remuement belliqueux : Tsar et ministres sortiraient peut-être de la mollesse d'une assistance froide s'ils voyaient surgir devant eux la possibilité d'un conflit redouté. Et alors pourraient s'ouvrir ces négociations officielles ou officieuses qu'on nous refuse. Puisqu'on ne nous accorde pas le tèteà-tête diplomatique, il ne nous reste d'autre ressource que de faire entendre du haut de la tribune aux deux puissances complices ce que l'une ne veut pas comprendre, ce que l'autre ne veut pas entendre, et de réveiller une Europe engourdie.
Gramont entra immédiatement dans mon point de vue et trouva dans sa mémoire de diplomate des exemples de déclarations qui, dans des cas pareils, avaient, par leur énergie, sauvegardé la paix. L'Empereur se rappela aussi deux faits significatifs de sa propre histoire. L'Angleterre réclamait de la Grèce le paiement d'indemnités en faveur de certains de ses sujets
et notamment de Pacifîco, juif de Gibraltar. La France offrit ses bons offices à la condition acceptée que le blocus et les représailles anglaises seraient suspendues pendant la tentative d'accommodement. Le baron Gros est chargé de la négociation. Tout à coup, le ministre anglais Wyse prétend que le négociateur français lui a notifié ainsi qu'au gouvernement grec la fin de sa mission et ordonne le renouvellement des hostilités. Gros conteste et proteste; on ne l'écoute pas. Alors Drouyn de Lhuys, ambassadeur à Londres, est rappelé, et le général Lahitte, ministre des Affaires étrangères, monte à la tribune de notre assemblée et déclare, au milieu d'une approbation vive et prolongée sur tous les bancs de la majorité, « que le gouvernement de la République avait cru de son devoir de demander au gouvernement anglais des explications; la réponse qui nous avait été faite ne se trouvant pas telle que nous avions le droit de l'attendre d'après les bons rapports existant entre les deux pays, le président de la République avait rappelé de Londres son ambassadeur ». Cette déclaration était plus que l'affirmation de notre droit : elle impliquait une accusation publique de duplicité. Et à qui était-elle adressée? A l'altier Palmerston, le plus ombrageux de l'ombrageuse Angleterre. Vit-il, dans notre déclaration, une volonté de provoquer la guerre? Du tout, il la reçut comme un avertissement de nature à amener en effet la guerre s'il était dédaigné. Il répondit « qu'il
n'avait jamais voulu manquer de respect au gouvernement français et qu'il ne croyait pas avoir mérité l'accusation d'avoir rompu un engagement ». Il ajouta qu' « en vue des nombreux, grands et importants intérêts, non seulement anglais et français, mais européens, qui exigeaient une bonne entente entre l'Angleterre et la France, il espérait que son gouvernement ne commencerait pas une querelle d'Allemand entre les deux pays* ». Et avec un peu de bonne volonté de part et d'autre, le différend s'arrangea, tout à l'honneur de la France. L'Empereur cita en outre le récent exemple du Luxembourg, lorsque, ne pouvant acquérir ce territoire, il se réduisit à exiger l'évacuation de la citadelle par les Prussiens; son ministre, Moustier, avait procédé par une déclaration lue à la tribune même, et cette publicité résolue, loin de rendre la guerre inévitable, avait facilité la conclusion de l'arrangement. Et cependant alors Bismarck ne refusait pas de négocier, tandis qu'aujourd'hui il nous congédiait sans un mot.
C'était donc le cas d'imiter ces précédents. L'expérience ne démontrait pas seulement que des déclarations nettes ont presque toujours empêché des complications irréparables, elle enseigne que la mollesse des gouvernements à notifier leurs intentions a souvent amené des guerres que plus de netteté de paroles eût prévenues. Tous les politiques anglais, sans dis-